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Le 05/02/2004 par Julien BASTIDE

KAWAMOTO Kihachirô

Père de Jours d’hiver

L’un des spécialistes mondiaux de l’animation de marionnettes, KAWAMOTO Kihachirô est aussi l’initiateur du moyen métrage collectif Jours d’hiver (2003), qui a rassemblé 35 réalisateurs d’animation venus du monde entier. Ce projet inédit, adaptation d’une œuvre du grand poète japonais Bashô, a été projeté en première internationale au Forum des Images, à l’occasion du 3e festival « Nouvelles Images du Japon ».

AnimeLand : Pouvez-vous revenir sur la genèse de Jours d'hiver ? Pourquoi avoir choisi d'adapter ce renku (suite de 36 poèmes enchaînés) de Bashô ?

KAWAMOTO Kihachirô :
C'est un projet que je portais en moi depuis une quinzaine d'années. Cela fait très longtemps que je m'intéresse à l'oeuvre de Bashô. Le point de départ de cette passion fut un livre intitulé Le monde de Bashô, écrit par un professeur d'université nommé OGATA Tsutomu. Il décrit la vie qu'a menée Bashô, partagée entre la vocation d'artiste et celle d'artisan. Quant à Jours d'hiver, cette oeuvre fait partie d'un de ses plus célèbres recueils de poèmes, qui regroupe en plus de lui 5 autres poètes. Le processus de réalisation de ce renku est le suivant : chaque poète s'est appuyé sur le verset précédent pour élaborer à tour de rôle un verset. Des images se succèdent ainsi et se modifient peu à peu au fil de l'inspiration de chacun. Ce qui m'intéressait, c'était de voir comment des artistes aux styles très différents parvenaient au fur et à mesure et collectivement à élaborer une oeuvre cohérente, dans une logique de concurrence ou tout au moins d'émulation. Cela me semblait être le point de départ idéal pour rassembler des réalisateurs de cinéma d'animation, aux styles également très différents.



AL : Comment avez-vous procédé au choix des réalisateurs ?

KK :
De ce point de vue là, Jours d'hiver a été un projet très difficile à monter. Il a vraiment été lancé en 2000 lors du festival d'Hiroshima, avec le ralliement enthousiaste de l'animateur indépendant FURUKAWA Taku. C'est aussi à l'occasion de ce festival que j'ai rencontré le futur producteur de Jours d'hiver, M. SHIMAMURA. A mon retour d'Hiroshima, j'ai commencé à solliciter par écrit des animateurs japonais dont j'appréciais le travail, mais aussi des étrangers avec qui j'avais des affinités. C'est alors qu'à l'occasion de l'une de ses visites au Japon, Youri NORSTEIN m'a déclaré être intéressé par le projet, d'autant plus qu'il avait déjà songé à adapter lui-même une oeuvre de Bashô. Qu'un artiste de sa trempe nous rejoigne était une excellente nouvelle. J'ai donc décidé de lui confier l'honneur d'adapter le premier verset de l'oeuvre. En effet, les versets les plus importants dans Jours d'hiver sont ceux rédigés par Bashô lui-même, outre le premier, le 8e, le 11e, le 18e, le 21e, le 28e et le 31e. En plus celui confié à NORSTEIN, il en restait donc 6, qu'il convenait d'attribuer à égalité entre 3 Japonais et 3 maîtres étrangers. Ce furent donc Raoul SERVAIS, Bretislav POJAR et le jeune Marc BAKER pour les étrangers, et M. TAKAHATA à qui je réservais le verset le plus difficile à adapter , M. FURUKAWA, et la paire formée par M. KOTABE et Mme OKUYAMA pour les Japonais. Je pense qu'ils ont tous remarquablement réalisé la partie qui leur avait été attribuée.



AL : Selon quels critères ont été attribués les autres versets ?

KK :
Cela s'est vraiment décidé en fonction de la sensibilité de chacun. Par exemple, dans cette oeuvre, il y a deux versets qui parlent d'amour. Le premier en exprime la tristesse, le second les joies. J'ai intentionnellement confié le premier à Mme OKUYAMA, même si elle aurait préféré le second, car je pensais que cela lui convenait mieux. Et elle a réalisé un film magnifique. De la même manière, le verset confié à POJAR évoquait une histoire ancienne, de laquelle se dégageait une forme de tristesse qu'il a très bien saisie.



AL : De quelle marge de manoeuvre disposaient les réalisateurs du film pour adapter ces versets ?

KK :
L'important était que chacun puisse se laisser pénétrer par le verset qui lui avait été confié et ainsi en livrer sa propre interprétation. Mais dans ce type de poésie courte, il y a beaucoup de choses à saisir en filigrane, et un certain nombre d'images devaient impérativement se trouver représentées dans tel ou tel verset. C'est pour cela que j'ai demandé à recevoir en amont les storyboards des différents réalisateurs, afin d'exercer une forme de contrôle sur le contenu visuel de chaque film, notamment en ce qui concernait les réalisateurs étrangers qui avaient choisi d'ancrer leur film dans des paysages japonais, qui se devaient d'être réalistes. Par ailleurs, il fallait également veiller à la cohérence générale du projet, à ce que les courts métrages, tout comme les poèmes, s'enchaînent bien les uns avec les autres.



AL : Quel regard portez-vous sur le résultat final ?

KK :
Je suis très satisfait car tous les réalisateurs se sont montrés à la hauteur de l'oeuvre de Bashô. Chaque renku dure à peu près de 40 secondes, mais ce qui est remarquable, c'est que malgré une durée aussi courte, on perçoit la force du style de chacun. Le film regroupe de plus 35 réalisateurs, formant ainsi un kaléidoscope de styles et de techniques d'animation inédit, qui va de l'encre sur papier jusqu'à l'image de synthèse, en passant par l'animation de poupées, etc. Cette diversité étant susceptible de donner une impression d'hétérogénéité, nous avons inséré entre chaque séquence un panneau identique indiquant le verset adapté. La musique joue également un rôle primordial dans l'unification du film, et nous avons bénéficié de la participation d'un compositeur de premier ordre, IKEBE Shinichirô (1).



AL : Quel message souhaitez-vous transmettre à travers Jours d'hiver ?

KK :
La première chose que je voulais transmettre, c'était la virtuosité de la poésie de Bashô et à travers elle l'immense richesse de la culture de l'ère Edo (1600-1868). Par ailleurs, je voulais montrer à quel point Jours d'hiver reste, plus de 300 ans après son élaboration, une oeuvre exceptionnelle, d'autant plus qu'à l'époque où il l'a rédigée, Bashô avait 41 ans, et les autres lettrés qui ont participé à cette oeuvre étaient également très jeunes : Kakei en avait 38 et Yasui 27. En ce qui concerne le film, j'ai essayé de faire appel à des réalisateurs expérimentés comme KURI Yôji, qui a derrière lui 40 ans de carrière aussi bien qu'à des débutants, des animateurs de studio, comme MM. TAKAHATA et KOTABE, ainsi qu'à des réalisateurs indépendants, afin de montrer la diversité du cinéma d'animation japonais.
 
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