Articles | mangaLe 01/11/2002 par Julie BORDENAVEUne nana comme les autres
Nana est la nouvelle série du tandem Akata / Delcourt. Un manga qui "s'inscrit dans le mouvement de contestation de la jeunesse japonaise", nous promet le communiqué de presse.
S'inspirant des dernières tendances de Shibuya, le quartier à la mode de Tokyo, et prêtant à ses héros des réactions très réalistes, parfois crues, YAZAWA Aï innove en effet dans le registre des chroniques adolescentes douces amères.
YAZAWA Ai prend le parti de nous raconter l'une après l'autre les histoires de deux jeunes filles prénommées Nana, deux destins croisés dans un Japon contemporain. Chacune prend place dans un contexte très typé : la première, Nana KOMATSU est une jeune fille qui effectue la transition du lycée à l'Université. La deuxième, Nana OSAKI, est la chanteuse d'un groupe de punk rock, Blast. Toutes deux ont 17 ans, l'âge des découvertes, des désillusions, des choix qui se répercutent toute une vie.
AZAWA ancre ses deux histoires dans deux univers emblématiques des mythes adolescents : la faculté d'arts appliqués et le milieu des groupes de rock. Mais ces réalités sont personnalisée par une identité très forte au niveau de l'esthétisme. Silhouettes longilignes et évasées, attention particulières portée aux looks, sens du détail dans les moindres barettes et tenues de ses héroïnes, AZAWA ne cache pas son attirance pour le milieu de la mode.
Fashion victim type, Nana KOMATSU permet d'ailleurs à l'auteur toutes les excentricités en matière de mode néo baba, telle qu'elle s'affiche dans le quartier très branché de Shibuya. Rien d'étonnant, la mangaka elle-même a fréquenté un Institut de mode durant ses années d'université. À tel point que certains de ses art books contiennent les croquis des vêtements de ses héroïnes ! La série
Nana stigmatise en fait les deux passions de son auteur : la mode et la musique.
À travers l'univers de Nana OSAKI, on nage cette fois en pleine période punk des années 80 : le groupe s'habille en Vivienne WESTWOOD (couturière égérie du tout punk Londonien durant les années 80), tandis que le look et l'attitude de Ren, le petit ami de Nana, rappellent inexorablement ceux de Sid VICIOUS, le
bass hero des Sex Pistols. Le numéro 2 du fanzine Deubeul (1) revient en détail sur les relations étroites que noue la mangaka avec l'industrie musicale et des groupes japonais plus actuels, tels Judy and Mary ou encore les Yellow Monkey. Imprégnée de pop culture, la mangaka a ainsi dessiné des visuels pour des pochettes d'albums et singles. Mais l'intérêt de
Nana n'est pas que visuel : l'emballage délicieux cache un propos fort pertinent.
L'analyse des sentiments, les réactions des personnages, des rapports humains, teintés de violence et d'immaturité, se rapprochent de la réalité. Les filles couchent, boivent, les garçons sont lâches, la communication est difficile, les choix sont durs à faire, l'égoïsme pointe le bout de son nez. Nana KOMATSU est aussi ingénue et immature que Junko est une femme fatale sûre de ses choix. Leurs deux prétendants, Ryosuke et Shôji, sont deux jeunes hommes bien dans leurs baskets et dans l'air du temps. Néanmoins, chacun a aussi ses failles : transi d'amour mais ne sachant l'exprimer, Shôji assène violemment ses quatre vérités à Nana, la met face à son comportement immature d'allumeuse, évoque le leurre de l'amitié filles / garçons. Junko elle-même n'est pas l'amie idéale, a du mal à supporter les défauts de Nana, leur relation n'est ni idyllique ni idéalisée. Les mots sont difficiles à trouver, les corps se cherchent, les étapes sont franchies dans la douleur. Nana effectue sa maturation en 100 pages : après avoir fantasmé ses histoires d'amour pendant toute une année, elle comprend quel est le réel amour et va tout faire pour le préserver. L'évolution du personnage, teintée de doute et de paradoxes, constitue un doux mélange assez réaliste.
