Articles | mangaLe 06/01/2005 par Marc BERNABESay Hello to Black Jack
Qu’est-ce qu’être médecin ?
Nous sommes face à un manga réaliste, extrêmement émouvant et qui pousse à la réflexion, un manga qui ne laissera personne indifférent. Un énorme succès de l’industrie japonaise du comic (plus de 8 millions de tomes vendus entre les tomes 1 et 6) est sur le point d’arriver.
Black Jack ni yoroshiku (
Say Hello to Black Jack) raconte l'histoire d'Eijirô Saitô, un jeune médecin licencié de la prestigieuse Université Eiroku (une université fictive) qui vient d'avoir sa licence. Après l'avoir obtenue, il va devoir « souffrir » deux ans de pratique à l'Hôpital Universitaire Eiroku, en travaillant de longues heures pour un salaire plus que ridicule. Saitô sera témoin, et avec lui, le lecteur, de l'incroyable difficulté de la vie d'un médecin en exercice, de l'incompétence des hautes sphères de l'hôpital, de la discrimination dont sont victimes les patients dans les mains des médecins, de l'hypocrisie et de la corruption du système. Le thème central de l'oeuvre est, alors, la question :
qu'est-ce qu'être médecin ?Saitô commence son périple dans le Service 1 de Chirurgie, et son premier travail est de s'occuper d'un vieillard de 75 ans qui a été opéré alors qu'on savait que cela ne servirait à rien. La raison : le professeur agrégé a accepté le « cadeau » d'un millions d'yens de la part de la famille. Cela est la première grande rencontre du jeune docteur avec la réalité, une réalité qui se manifeste dans la convoitise et dans les arrangements des vétérans. Etant médecin en exercice, Saitô devient une « main d'oeuvre bon marché » pour ses supérieurs, qui le chargent des tâches les plus sales et l'obligent à travailler en moyenne 16 heures par jour pour 38.000 yens par mois. Il est évident qu'avec un tel salaire on ne peut même pas penser à survivre, donc, à côté, Saitô se voit obligé à travailler dans la garde nocturne d'un hôpital privé : chaque nuit de travail lui rapporte plus que le double d'un mois de pratique.
Un manga très réalisteA travers cette oeuvre, le lecteur découvre au fur et à mesure le fonctionnement interne du système hospitalier japonais à travers les yeux du jeune médecin à son passage par les différentes sections qui composent ce système. Nous découvrirons l'incompétence des professeurs agrégés dans le bloc opératoire, la terrible expérience de parents dont les jumeaux naissent à sept mois, d'un constant manque de personnel dans le secteur pédiatrique, les contradictions et frustrations intrinsèques dans la lutte contre le cancer. Voilà ce que nous présentent, d'une façon extrêmement claire et choquante, les pages de
Say Hello to Black Jack.
Les frustrations de Saitô lui mènent au désespoir, le font pleurer, résister et même sortir des normes : le titre du manga,
Say Hello to Black Jack, dans lequel on évoque le célèbre classique de TEZUKA Osamu
Black Jack, est probablement dû à l'idée que «
même si je (Saitô) n'arrive jamais à être comme l'excellent docteur sans la licence Black Jack, je veux que ce soit au moins mon idéal et je veux l'avoir toujours présent ».
Plus qu'un mangaMais
Say Hello to Black Jack est plus qu'un simple comic : c'est une critique acerbe du système médical japonais, tellement fossilisé et ancré dans les concepts du passé qu'il est resté derrière les pays les plus avancés dans ce domaine. On dit que le niveau actuel de la médecine japonaise équivaut à celui des pays comme l'Indonésie, même si, proportionnellement, on y compte un plus grand nombre de docteurs que dans beaucoup de pays occidentaux.
La répercussion de cette oeuvre, qui est aussi devenue une série télévisée, a été énorme au Japon. « Grâce » ou « à cause » de son incroyable qualité expressive et aux données choquantes qu'elle présente, n'importe quel Japonais qui la connaît sent désormais une authentique appréhension et un rejet lorsqu'il doit aller aux hôpitaux universitaires pour se faire soigner. Les conditions de travail, le manque de sérieux et la corruption dans le monde médical que l'auteur SATO Shyuho, conseillé par l'expert NAGAYA Ken, dévoile, sont en train de modifier les habitudes des Japonais et leur manière de voir la médecine dans leur propre pays.
Le traitement des médecins en exerciceLe traitement et la formation que reçoivent les médecins en exercice des institutions qui les forment ont, donc, scandalisé la population. Avant tout, il faut dire qu'une fois que l'étudiant obtient à avoir sa licence médicale, il est libre de monter sa propre clinique, dans n'importe quelle spécialité. Il n'est pas nécessaire qu'il justifie de quelque type d'expérience que se soit ni de formation solide dans aucun domaine. Il n'est même pas obligatoire de réaliser des pratiques ! Cependant, grâce à la pression publique et aux oeuvres comme celle que nous décrivons, le Ministère de l'Education et de la Science japonais a décidé de légaliser l'obligation d'une période de pratique à partir de l'année fiscale 2004.
Bien que le cas de Saitô dans ce manga soit exagéré (16 heures par jour pour 38.000 yens), il n'est aucunement une « invention » de l'auteur. En 1998, le fait divers qui suit a ému l'opinion publique : MORI Hirohito, âgé de 26 ans, licencié de l'Université de Médecine du Kansai, a été obligé de travailler pendant 114 heures en moyenne par semaine (alors que la loi stipule 40 heures) en exerçant son métier en échange d'une « bourse » de 60.000 yens : au bout de deux mois et demi, il a été retrouvé mort dans son appartement. En février 2002, un juge reconnut que MORI est mort d'excès de travail (
karôshi) et condamna l'institution à payer presque 68 millions d'yens en guise de dommages et intérêts.
La mort de MORI, cependant, n'a provoqué qu'une timide réaction dans la communauté médicale : plusieurs hôpitaux ont augmenté le salaire des médecins en pratique (dans le cas de l'Université de médecine du Kansai, il est passé de 60.000 à 120.000 yens). Néanmoins, la situation est loin d'être corrigée : plus de la moitié des hôpitaux universitaires privés payent moins de 100.000 yens à leurs médecins en exercice. Notamment, on distingue l'Université Keiô, qui offre la somme ridicule de 25.000 yens par mois.
Il ne fait aucun doute que
Say Hello to Black Jack contribue et contribuera à l'amélioration de la médecine japonaise grâce à son pouvoir d'expression et à sa capacité de rendre publiques les injustices et les contradictions de ce monde fermé. Le témoignage en est le prestigieux Media Arts Festival qui lui a octroyé le Prix d'Excellence en 2003. Sans aucun doute, c'est une lecture inéludable qui pousse le lecteur à la réflexion sur plusieurs sujets.
Texte publié dans Le Virus Manga #1, http://www.levirusmanga.fr" target="_blank" class=lienvert>www.levirusmanga.fr.