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Le 05/12/2003 par Sébastien CELIMON

La méthode Bourchnikov

Dans l'antre de la pâte à modeler

La pâte à modeler n’est pas exactement un support narratif très utilisé dans l’animation française…. Reportage depuis le tournage de La Méthode Bourchnikov, de Grégoire SIVAN.

En dehors des réalisations de Folimage comme Hôpital Hilltop sur France 3, il est assez difficile de dire quelles sont les oeuvres actuelles françaises qui ressortent sur le support pâte à modeler. Grégoire SIVAN, jeune diplômé de la FEMIS, aime les défis et a réalisé un film de fin d'études tout en marionnettes, image par image. Son travail a vivement intéressé le producteur Pascal JUDELEWICZ, qui lui a offert l'opportunité de réaliser un court métrage avec de vrais moyens. Le projet s'appelle La méthode Bourchnikov. Visite au coeur du tournage.


Un immense appartement faubourg Saint Honoré à Paris. À quelques dizaines de mètres,
les bâtiments prestigieux du Louvre bordent une Seine grise et chaude. La canicule
fige les gens aux terrasses des cafés. Dans l'appartement loué à un hôtel luxueux
voisin, la chaleur a des conséquences inattendues sur l'équipe qui s'affaire sur
des décors de polystyrène peints et sculptés, et sur les étranges petites créatures
qui s'affaissent un peu sur la scène. « La chaleur est vraiment un mauvais
ami de la pâte à modeler
», constate Grégoire SIVAN, réalisateur. Il entraîne
le visiteur dans un dédale de couloirs aux tapisseries tachées et déchirées, encombrés
de fils électriques, de cartons éventrés, de lampes en vrac, de matériel électronique.
Passe le plateau principal. S'ensuit une salle de bain qui déborde de cartons
où des éléments de décors prennent la poussière.

Petit virage, et une cuisine transformée en atelier de création de marionnettes
s'offre à la vue. Deux réfrigérateurs antiques ronronnent à coté d'une table où
s'amoncellent des petits éléments en pâte à modeler, mains, pieds, bustes en résine
d'où partent des fils de fer tordus. De petits casiers dissimulent coiffures,
yeux, mentons en plâtre dont les bouches varient en fonction de la syllabe recherchée...
Tout un assortiment d'outils de bricolage tournevis, vis, fiches électriques,
petits couteaux à sculpter est dispersé sur le plan de travail. Sur un établi,
des moules en résine côtoient des blocs de pâte à modeler de différentes couleurs.
Le maître du lieu se prénomme Michaël. Sorti des Arts Appliqués, sculpteur mouleur
passé par le Louvre, spécialiste des résines et matériaux de synthèse, la cuisine
est son domaine réservé. Il ouvre l'un des deux réfrigérateurs. Des marionnettes
de 30 centimètres prennent le frais, entourées de têtes séparées de leur corps
aux traits crispés. Michaël sourit. Le garçon est passionné et rejoint l'enthousiasme
de son « patron » Grégoire : « Ça fait six mois qu'on bosse sur ce film, et
c'est vraiment un boulot passionnant. On a quand même réalisé une quinzaine de
marionnettes. Là, c'est la fin du tournage, il reste deux ou trois plans sur le
planning et après on passe à la post-production.
»


6 mois de tournage...


Dans une salle voisine résonne soudain en boucle un dialogue du film. Un technicien
cale sur un banc de montage sons et images. Grégoire regarde l'extrait de son
film sur trois écrans immenses avec un petit sourire. D'autres bruits proviennent
du plateau. Une jeune femme, une assistante, propose un café. On pense à une fourmilière.
Michaël transporte avec précaution l'une des marionnettes. Tous sont de jeunes
techniciens qui s'entraident pour réussir le film. Certains sont payés, d'autres
pas. Il n'y a plus de stagiaire, mais Michaël précise que sans eux, rien n'aurait
été possible. Grégoire confirme « À une période, on était plus de trente à
travailler en même temps. Tous seront au générique. C'est essentiel pour leur
CV.
» Il est temps de faire enfin une pause. Une nouvelle pièce, presque
sombre, nous accueille. On s'installe devant un ordinateur où une image fixe du
héros du film semble nous regarder. Une pâle lumière émane d'une lampe au dessus
d'un bac en verre utilisé pour des effets visuels. Grégoire sourit. On sent la
lassitude couver sous l'exaltation. Et la certitude n'a pas encore laissé sa place
à la fierté du travail accompli.

