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Le 01/05/2003 par Julie BORDENAVE

Manwha : une relève stylée

Au cœur de l’exposition consacrée à la bande dessinée coréenne, le festival d’Angoulême a choisi de nous présenter de jeunes auteurs représentatifs d’une vague underground.

De diffusion souvent confidentielle, leurs oeuvres se caractérisent par une innovation tant au niveau du graphisme que du support utilisé. On retrouve également certains points communs dans les thématiques abordées : la revendication d'un droit à l'individualisme, et un certain nombre de référents culturels qui nous les rendent immédiatement accessibles.




« Je veux aller au ciné tout seul », « comment vivre de ma musique ?», « pourquoi papa me donne-t-il de l'argent de poche ? » : loin de leurs aînés parfois porteurs de messages politiques, ces jeunes auteurs, entre 25 et 35 ans, ont des préoccupations plus autocentrées. Aucune prétention à changer le monde, ils se contentent le plus souvent de « décrire ce qui est sous leurs yeux ». S'ils revendiquent un droit, c'est celui de vivre à leur aise leur adolescence tardive. Autodidactes pour la plupart, ils se sont lancés dans la bande dessinée par le biais de collectifs éditant des revues amateurs. Les associations d'artistes ont en effet fleuri de la fin des années 80 à la fin des années 90 : il a fallu attendre 2000 pour que les départements BD se développent dans les universités et les centres culturels. Le début des années 90 a également vu la BD se propager sur Internet. Touches-à-tout très tôt (BD, animation Flash...), nos jeunes auteurs ont mené une recherche originale au niveau du graphisme, de la mise en valeur des planches, et de l'exploration de nouveaux supports. Point fort de l'exposition : avoir confié à chaque auteur la mise en scène de son travail. Habitués à jongler entre divers supports, les artistes n'ont eu aucun mal à transposer leur univers dessiné à une réalité en trois dimensions. A l'arrivée : des représentations de leur univers mental, comme autant de bulles hors du temps correspondant à leur vision du monde très personnelle.



Une vision du monde originale, c'est ce que propose LEE Hyang-woo : son personnage d'Extra terrestre débarquée sur Terre évolue dans une ambiance douce amère, poétique, un poil désabusée. Silhouette longiligne, tignasse frisée et grands yeux tristes, l'héroïne de LEE n'a pas d'ambition réelle, revendique le statut de glandeuse et se laisse guider là où la mènent ses pas. Sa maxime : « le hasard comme une évidence ». Rejetant les notions terre à terre d'argent, de charges, de taxes... l'extra terrestre « ne comprend pas la langue des terriens », se réfugie dans sa bulle pour n'en plus sortir. Pour présenter son univers au cours de l'exposition, LEE Hyang-woo a fait feu de tout bois : à l'aide de vaisselle et de mobilier décorés à l'effigie de ses personnages, elle a recréé une salle de restaurant « où l'on mange et boit de la BD ». Ses planches étaient présentées dans de petites fenêtres encadrées de mini volets colorés, « comme pour ouvrir les portes de son coeur ». Une mise en scène d'un univers intimiste, coupé de la réalité, comme la création d'un monde parfait affranchi des contraintes de la vie.



Figure de proue d'une jeunesse individualiste, Snowcat se pose comme un véritable épiphénomène. Timide au point de laisser son frère manager parler de son art à sa place, l'auteur KWOON Yoon-Joo commence à remporter un certain succès en Corée, et devrait voir ses oeuvres bientôt éditées au Japon. Petit chat blanc aux yeux globuleux, Snowcat est l'anti-héros, kawaï et minimaliste à souhait. Né à l'issue d'un projet de fin d'école en 1997, Snowcat est depuis lors devenu le héros d'un diary (journal intime) mis à jour quotidiennement sur le net (www.snowcat.co.kr) (1). Alter ego de KWOON Yoon-Joo, Snowcat rejette la société où il est né. Ses revendications ? S'adonner à ses hobbies, ne pas travailler dans une firme de téléphones portables, ne plus se laisser embêter par maman qui le réveille aux aurores. Sous des dehors légers, Snowcat remet en cause quelques principes qui régissent la société asiatique : rejet de la philosophie Confucéenne, qui prône le collectivisme et engendre la crainte de la solitude (il est très mal vu par exemple d'aller seul au cinéma). Représentative d'une génération qui rejette la politique, l'économie, l'intelligentsia (Snowcat se fait des chapeaux en papier avec les critiques de cinéma jugées trop élitistes), KWOON Yoon-Joo prône le plaisir immédiat et individuel, comme manger des donuts, écouter de la musique, se lever tard et voyager. Les jeunes Occidentaux se reconnaîtront sûrement dans cette « junk culture » : adepte de films tels que Star Wars, Le seigneur des anneaux, Ring ou encore Seven, Snowcat se pose des questions telles que « comment fait Darth Vader pour manger ? » (ce qui n'est pas sans rappeler les palabres interminables des héros de Clerks), regarde des séries animées, écoute du jazz comme Pat METHENY.



