Articles | diversLe 01/09/2002 par Sébastien LANGEVINVoici venu le temps des adulescents
Adolescent à 50 ans ? Mai 68 nous aurait tous déresponsabilisé au point que nous refusions de quitter le monde sécurisant de l'enfance. Dans son livre Les adulescents, Marie GIRAL étudie nos comportements de vilains garnements attardés.
" Ma pôv'dame, y'a plus d'saisons, y'a plus de jeunesse, et y'a même plus d'adultes ! ". Où sont passés les adultes, ces êtres humains de plus de 18 ans qui autrefois menaient les affaires du monde ? Ils avaient un air sérieux, des habits austères et des manières bien différentes des enfants. Désormais, selon la journaliste Marie GIRAL et son livre
Les Adulescents, enquête sur les nouveaux comportements de la génération Casimir, il n'y aurait plus de frontières entre adultes et adolescents, ces derniers refusant d'entrer dans le monde des premiers. 20 ans après Dan KILEY et son syndrome de Peter Pan, toute une part de la population semble avoir enfilé des bottines de lutin et un habit vert pour rester en lévitation entre le doux temps de l'enfance et les dures réalités du monde adulte.
Comme quand j'étais mômeL'ouvrage fait le portrait de cette vaste catégorie de la population apparue dans les années 80 dans tous les pays industrialisés :
" Ils ont entre vingt-cinq ans et cinquante-cinq ans, et une hantise : avoir l'air vieux ". L'adulescent est l'esclave de ses sens, de ses désirs et de ses plaisirs. Les cultes du corps et du look s'affichent à la télévision et dans les magazines. Les mères s'habillent comme leur fille, et lorsqu'elles se font des couettes, les jeunes de 20 ans portent des fringues datant des années 60 ou 70. Le kitsch est très chic. Dans la consommation comme dans les pratiques culturelles, les adulescents sont écartelés entre une fuite en avant qui les pousse à acheter toutes les nouveautés technologiques et un retour régressif vers
" ce qui se faisait quand on était petit ". Bien sûr, sont évoquées dans le livre les Gloubiboulga nights (appelées " nuits Gloubi-boulga "...). Pour Marie GIRAL, l'enfance est devenu l'âge de référence, et la vieillesse une période de la vie à cacher, à éviter, à oublier. De même, les valeurs adolescentes guident nos vies. Marie GIRAL oppose le devoir d'antan, au vouloir d'aujourd'hui, la durée contre l'instantané, l'ordinaire à l'exceptionnel, le responsable à l'immature... Tout cela découlerait de 68 et de sa vague de libéralisation des moeurs : la société est passée d'une morale du devoir à une éthique de la liberté. Les individus s'autonomisent, gagnent des marges de manoeuvre par rapport aux comportements de masse : chacun a plus de latitude pour vivre comme il l'entend. Le désintérêt pour les religions, puis la fin des utopies politiques (avec la chute du mur de Berlin) ont sonné le glas des vastes projets collectifs. On se recentre sur soi et le petit monde qui nous entoure, comme des enfants. Comme des enfants, nous voulons faire tout ce qui nous plait, sans contrainte. Et, comme des enfants, nous voulons dans un même temps la sécurité. En France, comme jadis aux Etats-Unis seulement, les procès se multiplient, pour déterminer la responsabilité du moindre incident. C'est la faute de mon voisin, de mon entreprise, de l'Etat si j'ai un problème. De fait, nous sommes surprotégés comme ne l'étaient que les enfants : le bonheur est devenu un droit, voire un devoir. Il faut oublier les soucis, éviter les ennuis, repousser les décisions graves. Et lorsque un malheur s'abat, c'est forcément une injustice.
Jouir sans entraveDans la sphère privée, le sexe est vécu comme pendant l'adolescence :
" Le sexe fait vendre, à condition qu'il continue à choquer ou à fasciner, comme quand on était ado ". Depuis les années 70 et la libération sexuelle, le sexe n'est plus un sujet tabou dans la société, et il envahit tous les espaces publics, à commencer par la télévision et les publicités. Les pratiques elles-aussi se sont multipliées : on parle plus facilement de triolisme, d'échangisme, de mélangisme. En la matière, comme dans d'autres domaines, la transgression est obligatoire. Il faut dépasser les règles, les préjugés et les tabous. Cette tendance à la surenchère systématique et à la négation de toute limite apparaît pour l'auteur comme un autre trait caractéristique de l'adolescence que les adultes ont repris à leur compte. La famille, elle aussi, en prend un sacré coup au passage. D'ailleurs, il y a de moins en moins d'histoires de familles, et de plus en plus d'histoires de couples. On refuse de s'engager pour des histoires au long cours. Les femmes se sont tellement libérées dans les années 70 que les hommes ne savent plus très bien quelle est leur place dans le couple et dans la famille. Les parents demeurent de grands ados, mais ils responsabilisent leurs enfants très jeunes. Et comment faire preuve d'autorité lorsque l'on a passé sa vie à combattre cette même autorité et à remettre en question l'héritage des générations passées ?
Petits bobos des bobosCertes, les coups de boutoir assénés aux traditions en 1968 n'ont toujours pas été complètement digérés. Mais nous ne vivons pas dans un monde sans référence. Au contraire, trop de références s'offrent à nous : le plus difficile étant de choisir. Après avoir égrené les dysfonctionnements de nos sociétés, Marie GIRAL termine son livre par un épilogue optimiste : après tout, l'humanité n'en est qu'à l'âge de l'adolescence, et un jour viendra certainement l'ère de l'
" homo adultus ". Libérés de nombreux carcans, nous pouvons plus facilement nous épanouir et laisser libre cours à notre imagination au travail, en famille, entre amis. Néanmoins, même si de nombreuses observations semblent fort judicieuses, on peut reprocher à ce livre d'être emprunt d'une constante désillusion. Si elle porte rarement des jugements de valeur, l'auteur a surtout su repérer les travers de cette " nouvelle forme " d'adultes, sans vraiment mettre en valeur ses qualités. Son étude s'appuie sur de nombreux ouvrages scientifiques de sociologues, psychologues et autres philosophes. La presse, notamment féminine, a été soigneusement épluchée et les exemples, illustrations et données démographiques sont légion. Mais l'échantillon de la population plus particulièrement observé ne semble pas vraiment représentatif : on parle surtout des " bobos " (les bourgeois-bohème), des classes aisées qui ont les moyens de profiter de la vie sans trop se poser de questions. La légèreté et la frivolité ont un prix : refuser de grandir est un luxe hors de portée du premier Peter Pan venu.