Articles | diversLe 16/07/2004 par Julie BORDENAVEConférence des Gobelins
Suivi de deux parcours
Samedi matin, Japan Expo proposait une conférence sur le thème « les différences de production en France et au Japon », s’intéressant particulièrement au parcours de deux anciens des Gobelins qui ont tracé leur route au Studio Telecom, sous la houlette du maître OTSUKA Yasuo : Christophe FERREIRA et Eddie MEHONG.
Ce n'est un secret pour personne, en matière de production de longs métrages ou de séries d'animation, la France, comme d'autres pays, a tendance à privilégier la délocalisation (Corée, Chine, Europe de l'Est...). «
Quand on dit que la France est le 1er pays producteur d'animation en Europe, et le 3e mondial, on parle en fait de pré production ; même Kirikou
a été animé principalement en Lettonie ! », rappelait Eric RIEWER, Directeur du Département Animation de L'Ecole de l'Image des Gobelins. De fait, comment se positionne-t-on face à une telle situation professionnelle quand on est censé former les animateurs de demain ?
L'Ecole de l'Image a tranché : si l'organisme a été le premier en France à proposer (dès 1974) une formation d'animateur en personnages, - acquérant par là sa réputation de formation à la « full animation Disneyenne » -, les Gobelins ont choisi ces dernières années d'accorder davantage de place aux techniques du layout et du storyboard.
Les Gobelins, une formation professionnalisanteTout frais sorti de l'Ecole de l'image, Wilfried PAIN retrace le parcours de l'étudiant aux Gobelins en quelques étapes phares : «
durant la 1ère année, on apprend les techniques d'animation étape par étape, pour les adapter à sa personnalité. La 2e année est consacrée aux exercices pratiques. Une fois que les techniques de storyboard, layout, timing ont été acquises, les élèves se réunissent en équipes de 3 ou 4 personnes, pour réaliser le film de fin d'année ; la moitié de l'année est consacrée à la réalisation des génériques pour Annecy. »
Depuis 20 ans en effet, les élèves de 2e année des Gobelins réalisent de courts génériques, diffusés quotidiennement en ouverture des séances du Festival International du Cinéma d'Animation d'Annecy (pendant une dizaine d'années, il s'agissait de réaliser 3 films tous les 2 ans ; le festival étant devenu annuel depuis 6 ans, le quota est passé à 6 films chaque année, que les élèves réalisent en 4 mois).
Si les Gobelins revendiquent d'ailleurs la recherche de styles graphiques variés, il n'aura cependant échappé à personne - au vu notamment de la cuvée 2004 des génériques Annecy, projetés pour l'occasion -, qu'une forte influence japonaise se fait ressentir depuis quelques promotions, déroutant parfois les jurys de fin d'année. Selon Wilfried, l'influence japonaise est à chercher du côté de la recherche d'une meilleure interaction entre «
le budget et l'impact visuel».
De fait, le grand écart entre la France et le Japon, deux anciens élèves des Gobelins étaient là pour nous en parler.
Christophe et Eddie : deux Français au Studio TelecomL'histoire ne vous est peut-être pas inconnue, elle en a en tout cas fait rêver plus d'un. Décembre 2001 : durant le Festival des Nouvelles Images du Japon du Forum des Images, Eddie MEHONG et Christophe FERREIRA saisissent au vol l'invitation lancée par OTSUKA Yatsuo, qui animait cette année-là la Master Class du festival, à venir faire ses classes au Japon. Et c'était parti pour un an de travail au Studio Telecom, grâce au visa travail / vacances. Le culot et le talent ont payé : «
On a touché au storyboard, alors que parfois les pros mettent 10 ans avant d'avoir cette opportunité ! Même si ça restait superficiel, ça fait quand même plaisir », se souvient Eddie ; «
on pouvait aller déranger M.OTSUKA pour qu'il commente notre travail ! », surenchérit Christophe...
Ces deux anciens élèves des Gobelins (cuvée 2001 pour Eddie MEHONG, 1998 pour Christophe FERREIRA), qui travaillent aujourd'hui respectivement pour Marathon et Bibo films, ont ainsi acquis cette bouteille, - dont Eric RIEWER rappelle qu'elle est indispensable : «
Les Gobelins sont une structure d'apprentissage initiale ; c'est une formation, les élèves auraient ensuite besoin d'un suivi chez un maître, pour acquérir de la bouteille ! ». De quoi nous dresser un bref comparatif des méthodes de travail japonaises et françaises. Propos rapportés.
Les conditions de travailChristophe et Eddie souhaitent mettre l'accent sur la rudesse des conditions de travail au Japon. Différences notable dès l'entrée dans la structure : «
en France, quand on intègre une structure, on nous présente les collègues un par un, au coup par coup ; au Japon, tout le monde s'arrête de travailler, et le nouveau venu se présente devant tout le monde ».