Des référents culturels communs à la jeunesse occidentale se retrouvent également chez KWAK Sang-won. Le jeune auteur se rattache à la bande Comix, l'un des collectifs multidisciplinaires les plus prolifiques de Corée. Musicien de formation, KWAK relate dans ses planches une réalité crue qui s'inspire de son quotidien. L'extrait qui nous a été présenté, tiré de l'histoire Le romantisme existe quand même, se penche sur la vie de musiciens pauvres qui tentent de vivre de leur passion. KWAK ne rechigne pas à un certain humour gras pour mettre en scène une réalité parfois sordide. Saynètes scatologiques, visages mal dessinés, couleurs parfois criardes : son graphisme très personnel rappelle parfois Pierre LA POLICE, tandis que l'auteur cite volontiers VAN GOGH et ses coups de pinceau tourmentés. KWAK revendique un aspect underground, libre et passionné, préoccupations qui transparaissaient dans la mise en scène de son exposition. Eclairée par une boule disco à multiples facettes, la bulle représentait la chambre d'un artiste de BD très pauvre, en orbite autour de la Lune. Par la fenêtre, un aperçu de la Terre lointaine à travers des barreaux symbolisait la barrière entre le public et l'artiste underground. Très colorée, avec un portrait géant de Jimi HENDRIX au mur, la mise en scène reflétait l'attrait de KWAK pour l'univers musical et psychédélique des années 70. S'intégrant dans son époque, KWAK travaille actuellement à un projet d'oeuvre multimedia incluant du dessin animé. Un premier court métrage (We ride on rainbow) est disponible sur le site de Comix (http://www.comix.co.kr/). Un personnage au design réaliste fume sa cigarette dans un décor évolutif, sur fond de musique blues : un petit chef d'oeuvre de poésie contemplative et de fusion des genres.



Certains artistes ont également développé un côté pictural très fort. Durant le festival, LEE Ae-Rim a eu les honneurs de toutes les télés. Son art est en effet très visuel, rappelant parfois les Années Folles, tout en présentant une certaine noirceur. Les planches présentées en exposition, tirées de l'oeuvre New Ray, racontent une histoire assez sordide d'inceste se déroulant dans un cabaret. Influencé par Frida KAHLO et Diego RIVERA, son graphisme coulant s'appuie sur un encré très noir d'où surgissent quelques couleurs flashantes : un dessin résolument adulte. Son recueil Short story publié chez Nine Books, témoigne d'une étonnante capacité à proposer des graphismes différents, louchant parfois vers du Tim BURTON (visages squelettiques, grimaçant, humour très noir). Focales déformées, noir et blanc très chargé, dessins oppressants... Surprenant visuellement, le dessin de LEE Ae-Rim témoigne d'une grande maturité aussi bien dans le graphisme que dans les thèmes abordés. On ne ressort pas intact d'une plongée dans son univers.



