Articles | animeLe 07/06/2005 par Nicolas PENEDOFrédéric BACK
Poésie d\'images
Le bonheur de se rendre à Annecy tient notamment au fait de pouvoir (re)découvrir de petites merveilles d'animation, injustemment ignorées jusque là. Le travail de Frédéric BACK reste peu connu du grand public, et quel dommage ! Entre poésie et peinture, BACK réalise des films d'une sensibilité remarquable.
Parler d'animation au sujet du travail de BACK parait presque limité. Cet artiste ne se contente pas de mettre en mouvements des dessins, il réalise aussi de véritables tableaux vivants d'un style impressioniste, ou bien il trace des portraits au fusain... Les films de BACK unifient la forme et le fond dans un même mouvement, tout en donnant à chacun de ces deux éléments une importance égale. A priori, la peinture, ou le fusain se prête mal à une mise en mouvement. BACK arrive néanmoins à conjuguer la beauté plastique (figée) avec le travail de l'animation (appellant le geste).
Mémoires
Crac ! raconte l'histoire d'une chaise à bascule inventée par un jeune homme. Une chaise qui accompagnera sa vie d'homme marié, de père d'enfants et qui finira dans un musée où les snobs se donnent rendez-vous, amusant les enfants... Né en 1924 en Allemagne, BACK est un homme de principes, attaché à des valeurs pouvant sembler désuettes aujourd'hui. Dans ce film, la chaise incarne une vertu, celle de la constance ou de la fidélité : fidélité au passé, aux traditions, aux valeurs d'antan.
En suivant la vie du constucteur de la chaise, BACK ressuscite les fêtes populaires, la vie dans les villages, mais aussi le goût du rêve comme lorsque le père de famille se sert de ses chaises pour faire croire à ses enfants qu'ils sont sur un train ou dans un bateau... L'artiste québecquois utilise des couleurs chaudes pour ce film (pastel et crayon de couleur), recréant le style surrané des vieilles affiches de villages ou encore des dessins populaires. Son style semble parfois un peu simpliste, notamment sur le character design des personnages, mais cet effet est visiblement voulu, afin de conférer un aspectléger à un film s'adressant visiblement aux plus jeunes.
Le fleuve aux grandes eaux raconte une toute autre histoire, celle de la ville de Québec et de son fleuve. Fervent écologiste, BACK se sert de ce récit historique pour défendre des thèmes lui tenant à coeur comme le respect des animaux et le souci de vivre en harmonie avec la nature et de composer avec ses ressources naturelles... Récit violent, il permet à l'auteur de créer avec une palette de rouges (pour le sang des bêtes) et de bleu (pour la couleur de la mer) donnant une force visuelle saisissante à son récit. Très intéressant aussi, la façon dont BACK signe son récit, ne gardant jamais une unité de ton, mais faisant varier sa prise de parole (il n'y a pas de dialogues, mais une voix off lisant un texte) en focntion des actions des hommes. Ainsi, le récit peut prendre des accents touchants et enjoués (comme lors de la découverte de la terre promise) pour enchaîner ensuite sur une description barbare (lors du massacre des morses)... Stylistiquement, on sent une grande maturité. Réalisé en 1993, ce film bénéficie d'une expérience concrète dans le travail de réalisation. Le résultat peut toucher petits et grands, et nous renvoie forcément à nous mêmes, les scènes de massacres d'animaux étant assez dures.
Littérature : le grand frisson
Encore plus impressionant,
L'homme qui plantait des arbres. Pourtant réalisé en 1987, on le croirait réalisé la veille tant sa beauté impressionne... Ici, il s'agit d'un court adaptant la nouvelle du même nom de Jean GIONO. Le récit n'a pas la complexité du
Hussard sur le toit, ou d'un
Roi sans divertissement : GIONO a en effet un style d'une remarquable qualité, complexe et raffiné. Mais,
L'homme qui plantait des arbres est une nouvelle écrite avant tout pour donner l'amour des arbres (un des rêves de GIONO), et destinée, sans doute, aux enfants... BACK opte pour une prise de position intéressante et dangereuse. Il confie la lecture de l'intégralité de la nouvelle à l'acteur Philippe NOIRET et compose une animation illustrant le récit. Une telle mise en scène peut facilement tomber dans le formalisme : le texte devient écrasant, condamnant l'image à une simple redondance. Adapter ne signifiant pas reprendre un texte même, on pouvait donc craindre un travail "scolaire". Mais, le résultat se révèle somptueux : tout d'abord parce que le texte est plein d'humanité et de tendresse et que NOIRET le lit d'une voix chaude, lui conférant toute sa force littéraire ; d'autre part, et c'est là l'immense mérite de BACK, l'animation entre en résonnance si parfaitement avec le texte, qu'on jurerait qu'elle a été pensée en même temps. Le récit raconte la vie d'un homme solitaire reclus dans les montagnes de Provence et décidant de faire fleurir une fôret : patiemment, il fait pousser des arbres et finit par donner vie à la terre, tel un Dieu fait homme... Utilisant énormément le fusain, BACK réalise des esquisses, portraits, décors dont les traits semblent incertains, presque fragiles. Il semble se limiter aux formes indispensables, se débarassant de tous détails superflus. Son dessin renvoit à la vérité, à la source, au sens retrouvé. Lorsqu'il dessine la forêt, le réalisateur utilise par contre une palette de couleurs somptueuses semblant vivre et vibrer à l'image; se perdant dans les détails et évoquant le peintre Claude MONET.
Difficile de rester objectif devant un travail de cette qualité. On pourra évidemment ne pas sentir concerné par les revendications écologistes de l'auteur, ou par son souci de célébrer des valeurs "désuettes". Reste néanmoins un travail graphique remarquable et difficilement criticable. BACK évoque en fait MIYAZAKI Hayao, par son souci de proposer une image en adéquation d'une histoire, de célébrer des valeurs écologistes et de les défendre. Si l'occasion vous est donnée de découvrir son travail, ne le manquez pas : trop rares sont les auteurs dont les oeuvres épousent à ce point les contours du vrai et du beau.