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Le 22/06/2004 par Nicolas PENEDO

Interview de Thierry MORNET

« Bâtir des passerelles culturelles »

Fin 2003, Thierry MORNET – rédacteur en chef des éditions Sémic – nous a reçu dans les locaux de Sémic-Tournon pour nous parler de son métier d’éditeur, de la position de Sémic sur le marché français, et surtout, de son regard sur le marché américain des comics, de plus en plus fasciné par le manga. Rencontre, 1ère partie.

Animeland : À quelle date et dans quel contexte es-tu rentré chez Sémic ?

Thierry MORNET : J'ai été appelé au poste de rédacteur en chef de Sémic fin 1998. À l'époque, les locaux de Sémic étaient situés à Lyon. En juin, 99, Il y a eu une scission avec une partie de l'équipe restée à Lyon (elle fondera le label de comics Sparks, aujourd'hui défunt, NDLR) alors que Sémic a déménagé sur Paris. Si j'ai été appelé à ce poste, c'est parce que Sémic était alors un éditeur presse travaillant ses produits uniquement en kiosques. On m'a demandé de faire évoluer l'édition vers la librairie avec du comics, mais aussi d'autres formes de BD comme la franco-belge ou le manga.


AL : Toi-même, dans quelle culture as-tu grandi ?

T.M. : Je dirais dans une culture pop. J'ai aussi bien été élevé au comics qu'à la franco-belge, une caractéristique partagée d'ailleurs par la plupart des membres de l'équipe Sémic. En ce qui concerne le manga, je suis tombé dedans avec Akira.


AL : Et pas à travers la télé avec les dessins animés ?

T.M. : Non, parce que je suis très vieux (Rires) ! J'ai 40 ans, donc au moment où des séries comme Les chevaliers du zodiaque ou Dragon Ball passaient à l'écran, je ne faisais plus partie du bon public. Le manga n'est pas ma culture de base, mais ça ne m'empêche pas de m'y intéresser aujourd'hui. D'ailleurs, je suis séduit par la confusion s'opérant aujourd'hui chez le lectorat. Avec des titres que l'on a publiés comme La bataille des planètes, Cosmocats ou Transformers, nos lecteurs se trouvent face à des comics qui empruntent des codes du dessin animé ou du manga. Et cela me plaît beaucoup.


AL : Justement, qu'est-ce qui a motivé les choix de ces titres pour la France ?

T.M. : Le fait qu'il y ait eu un véritable succès commercial pour ces titres aux Etats-Unis vers la fin 2001. On a assisté à une mode revival (avec Gi Joe, He-Man ou encore Les Transformers, NDLR) impressionnante. Aujourd'hui, en 2003, la baudruche s'est un peu dégonflée, mais au moment où ces titres sont sortis, il nous paraissait intéressant de proposer au lecteur de comics des titres reprenant des séries qu'ils avaient connus dans leur enfance.


AL : Sauf que La bataille des planètes et Cosmocats se sont arrêtés. Pourquoi, puisque le côté nostalgie fonctionne bien en France ?

T.M. :
Aujourd'hui, la presse se trouve en situation de crise, on ne peut plus sortir des comics et espérer en vendre des dizaines de milliers d'exemplaires comme il y a vingt ans ! Nous avons présentés sous un format comics, en presse, des titres reprenant une esthétique manga, et le public n'a pas vraiment suivi. Nous nous en sommes rendus compte et nous avons opté pour un nouveau format. Ainsi, nous avons réédité les premiers numéros de Transformers dans un album au format manga, mais tout en couleurs. Ce volume, comme celui de l'adaptation BD de la série télé Smallville sont vendus en grande surface, FNAC, Virgin ou magasins de jeux vidéo... Cosmocats ou La bataille des planètes n'ont pas trouvé leur public en presse, mais pourraient ressusciter sous ce format.


AL : Le format manga serait donc le meilleur pour s'adresser à un nouveau public aujourd'hui ?

T.M. :
Le public qui a connu la grande vague de ces dessins animés dans les années 80 avait quoi ? 10, 15 ans à l'époque ? Aujourd'hui ils sont adultes et ils ne vont plus chercher leur ration de BD en kiosque : nous en avons fait le constat. Par contre, ils achètent en grande surface ou en librairies spécialisées. Alors, s'il faut passer par ce format et cette distribution pour toucher le public, faisons-le ! Après tout, il s'agit de faire notre travail d'éditeur, et de proposer le meilleur produit dans le meilleur emballage.


