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Le 06/01/2005 par Julien BASTIDE

TANIGUCHI Jirô

Héraut malgré lui

TANIGUCHI Jirô est devenu l’homme providentiel du manga en France, synonyme d’une BD japonaise adulte et respectable. Une vision auteuriste incomplète, bientôt mise à mal par la traduction d’autres œuvres du mangaka, éloignées de l’intimiste et du quotidien.

Le 24 janvier 2003, un Japonais, visiblement ému, monte sur la scène du Théâtre de la Ville d'Angoulême afin de recevoir l'Alph'art du meilleur scénario, décerné par le jury du 30e Festival International de la Bande Dessinée pour l'album intitulé Quartier Lointain. Cet homme, c'est TANIGUCHI Jirô. Juste retour des choses pour cet amateur de BD franco-belge, ce prix vient sanctionner l'engouement provoqué par son travail au sein de la presse et d'un public peu habitué à porter son regard vers la bande dessinée japonaise. Comment en est-on arrivé là ?

Ils ne furent pas nombreux en effet, ceux qui prirent note de la publication dès 1995 au sein de l'éphémère collection Manga des éditions Casterman d'un titre de TANIGUCHI : L'homme qui marche. C'est peu dire que cet album pourtant formidable passa inaperçu. Ce qui n'empêcha pas l'éditeur de récidiver courageusement en 1998, en publiant son Journal de mon père, dans un format agrandi et scindé en 3 volumes. Malgré ces concessions au mode de lecture occidental, le succès ne fut pas au rendez-vous.



L'ambassadeur manga



Il fallut attendre la fin de l'année 2002 et la publication, dans la nouvelle collection « Écritures » de l'éditeur, du premier volume de Quartier Lointain pour que la sauce prenne enfin. Aujourd'hui, les 2 volumes de cette mini-série se sont écoulés à 40 000 exemplaires chacun. Les raisons de ce succès ? Influencé de longue date par la BD européenne, TANIGUCHI Jirô est l'ambassadeur idéal du manga auprès d'un public jusqu'alors rétif à ses codes graphiques. Par ailleurs, son travail appartient au Japon même, au registre d'une bande dessinée dite « adulte » (seinen), susceptible de séduire un public plus mature que la plupart des manga publiés en France. Enfin, peut-on avancer l'idée que la représentation d'un Japon traditionnel et provincial renvoyée par Quartier Lointain, ainsi que la forme de sérénité qui s'en dégage, correspondent, dans l'imaginaire occidental, à un fantasme du Pays du Soleil Levant, lié notamment à la postérité du cinéma de OZU Yasujiro.

Du coup, tout le monde s'arrache TANIGUCHI : outre Casterman qui réédite dans la collection « Écritures » L'homme qui marche et Le journal de mon père , le Seuil publie la fabuleuse saga littéraire Au temps de Botchan (sur un scénario de SEKIKAWA Natsuo), dont chaque volume s'écoule entre 10 et 15 000 exemplaires. Tout récemment, Génération Comics sort Le livre du vent (sur un scénario de FURUYAMA Kan), une mini-série éditée en un volume ancrée dans le Japon médiéval, tandis que Dargaud/Kana inaugure une nouvelle collection de prestige baptisée « Made in Japan » avec sa saga d'alpinisme, Le sommet des Dieux (d'après le roman de YUMEMAKURA Baku).



Un homme d'action



Ces 2 derniers titres devraient surprendre les lecteurs de Quartier Lointain. On y perçoit en effet une autre facette de l'oeuvre protéiforme du mangaka, scindée entre d'une part des récits intimistes, et d'autre part des histoires orientées vers l'action. Cette dialectique correspondant selon les dires de l'auteur à une forme d'équilibre personnel, et probablement aussi à des impératifs commerciaux.

Scénarisé par FURUYAMA Kan, Le livre du vent (1992) fut la première incursion de TANIGUCHI dans la fiction historique nippone. Centré sur le légendaire maître d'armes du XVIIe siècle YAGYU Jubei, le manga retrace l'affrontement entre ce sabreur d'exception et les ninjas de l'empereur retiré GOMINOO, qui tenta de renverser le gouvernement shogunal. Jubei, espion du Shogunat, doit aussi récupérer les chroniques secrètes de son clan, dérobées par un homme de GOMINOO. Qu'on ne s'y trompe pas : récit historique, Le livre du vent est avant tout un manga d'action construit autour de spectaculaires scènes de combats entre sabreurs. C'est cet aspect du récit qui a d'abord intéressé TANIGUCHI, lequel n'a pourtant pas négligé la reconstitution d'époque. Le livre du vent acquiert une dimension supplémentaire par sa mise en perspective historique : le sort des chroniques secrètes de YAGYU conditionnera l'histoire moderne du Japon (le manga démarre en 1899, après la chute du Shogunat et l'instauration de l'ère Meiji) et son histoire contemporaine (il se clôt sur les prémices de l'impérialisme nippon qui mènera le pays à la guerre).

La réussite de la narration de TANIGUCHI, notamment dans les séquences de combat, n'étonnera pas le lecteur, en dépit du changement de registre par rapport aux précédentes publications françaises. En revanche, habitué à la sobriété dramatique de ces oeuvres, il découvrira un TANIGUCHI porté sur l'emphase, par exemple lors des entrées en scène de ses (éminents) personnages. Loué en France, à juste titre, comme conteur d'émotions tout en retenue, le mangaka ne craint pas la grandiloquence. Le sommet des dieux en est une récente illustration.



Odeur fauve



Publié entre 2000 et 2003 dans le magazine de Shueisha Business Jump, Le sommet des dieux est une épopée d'alpinisme à haute teneur en testostérone qui ne fait donc pas... dans la dentelle. TANIGUCHI adapte lui-même le roman de YUMEMAKURA Baku. Prometteur, le prologue catapulte le lecteur en pleine tragédie (celle de la première ascension de l'Everest, menée par MALLORY en 1924), dans des décors grandioses. 70 ans plus tard, à Katmandou, le photographe Fukamachi découvre l'appareil photo qu'avait MALLORY lors de l'ascension fatale. L'énigmatique objet l'amène à croiser HABU Jôji, alpiniste de renom surnommé « le serpent venimeux ». De retour au Japon, Fukamachi remonte le fil du passé de HABU.

Concentré d'essence de mâle (lors de sa première apparition, HABU emplit la pièce d'une « forte odeur fauve »), Le Sommet des dieux est manifestement destiné aux salary-men d'âge moyen. Les lectrices, et autres lecteurs, pourront néanmoins goûter aux prenantes scènes d'alpinisme, dans lesquelles TANIGUCHI retrouve un sens de la narration perdu au cours d'un chapitre népalais aux descriptifs bavards et redondants. Avec candeur et emphase, le manga exalte le courage de héros archétypés évoluant dans une trame plutôt téléphonée (HABU, « homme sauvage », égoïste et solitaire, apprend seul l'escalade, avant d'avoir un disciple, qui, bien sûr, meurt, puis un adversaire, lequel possède « une sorte d'aura lumineuse qui irradiait les alentours », aura graphiquement représentée...). Certes, la montagne est belle, mais cette mythologie romantique masculine aurait mérité, pour le coup, davantage de retenue.


Texte publié dans Le Virus Manga #2, et co-signé par Nathalie B.http://www.levirusmanga.fr" target="_blank" class=lienvert>www.levirusmanga.fr.
 
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