Articles | mangaLe 01/01/2003 par Nicolas PENEDOShônen Collection
Avec Shônen Collection, Pika entend bien ne pas répéter les erreurs de feu Kaméha et de Manga Player. Tout a été pensé pour que ce livre de prépublication marque une nouvelle étape dans l’économie française du manga. Le pari est certes séduisant, mais il reste à voir si le public y trouvera son compte.
Shônen Collection prend le relais des magazines Kaméha (Glénat) et Manga Player (Manga Player) apparus en France en 1994 et 1995. Ces deux magazines offraient dans leur page différentes séries qui pouvaient être éditées en recueil ou supprimées selon le bon vouloir du public. Rien d'autre, en fait, que le bon vieux principe des magazines de bédé franco-belge ou japonaise. Mais les deux éditeurs n'ont jamais vraiment joué le jeu. Outre des titres parfois décevants et un papier de mauvaise qualité, Glénat s'est servi de Kaméha pour promouvoir son catalogue et Manga Player a édité des manga dont ils publiaient malgré tout les chapitres dans leur magazine. Le lectorat, agacé par ces incohérences éditoriales a sanctionné les deux magazines en 1998 et 1999. Aujourd'hui, Pika reprend le flambeau avec la volonté de séduire le public.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est le soin scrupuleux accordé à la visibilité du produit. Shônen Collection est sorti le 21 janvier 2003, tirant à 30 000 exemplaires, et vendu au prix de 6,95 euro. S'adressant à un public masculin (Shônen signifie garçon en Japonais), il ne contient que des manga de la prestigieuse maison d'édition Kodansha (
3X3 Eyes,
Love Hina...). Le Shônen Collection sera diffusé dans les librairies de bande dessinée spécialisées et non spécialisées ainsi que dans les FNAC. Les grandes surfaces Carrefour et Auchan sont aussi servies et permettront au grand public de découvrir le livre (1). Ce dernier ne connaîtra toutefois pas de retirage : une fois épuisé, les exemplaires deviendront des collectors.
Le Shônen Collection fonctionne à l'instar d'un support de prépublication japonais de type Afternoon ou Shonen Magazine. C'est-à-dire qu'il procédera, tous les quatre ou cinq mois, à un roulement de séries. Entre temps, les lecteurs pourront voter pour ou contre les séries publiées, sur le site de Pika (2) ou par courrier (3). Ainsi, les séries qui ne récolteront pas de suffrages suffisants n'auront pas le droit à une publication en recueil. Toutefois,
Pika fera en sorte d'en publier au moins une histoire complète dans le Shônen Collection, afin que les lecteurs ne restent pas sur leur faim. Vous l'aurez donc compris, les série plébiscitées se verront offrir une carrière en format poche et seront publiées comme le fait normalement l'éditeur. Signalons tout de même le cas des séries courtes : même si elles ne remportent qu'un succès limité, elles devraient quand même avoir le droit à une édition en recueil.
Pika veut visiblement, à travers ce Shônen Collection, séduire le public en lui proposant un produit à la mode. On sait les fans de manga et de japanimation épidermiques : lorsqu'ils aiment, ils le manifestent bruyamment et lorsqu'ils n'aiment pas, leur réponse est encore plus cinglante. Pika a parfaitement compris ce comportement. En lui proposant un livre disponible pour un seul mois et en offrant la possibilité de s'exprimer sur le sujet, ils espèrent bien créer un sentiment d'émulation et fédérer le public autour de leurs titres.
Si séduire les initiés est louable, il faudra bien aussi capter l'attention du grand public, ce qui paraît moins évident. Encore faudrait-il voir avec quels titres Pika compte se lancer dans cette nouvelle aventure éditoriale.
L'éditeur s'assure une certaine sécurité en commençant avec deux titres très attendus :
Shonan Junaï Gumi, rebaptisé
Young GTO, et
Get Backers. Le premier est la série qui a permis à FUJISAWA Tôru de se faire connaître en donnant naissance au personnage d'Onizuka, qui sera plus tard le professeur allumé de
GTO, le titre phare de Pika. Sur 31 volumes, FUJISAWA raconte une histoire pleine d'humour, d'action, mais aussi de drames. Les deux chapitres proposés ici sont pour l'instant surtout hilarants ; autant, si ce n'est plus que dans
GTO lui-même. On prend un plaisir incroyable à retrouver Onizuka, alors jeune bad boy et son copain Ryuji qui sont décidés à perdre leur pucelage pendant les vacances et vont tout faire pour s'attirer les bonnes grâces de deux charmantes étudiantes. Mais, une suite d'obstacles se mettent sur leur route. On remarquera aussi à quel point l'auteur a su améliorer son graphisme dans
GTO : ici, le trait évoque MATSUMOTO Izumi sur
Orange Road. Malgré tout, une fois habitué au dessin, le manga se laisse lire sans problèmes.
Get Backers faisait partie des autres séries très attendues par les manga-fans (3). Aux dessins, on trouve RANDO Ayamine, ancien assistant de FUJISAWA Tôru sur
Young GTO et
GTO. Du coup, on comprend mieux pourquoi le trait nous est familier. Bénéficiant d'un graphisme détaillé et d'un découpage vif, l'histoire se laisse lire d'une traite. Il faut dire que le scénariste, AOKI Yûya, raconte une histoire assez délirante. Jugez donc : Midô Ban et Amano Ginji sont des Get Backers, soit des « récupérateurs », qui en échanges d'espèces sonnantes et trébuchantes se feront un plaisir récupérer tout ce que vous voudrez. Pour l'instant, ils se trouvent surtout fauchés comme les blés et obligés de s'avilir pour gagner leur pain. L'histoire est très drôle et ménage quelques petites surprises. Une série définitivement à suivre.
