Articles | animeLe 14/06/2005 par Nicolas PENEDOPolitiquement Incorrect
Fau(te) du goût
Programme présenté à Annecy, Politiquement incorrect s’annonçait sous les meilleurs auspices. Découvrir – enfin ! – des programmes d’animation destinés aux adultes avec un vrai message politique ou social avait de quoi réjouir. Las, le premier programme ne volait malheureusement pas très haut… à de rares exceptions près.
Pour faire preuve de mauvais goût, il faut, paradoxalement, avoir un certain bon goût. Pour être politiquement incorrect, encore faut-il avoir un discours maîtrisé à proposer... Sur les seize courts présentés dans le 1er programme d'Annecy, on aura ainsi surtout vu des animations sans réelle force idéologique, et qui n'auraient pas dépareillé dans des projections classiques de courts. Restent toutefois quatre récits suffisamment intéressants pour nous faire oublier la faiblesse de leurs petits frères.
ConformismeOn commence par
Cowboys : The Conformist. Animé en ombres glaçantes et servi par une musique inquiétante, on y découvre un cowboy attrapant son cheval et tentant de rejoindre la communauté des autres cowboys. Mais ces derniers se moquent de lui. En effet, leurs chevaux sont un peu différents des siens, puisque leurs pattes ont été sciées et clouées à une planche type skate. Notre propre cowboy, bien attristé, mutile donc son cheval et se fait applaudir bruyamment par la communauté de ses pairs... Parler de conformisme n'a rien d'évident, tant le sujet semble difficile à embrasser sans tomber dans un discours fort convenu. En choisissant un angle glaçant et malsain,
Phil MULLOY, réalisateur anglais, signe un petit brûlot nous confrontant à notre propre désir ô combien légitime de ne pas sortir du groupe. Le traitement graphique, très sombre, ne laisse pas indifférent.
Beaucoup plus drôle, et techniquement plus aboutit,
Racism. Ce film de Darragh O'CONNELL présente un Télé Achat vous permettant d'acquérir un pack « raciste ». Avec lui, la garantie de savoir à qui jeter la pierre et à qui reprocher ses problèmes... Et comme le présentateur l'affirme : «
Le racisme n'est plus réservé uniquement aux vilains nazis ! » Là, bien sûr, on en rit : pour mieux condamner le racisme, O'CONNELL préfère le tourner en ridicule. Ce pack « raciste », on le trouve en chacun de nous. Tellement facile de jeter la pierre à l'autre, dont la nationalité ou les coutumes nous paraissent trop différents des nôtres. L'animation, tout en couleurs vives et au graphisme rond en fait un objet bien agréable à regarder.
Procès d'intentionSans doute le film le mieux réalisé et travaillé :
Babylon de Peter LORD et David SPROXTON, du studio Aardman. Daté de 1985, ce film en pâte à modeler, raconte la réunion de producteurs d'armes lors d'un dîner. Parmi eux, un individu ressemblant étrangement à Benito MUSSOLINI prend progressivement le pouvoir, grossissant jusqu'à atteindre une taille de géant. Et puis, son estomac se déchire libérant un flot de sang (référence à
Shining de Stanley KUBRICK ?) qui inondera l'assistance... Pour le coup, le Studio Aardman frappe fort. Techniquement, on a peine à croire que ce court date de 1985, tant il semble moderne dans sa mise en scène et sa technique. Quant au message, on entend répété en boucle, en arrière plan de l'action, la phrase : «
Paix et bénéfices ». Violente dénonciation du capitalisme outrancier et de la recherche du profit,
Babylon donne une sérieuse gifle au spectateur, mais pour son bien.
Enfin, dernier court, autrement plus léger :
Beavis & Butt-head Animation Sucks. Dans ce récit, Beavis and Butt-Head sont invités par un de leur professeur très baba-cool à réaliser leur propre dessin animé. Les deux adolescents crétins s'exécutent en se dessinant massacrés et déchiquetés. Après diffusion de leur dessin animé, le professeur les congratule en décrivant leur travail comme une habile et dénonciation de la violence... La grande force subversive de ce court repose sur deux niveaux. Premièrement, si «
l'animation craint », c'est parce que les deux idiots de service sont obligés de dessiner un grand nombre de dessins : énervés, et ne cessant de trouver des manières horribles de se représenter, ils se laissent entraîner dans un délire de haine et de colère. Moment assez inquiétant et qui n'est pas sans évoquer la spirale monstrueuse dans lequel s'enferment certains jeunes, voir certains terroristes, se nourrissant de leurs propre haine pour la faire grossir à l'infini(1). Ensuite, et voilà le plus savoureux, ce petit film se pose comme une dénonciation de la critique d'art. Le regard de leur professeur sur leur travail ne repose que sur sa propre subjectivité et pas sur un réel questionnement. En d'autres termes, le professeur projette ses aspirations baba-cool sur un travail réalisé par deux adolescents déments. Un coup de pied dans les habituels discours convenus du critique ou journaliste ! qui sait mieux que l'auteur lui-même ce qu'il a voulu dire.
Le mot de la finAffreux, sales et méchants ? Serge BROMBERG, le directeur artistique du Festival, avait beau affirmer qu'il s'agissait là d'oeuvres limites sulfureuses, on ne sortait pas franchement choqué de la projection. Dommage. En un sens, découvrir une animation capable de nous écoeurer ou de nous scandaliser aurait été une véritable réussite sur un plan idéologique. Reste néanmoins quelques courts de qualité, mais trop peu pour s'enflammer.