AL : On sait que Glénat a remonté son chiffre d'affaires grâce aux manga dans les années 90. Sémic suit-il un chemin parallèle ?

T.M. :
Nous ne sommes pas dans la même logique commerciale qu'un Glénat. Cet éditeur a de toute façon une large avance sur nous en ce qui concerne le manga. Mais il est vrai que nous voulons passer par une présentation manga pour toucher un nouveau public. Dans cette logique, nous proposons Transformers, mais aussi Sentaï School, une création française à mi-chemin entre le comics et le manga (prépublié dans le magazine Coyote, Sentaï School parodie les anime nippons ayant bercé la France : lire l'article et l'interview des auteurs, NDLR). D'ailleurs, l'accueil public se révèle bon, et un deuxième tome se profile à l'horizon. Mais notre logique consistait aussi à aller chercher de la BD de super-héros, mais cuisinée à la sauce manga. Pour cela, nous avons édité le Child of Dreams, album de Batman par ASAMIYA Kia dont la première édition s'est faite en France !


AL : Pourquoi avoir voulu travailler le marché français en amont du marché américain ? Y a-t-il eu des négociations avec DC, l'éditeur de Batman ?

T.M. :
Nous avons été très réactifs vis-à-vis de ce produit. Dès que nous avons su qu'il était pré-publié au Japon, nous avons fait ce qu'il faut pour l'éditer en France. DC avait aussi envie de l'éditer (DC le propose aujourd'hui dans un format dit Hardcover, équivalent à un album de franco-belge, NDLR), mais s'est montré plus prudent. J'ai alors proposé un deal particulier à DC : ils nous ont donné la primeur de l'édition et en échange, nous leur avons donné notre matériel pour l'édition de leur propre album. Nous nous sommes en effet occupés de mettre dans le sens de lecture européen les planches de l'album, une initiative propre à séduire le lecteur de comics que nous voulions toucher avec ce produit.


AL : Parlons maintenant de la situation du comics aux Etats-Unis. Penses-tu que les comics/manga sont apparus pour contrer la crise secouant l'industrie du comics depuis 1995 environ ?

T.M. :
Je ne pense pas. Ces comics/manga, ou mangics, comme on s'amuse à les appeler chez Sémic, sont surtout le fait de quelques auteurs inspirés par ce qui se faisait au Japon. On peut citer Mike WIERINGO (dessinateur de Tellos chez Sémic, NDLR) ou encore Joe MADUREIRA (avec des épisodes des X-Men très remarqués, NDLR) qui ont su incorporer dans leur style graphique et narratif des éléments propres au manga. Je dirais donc que, principalement, ce sont quelques auteurs qui sont parvenus à pousser ce style manga pour l'incorporer dans leurs propres travaux. Une fois le public réceptif, les éditors (termes américains équivalent à rédacteur en chef pour la France, NDLR) se sont engouffrés dans cette brèche... Mais je ne suis pas certain qu'ils aient rationalisé cette pratique. Ils ont surtout suivi le mouvement.


AL : Aujourd'hui, la situation a évolué. Ces auteurs ont fait connaître le manga aux lecteurs de comics, et ensuite le manga a connu un boom commercial aux Etats-Unis. On a l'impression, aujourd'hui, qu'entre les lecteurs de comics et de manga, une passerelle se bâtit.

T.M. :
Le marché du comics se trouve dans une telle situation de crise que les compagnies se tournent vers le manga pour sortir la tête de l'eau. L'arrivée du manga marque l'ouverture vers une nouvelle culture, avec l'arrivée de nouveaux codes graphiques et narratifs. On ne peut plus avoir aujourd'hui une bande dessinée pétrie de vieux codes culturels. Tôt ou tard, cela conduira à la sclérose de l'industrie. Les gens ont besoin de retrouver dans la BD les références qu'ils aiment dans les films d'animation ou dans les anime diffusés à la télévision. Ils veulent lire des comics et des manga qui leur proposent la même chose et ils sont réceptifs à ça.


AL : Et toi, comment juges-tu l'intérêt artistique de ces mangics ?

T.M. :
Le choix se révèle très variable, on ne peut pas généraliser sur un sujet aussi vaste. Il y a eu de très bonnes choses, mais aussi des résultats moins heureux.... Pour nous, il s'agit de trouver des titres constituant une passerelle entre deux cultures, et qui les rapprochent. Je suis donc plutôt favorable à l'édition de tels titres.
 
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