La situation se corse sur les deux titres suivants :
Cyborg Kurochan et
FLCL (
Fuliculi). Le moins que l'on puisse dire, c'est que les deux titres sont à la limite de l'expérimental, aussi bien du point de vue graphique que de celui du scénario.
Cyborg Kurochan, de YOKOUCHI Naoki, raconte ainsi l'histoire d'un matou teigneux qui protège la maison de ses maîtres avec rage. Il va se voir transformé en cyborg par un savant fou qui veut créer une sorte de guerrier parfait. À ce stade de l'histoire, on tombe dans un délire plus proche du
Laboratoire de Dexter ou des cartoons à la HANNA et BARBERA que du
Collège Fou Fou Fou. Il est évident que le titre ne plaira pas à tous, mais le côté épileptique et délirant du manga en fait un titre assez intéressant.
FLCL pose un autre genre de problèmes, à la fois à cause du graphisme et de l'étrangeté de l'histoire signée UEDA Hajime. Le dessin est très sombre et transpire un côté maladif, quant au découpage, il est très froid. En fait, on retrouve bien là le travail réflexif de Gainax (
Evangelion) qui cherche à faire réagir son lecteur. L'histoire, qui reprend la version de l'animé, met en scène Takkun, un adolescent courtisé par la petite copine de son grand frère, Mamimi. Alors qu'il cherche à faire fuir cette dernière, Takkun se fait attaquer par une folle furieuse montée sur une Vespa qui utilise une guitare électrique comme arme de combat. Définitivement adulte, le manga aura du mal à trouver son public, mais ceux qui aiment Gainax savent ce qui leur reste à faire pour voir ce titre édité (4). Notons que la série ne compte que deux tomes.
Enfin, le Shônen Collection se termine avec
Turn A Gundam. Autant dire qu'il s'agit de la série la plus faible. Le graphisme est réussi, mais le découpage et les dialogues pauvres rendent l'action particulièrement confuse. Pour l'instant, on ne comprend pas très bien qui est le héros, ni en quoi l'histoire s'inscrit dans la saga
Gundam. Rolan Chackt, un habitant des colonies spatiales débarque avec quelques amis sur une terre semblable de type XIXe siècle. Il semblerait que le jeune homme soit pilote de Gundam, mais quels sont ses buts ? L'histoire devrait se clarifier par la suite, mais le principe de la prépublication risque de condamner un titre qui aurait gagné à être édité directement en recueil.
Le Shonen Collection nous propose un package de séries toutes intéressantes et toutes destinées à un public masculin : bad boy, action, humour, psychologisme et robot. C'est peut-être faire le grand écart entre des genres trop différents, le Shônen Collection aurait ainsi gagné à être plus homogène. Toutefois, il ne faudrait pas non plus bouder son plaisir : le lecteur aura le plaisir de retrouver ici des séries certes disparates mais toutes intéressantes. Ce n'est déjà pas si mal. Lorsque l'on regarde la couverture de Shônen Collection, on pourrait s'étonner qu'un titre comme
Get Backers soit à la une. Vu l'ordre de publication des titres, on aurait pu s'attendre à voir
Young GTO (qui ouvre le livre) en couverture. Pourquoi avoir choisi
Get Backers ? Comme nous l'avons expliqué, il s'agit d'une série très attendue par les fans. Cela signifierait-il donc que le public visé par la collection serait celui des fans purs et durs qui sont au courant des titres du moment ? N'est-ce pas finalement audacieux d'envisager de toucher ce qui constitue le coeur de cible manga avec un tirage à 30 000 exemplaires ?
On peut dès lors échafauder deux hypothèses : la première serait que
Young GTO et
Get Backers seraient d'excellents ambassadeurs pour attirer un public plus large. Il faudrait donc s'intéresser à l'accessibilité de ces séries : comment le grand public y réagira-t-il ? Ensuite, on peut aussi imaginer que le coeur de cible est en pleine croissance et qu'il est toujours plus demandeur. Ne serait-on pas en train de franchir une étape dans la publication du manga ?
Le Shônen Collection pourrait bien marquer une nouvelle date dans le principe de consommation des fans de manga, une étape plus interactive, dans laquelle le public pourrait se manifester. Or, c'est bien sa capacité à se faire entendre et comprendre des éditeurs qui manque encore au grand public. Cette fois-ci, il serait partenaire de la politique éditoriale de Pika. Il faudra être quelque peu patient avant de s'assurer que ce nouveau concept est, ou n'est pas, une réussite. Ce n'est pas tellement sur le premier tome mais plutôt sur le deuxième, voir le troisième numéro qu'on saura si l'opération a été une réussite. On pourrait dès lors imaginer qu'en cas de succès, Pika pourrait sortir une collection de Shôjo tournée vers le public féminin. Mais ça, seul l'avenir nous le dira.
Remerciements à Stéphanie PARRAULT, Pierre VALLS et Alexandre PEREIRA.