Cadence infernale, salaire bas, le temps des animateurs qui dormaient sous la table n'est pas foncièrement révolu : «
au Japon,il n'y a pas d'horaires fixes, c'est le taux de productivité qui régule le planning. Les travailleurs arrivent entre 10h et 11h le matin, repartent vers 11h ou minuit, avec 1h de repas le midi et 1h de repas le soir. Jours chômés : un samedi sur deux, quelquefois ils travaillent même le dimanche ! Au Studio Ghibli, pendant la production d'un long métrage, les équipes travaillent tous les jours de 10h à minuit. Encore aujourd'hui, certains animateurs dorment sur place. »
Les salaires Parfois, les animateurs sont payés au fixe, avec des suppléments ; parfois, ils sont payés au dessin. «
Trois mois après notre arrivée au Studio, nous avons été engagés comme intervallistes sur une série. Nous étions payés 9F le dessin (12F brut), quelque soit le dessin : que ce soit une bouche, ou une illustration qui nous prenait ½ journée ! Néanmoins, en moyenne, nous faisions entre 20 et 25 dessins par jour. Et encore, nous n'étions pas les plus mal lotis ! La moitié des salaires partait dans les transports. Pour des raisons de langues, de visa et d'argent, nous sommes rentrés au bout d'1 an. »
Structure pyramidale«
Certains animateurs sont âgés ; M. OTSUKA ainsi est un sensei retraité, mais qui continue à exercer. Les animateurs sont âgés de 19 à 60 ans : il s'opère un passage de relais, le savoir s'améliore. En France, c'est différent : les animateurs formateurs sont jeunes. Par exemple, durant ma première année aux Gobelins, j'ai été formé par un animateur qui avait deux ans de plus que moi », explique Christophe.
«
Au Japon, on change de poste, on évolue, ce qui tire la qualité du produit vers le haut. Il faut de 2 à 5 ans pour passer une étape : avant de devenir animateur par exemple, l'employé doit avoir assisté à toutes les animations possibles. Durant la 1ère année, quand on finit une série de plans, on va le montrer au superviseur ; ensuite seulement, on peut devenir à son tour superviseur. »
Le Japon fonctionne à l'inverse du travail partitionné, en vigueur en France et aux USA :
«
Au Japon, le storyboard est presque toujours réalisé par un ancien animateur. Ensuite, il est ensuite revu par le reste de l'équipe. Le Studio Telecom tourne avec 4 équipes d'animateurs (70 personnes en tout) : la même personne s'occupe d'un plan en entier, avec toutes les étapes que cela comporte. Il y a une deadline par épisode. »
Quota de productivité Àpropos de la cadence : «
Il fallait réaliser 4 épisodes de 26 min par mois ; 1 épisode par équipe. Certaines personnes abattent 50 plans de layout en 1 semaine ! Dans chaque équipe : il y a des assistants et des réalisateurs. Une fois que le storyboard est réalisé, l'assistant va chercher la pochette du plan, et travaille sur les dessins, dont certains sont clean, et d'autres encore à l'état de roughs ».
Concernant le budget : «
avec le budget d'une série réalisée en France, on en produit 2 ou 3 au Japon, en les animant sur place. »
Ces méthodes de travail - qui peuvent nous paraître rudes - n'excluent pas pour autant une solidarité certaine : «
Pendant la pause repas, toutes les équipes vont visionner les épisodes réalisés. Pendant que nous étions au studio Telecom, certains animateurs travaillaient sur Steamboy, d'autres sur des publicités... il y a aussi de l'entraide entre studios,pour finir un long métrage par exemple. Cagliostro
a ainsi été réalisé en 5 mois ! »
« Une bonne gestion de la frustration »«
Ce n'est pas qu'ils ont un gène en plus, tempère en riant Christophe FERREIRA.
C'est parce qu'ils sont formés pour ! Les Japonais d'ailleurs ont jugé que l'Ecole des Gobelins dispensait un enseignement de bonne qualité ».
OTSUKA Yasuo lui-même, lors de sa visite en France, s'avoua surpris de ne pas retrouver ce talent sur les écrans. L'occasion pour Eric RIEWER de rappeler une citation de Michel OCELOT parue dans Le Monde : «
c'est dommage que les élèves ne trouvent pas de projets à la hauteur de leur talent ».
Avant d'ajouter : «
peut-être que pour être animateur en France, il faut aussi une bonne dose de gestion de frustration ». Car selon le directeur du Département Animation des Gobelins, même si certains élèves partent à l'étranger, la plupart reste en France pour tenter une percée dans le milieu. L'avis des professionnels sonnait comme un cri du coeur : «
il faut se battre contre la délocalisation », claironnait Eddie, talonné de près par un Christophe plus fataliste : « ou encore faire ses épisodes chez soi ».
Pour conjurer le sort, la conférence se conclut tout de même sur l'évocation de parcours optimistes : outre l'aventure féérique des Français de Sav ! the world dont la série,
Molly star racer, est actuellement en cours de production, en France (pour la 3D) et au Japon (pour la 2D) -, on parla aussi de studios français tels que Bibo Films ou Je Suis Bien Content, qui selon Wilfried «
se battent pour que tout soit réalisé en France ; souvent, l'utilisation de Flash ou d'After Effect permettent de tenir les délais ».
Enfin, pour qui souhaite tenter le concours d'entrée aux Gobelins, Eric RIEWER rappelle que la moyenne se situe autour de deux ou trois tentatives (rappelons que sur 700 à 1 000 postulants qui se présentent chaque année ; seuls 25 sont sélectionnés), et qu'il est nécessaire d'avoir un type de dessin qui se prête au mouvement.
Pour plus de renseignements : les prochaines portes ouvertes aux Gobelins auront lieu les 1er et 2 avril 2005.
Le site des Gobelins :
http://www.gobelins.fr/fc/animation/" class="lienvert" target= "_blank">www.gobelins.frSur les génériques d'Annecy : lire notre
dossier, et AnimeLand #103.
Pour plus d'autres infos sur les méthodes de travail dans les studios d'animation japonais, voir notre Hors Série #5.
Sur les différences de méthodes de travail entre la France et le Japon, lire le
compte-rendu de la conférence de KON Satoshi lors du Festival des Nouvelles Images du Japon 2003.