L' histoire de Nana OSAKI tord aussi le cou à certains clichés. Le contexte fantasmé du groupe de rock est traité avec moins de strass et de paillettes que dans d'autres manga : on est loin du lisse Tristan aux cheveux bleus de
Embrasse-moi Lucille ! Nana elle-même, qui va pourtant tomber raide amoureuse de Ren, n'est pas dupe du star system dans lequel il se complaît :
"il dit qu'être né dans ces conditions scandaleuses, ça lui donne du prestige ! N'importe quoi... quel con ! Il veut juste s'acheter la compassion des gens en leur vendant son propre malheur". Sentence on ne peut plus d'actualité au regard de l'évolution de la télévision actuelle, qui récupère des éléments de la vie privée, si possible bien trash, pour ériger des anonymes au rang de pop stars ! YAZAWA Aï s'intéresse également aux comportements déraisonnables des fans transis, qui sont prêts à débourser des mille et des cents pour leur vedette. On parle aussi de la galère que connaissent les jeunes musiciens, et du cynisme qui peut régner dans le milieu : on choisit une chanteuse sur son physique et pas forcément sur sa voix...
La lecture de
Nana nous montre à quel point les problématiques des adolescents à l'orée de leur vie adulte sont universelles. Nana KOMATSU est la maîtresse d'un homme marié de 10 ans son aîné, boit à s'en rendre malade, et glande sur les bancs de la fac... L'avenir professionnel semble encore lointain, mais la rattrape inexorablement. À 17 ans, on est impatients, on confond épanouissement personnel, amour et avenir professionnel. Que ressent Nana OSAKI lorsqu'elle voit Ren pour la première fois ?
"Une envie proche de la jalousie, de l'impatience et du désir". AZAWA Aï s'attaque aux sentiments de plein fouet, loin des atermoiements d'un Yota dans
Video Girl Aï, et n'hésite pas à suivre ses héros dans leurs relations les plus intimes. Nana KOMATSU semble aussi fleur bleue que Nana OSAKI est passionnelle. Cependant, les deux jeunes filles ont un besoin dévorant d'amour, et n'existent que par le regard des autres. Les circonstances de la vie vont les amener à influer sur leur destinée personnelle. Le temps est fini de se laisser porter par les autres, qu'ils soient amis ou petits amis. Partant d'une éducation et d'un contexte socio-culturel différents, les deux jeunes filles vont être amenées à effectuer des choix décisifs pour leur avenir. La première est pressée de quitter
"cet état banal de lycéenne", la deuxième veut se
"prouver qu'elle n'a pas besoin de Ren pour chanter". Tenter de concilier amour et épanouissement social, refuser la destinée d'une femme entretenue : telle est la problématique des jeunes femmes de toute une génération, qu'elles soient d'Orient ou d'Occident.
Le chemin de la vie mènera ainsi les deux Nana à Tokyo, la capitale, pour entrer dans une vie plus adulte. Qu'attendre pour la suite ? YAZAWA Aï elle-même fait part de ses questions dans la postface du premier tome :
Nana ayant à l'origine été prévu pour être un one-shot, la suite de la série semblait alors bien mystérieuse pour la mangaka. Allait-elle poursuivre avec les mêmes personnages, ou bien se pencher sur le destin d'une Nana différente dans chaque volume ? La mangaka a finalement opté pour la poursuite des destinées de ses héroïnes, qui vont même être amenées à habiter sous le même toit...
Un air doux amer flotte dans la destinée croisée de deux jeunes filles qui ont le même âge et portent le même nom.
Nana se présente comme des témoignages de vie d'une époque, ancrés dans des univers esthétiques très forts et originaux. Univers d'autant plus d'actualité au regard du revival punk new yorkais que connaît actuellement l'industrie musicale à travers des groupes commes The Strokes ou Radio 4. Après un Fruits Basket assez conventionnel et un Togari pas vraiment surprenant, on trouve enfin une vraie originalité dans les choix éditoriaux de Delcourt / Akata.