La jeune IWAN propose également des dessins s'inspirant de la peinture. Repoussant les limites des cases classiques, certaines de ses oeuvres s'apparentent en effet davantage à des toiles qu'à de la bande dessinée. L'artiste a essayé toutes les disciplines avant de se consacrer à la bande dessinée. Dans sa quête d'un nouveau support, IWAN a choisi d'explorer le dessin sur le net. « Evacuant la contrainte des limitations de case, l'espace élargi du net permet des mouvements plus larges. L'Internet donne également un mouvement naturel d'enchaînement des cases, comme dans un dessin animé. Parfois, je rajoute aussi des sons et des mouvements. Je travaille actuellement à développer une recherche sur une discipline entre la bande dessinée et l'animation. »
Concernant les thématiques abordées, on retrouve chez IWAN comme chez tous ses jeunes confrères le thème de la marginalité. L'artiste pose la question des « structures qui opposent le pouvoir et les populations marginales comme les enfants, les animaux ou les femmes... ». L'univers d'IWAN est fort et fragile à la fois. Ses histoires sont sans paroles, son univers brumeux. A l'image de l'histoire de cette chanteuse muette qui chante dans sa tête, son univers traite de la nécessaire évasion par l'imaginaire, pour ceux que la différence exclut. Seule couleur présente dans ses oeuvres, le bleu symbolise la frontière entre le réel et l'imaginaire, permettant d'entrer dans une autre dimension, par opposition au noir et blanc qui symbolise la solitude. Une solitude douce aux traits ronds, qui a tendance à étouffer insidieusement ses personnages. Très poétiques, ses travaux sont à voir sur son site www.iwanroom.com : dans les archives, nombreuses à souhait, on trouvera notamment des oeuvres qui s'apparentent aux délires d'un Lewis CAROLL.



Le mouvement est important aussi chez CHOEI In-sun : « ma pratique du patinage m'a donné envie de raconter des histoires avec du mouvement et de la profondeur ». En guise de mise en scène pour son exposition, un dessin collé au mur à la perspective entêtante attirait tous les regards : ce trompe l'oeil à base de carreaux blancs et noirs représentait la solitude d'une petite fille prostrée dans un coin, et son incompréhension face à un père aveuglé par de grosses lunettes opaques. Papa, l'extrait présenté à l'exposition, met le doigt sur une communication trans-générationnelle basée sur des rapports d'argent. Sollicité par sa fille pour de l'argent de poche, un père de famille est représenté comme un rouage d'une machine infernale, broyé par le système d'une pompe à argent déshumanisée : un soutien de famille qui devient automate pour subvenir aux besoins de sa famille. Loin de tout aspect militant ou revendicatif, CHOEI n'a pourtant pas la prétention d'être porte parole de sa génération : « J'aime dessiner ce que j'ai en face de moi, tout simplement ». Immédiatement identifiables à leurs yeux en amandes, dont le blanc de l'oeil tranche avec le reste du visage, et des cheveux duveteux, ses personnages prennent également parfois place dans un imaginaire moins austère. Ainsi, dans un de ses recueils publié chez Nine Books, on trouve notamment une relecture du Petit Prince de St EXUPERY. Toujours confronté au problème épineux de la rose et du mouton, le héros tente cette fois une incursion dans notre monde moderne : il joue au basket, répond aux portables, conduit une moto, regarde la télé sur sa planète... Une allusion de plus à des référents communs, qui donnent naissance à des créations internationales.



Affranchis des codes graphiques de leurs aînés, ces jeunes auteurs s'amusent à détourner les contraintes d'une bande dessinée pour mieux raconter leurs histoires. Se démarquer, prendre sa place au sein d'une société qui semble écrasante par certains aspects : sans avoir vraiment conscience d'être messagers d'une génération, ces jeunes auteurs puisent leur inspiration dans le quotidien, avec son lot de petits malheurs et de grands bonheurs. C'est connu, l'artiste est représentatif de son époque. Dans une période où l'épanouissement personnel est passé au premier plan des préoccupations d'une jeunesse aisée, les artistes BD s'attachent à l'analyse de la vie quotidienne. L'évolution est finalement la même qu'en Occident, où l'on assiste depuis quelques années à l'affirmation d'un courant de BD réaliste (à travers des auteurs trentenaires comme Lewis TRONDHEIM et consort), qui se plaît à décrire et analyser le quotidien, avec humour et panache. A chaque génération ses combats.



Merci à tous les auteurs pour leur disponibilité, et aux interprètes qui ont rendu ces entretiens possibles.
 
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