Articles | cinémaLe 04/05/2004 par Julie BORDENAVEKaïro
L'aliénation de la solitude
Des fantômes sur écrans, un site Internet maudit, ça n'aurait pas un goût de déjà vu ? Sorti en 2001, Kaïro s'inscrit dans un genre fantastique déjà exploité. Son réalisateur KUROSAWA Kiyoshi propose pourtant de renouveler la forme du film d'horreur classique ; de fait, la solitude dans les grandes villes peut s’avérer plus terrifiant que les plus efficaces des artifices visuels.
Taguchi, un informaticien bien sous tous rapports, est retrouvé pendu chez lui. Son témoignage, laissé sous la forme d'une disquette, laisse entrevoir l'existence d'un monde parallèle, froid et angoissant, peuplé de spectres. Apparaissant par le biais d'Internet, des ordinateurs et des téléphones portables, les fantômes viennent peu à peu chercher les vivants pour les emmener avec eux. Les rescapés vont alors tenter de résister à l'invasion, parmi eux le jeune Kawashima, et deux jeunes filles, la rationnelle Michi et la fragile Harue.
Peurs ancestrales et haute technologie
Comme le faisait son grand frère
Ring quatre ans plus tôt,
Kaïro adapte les peurs ancestrales du Japon au monde high tech. Filmée dans une esthétique très froide, l'apparition des fantômes est belle et glaçante : leurs visages sont comme pixellisés, leurs mouvements tantôt lents, tantôt saccadés, comme distordus. KUROSAWA lui-même aurait mis en évidence la filiation entre son esthétisme et la peinture de Francis BACON (1). La peur de la domination des machines non plus n'est pas récente : à l'époque où Stephen KING régnait en maître sur le monde de l'épouvante, les voitures (
Christine) ou les objets électriques (
Maximum Overdrive) se rebellaient contre leurs propriétaires.
La menace d'extinction de l'Humanité par une épidémie mortelle est également un thème récurrent : que ce soit par un virus inconnu (
Le Fléau, de Stephen KING toujours), par une morsure de vampire ou d'un zombie, (voir la trilogie de George A. ROMERO), les Hommes ont de tous temps redouté la menace mortelle, qui s'infiltrerait peu à peu pour finalement réduire leur race à néant : l'instinct de survie commande alors de former des communautés de résistance, dans des ambiances apocalyptiques.
Kaïro instille néanmoins dès le début un malaise supplémentaire : on ne sait pas bien quelle est la nature du Mal qui menace les Hommes, quelles personnes sont touchées ni de quelle manière. Hormis quelques morts violentes (pendaisons, saut dans le vide), le passage de l'état de vivant à celui de fantôme se fait parfois de manière imperceptible (disparition d'un personnage dans une cuisine comme par magie). La terreur naît de l'impression que le passage à l'état de fantôme, loin de constituer un réel bouleversement, vient plutôt entériner un état de fait : la solitude des jeunes Japonais, qui rendent leur âme à une entité virtuelle sans combattre.
Une jeunesse japonaise déjà morte
La réflexion de KUROSAWA va en effet au-delà de la simple confrontation avec les fantômes. Le réalisateur stigmatise une manière de vivre qui régit nos sociétés modernes, notamment le manque de communication, renforcé par l'omniprésence des nouvelles technologies qui aliènent l'Homme. KUROSAWA filme de grands espaces désincarnés où la technologie a davantage sa place que le facteur humain (salles de jeux vidéo, ordinateurs en réseaux, métro). «
La mort est une chose cachée dans les grandes villes comme Tokyo ou Paris, les nouvelles technologies essaient de nous faire croire à l'immortalité », déclare le réalisateur lui-même dans un entretien que l'on retrouve en supplément du DVD.
Dans l'une des scènes clés du film, la jeune Harue effectue ainsi une douloureuse prise de conscience, redoutant que la Mort recouvre une solitude encore plus grande que la Vie : «
on vit à côté, mais on reste seuls ». En effet, plongés dans une éternelle insatisfaction, les fantômes eux-mêmes viennent hanter les vivants pour clamer désespérément que «
la mort est un isolement ». KUROSAWA sous-entend que les fantômes cueillent des jeunes qui sont déjà morts : il s'agirait alors de les faire réagir en les ouvrant à la Vie.
Pour KUROSAWA, la seule alternative semble ainsi se situer dans la communication : peu importe avec qui et de quelle manière, il faut se parler pour devenir "amis", apprendre à se connaître pour ne plus être seuls. Ainsi, après avoir perdu Harue, Kawashima se tournera sans atermoiements vers Michi. Le jeune homme et la jeune femme ont en effet gagné leurs galons de survivants : novice dans le monde de l'informatique, Kawashima reste stoïque aussi bien devant les nouvelles technologies que devant l'apparition de fantômes («
je ne reconnais pas la Mort ! »). Michi quant à elle, est le seul personnage féminin à ne pas céder à la panique. La scène de leur rencontre se présente comme une délivrance : elle se déroule en extérieur, autour de problèmes mécaniques concrets, presque d'un autre siècle. Plongeant les mains dans le cambouis pour réparer une voiture, Kawashima effectue son choix : agissant sur l'extérieur, dominant la machine, il se tourne vers la Vie, en refusant l'aliénation et la fatalité. Les deux rescapés tenteront de fuir vers l'Amérique Latine, sans doute pour reconstruire une Humanité mise à mal sur un terreau qui a subi les affres d'un XXe siècle malade.
La scène finale de
Kaïro nous montre ainsi la vision apocalyptique d'un Tokyo déserté, parsemé de voitures en flammes. Clin d'oeil ultime, un quadri moteur tout droit sorti de la deuxième Guerre Mondiale vient s'écraser au milieu des décombres, faisant ainsi allusion aux séismes répétitifs de Tokyo et au trauma récent de Hiroshima (comment d'ailleurs ne pas y penser à la vue des ombres laissées sur les murs par les vivants lors de leur passage dans l'autre monde...). KUROSAWA met ainsi en scène ce qu'il appelle de tous ses voeux (2) : le chaos que connaît le Japon actuel réclame une phase de destruction, étape nécessaire pour établir tout nouveau système de valeurs.
Les thématiques explorées par KUROSAWA dans
Kaïro peuvent parfois sembler inabouties, ou appeler des explications supplémentaires. Le réalisateur donne libre cours à son imagination dans un roman éponyme, sorti en 2001 : on y retrouve notamment la théorie des atomes éclatés, le mystérieux logiciel de molécules mis au point par un étudiant, et des considérations sur la recherche biogénétique. Des thématiques qui parlent finalement encore une fois de l'immortalité, de la Vie, de la Mort, de la condition humaine face au progrès des techniques.