« En fait, commence t-il, j'ai toujours été attiré par l'animation.
Ma formation précise c'est le montage. J'ai été par exemple assistant monteur
sur le film
Trois Zéros de Fabien ONTENIENTE. J'ai réalisé dans mes travaux
à la FEMIS un film d'animation qui se veut une critique ironique de l'accélération
du montage dans les films américains, accélération qui tente de dissimuler le
vide abyssale des scénario. Ensuite, j'ai reçu une commande du festival d'Angers
pour réaliser son film annonce. Et maintenant je réalise ce court métrage co-écrit
avec Noémie de LAPPARENT et Frédéric CHANSEL, deux amis issus de la FEMIS comme
moi.
» Quid alors de ce film singulier ? « Pascal JUDELEWICZ a aimé mon
travail et m'a proposé de réaliser un film en pâte à modeler. Il n'y connaissait
rien et je crois qu'il a été assez surpris de tout ce que cela nécessitait comme
investissement. Un court métrage traditionnel c'est quelques jours de tournage,
une équipe réduite qui file un coup de main au passage. Mais ici, c'était tout
de même une autre aventure. Six mois de tournage, des salaires à assurer au moins
pour les responsables de secteur, réalisation, décors, marionnettes, des moyens
techniques et informatiques conséquents.
(Il montre du doigt l'ordinateur
allumé). On a eu plusieurs plantages de ce coté-là, et ça n'a rien arrangé.
Mais en même temps, on a eu vraiment beaucoup de chance. Cet appartement immense
entièrement à disposition, des matériaux de première qualité, les commodités d'un
véritable appartement, toilettes et cuisine, ça a bien facilité les choses. Concernant
le film lui-même, c'est avant tout une envie de rendre un hommage à la création
cinématographique. L'histoire est simple. Un fils de réalisateur célèbre entreprend
de réaliser la fin du film inachevé de son paternel. Il reprend contact avec les
anciens collaborateurs de son père et découvre que celui-ci comptait appliquer
la méthode Bourchnikov pour conclure son oeuvre testament. Le film révèle bien
sûr ce qu'est cette mystérieuse méthode.
»


... Pour environ 11 minutes de film


A terme, quand le montage du film sera achevé, le film devrait durer environ onze
minutes. Des personnalités célèbres ont accepté de prêter leurs voix aux personnages,
comme Catherine JACOB et, plus étonnamment, l'impressionnante Macha BERANGER dont
la voix éraillée fait merveille. Pascal JUDELEWICZ, le producteur du film, apporte
quelques précisions d'ordre budgétaire : « La méthode Bourchnikov aura coûté
150 000 Euros pour près de huit mois de production. Nous avons réussi à le faire
financer notamment par des aides du CNC, que nous avons complétées par un apport
personnel de ma société Les films de Cinéma (1) à hauteur de 70 000 Euros. Ce
fut une expérience très rigolote mais aussi très risquée. Dans le même temps,
le film a des chances d'avoir une durée de vie bien plus longue qu'un film traditionnel.

» Sur la question de la destination du film, les portes sont ouvertes. « Nous
aimerions que le film soit sélectionné dans des festivals de courts métrages autant
que d'animation. Nous avions d'ailleurs cette année un représentant à Annecy qui
a pris quelques contacts pour présenter le projet. Nous espérons y retourner l'an
prochain pour le projeter, et pourquoi pas en ouverture. Je fonde de grands espoirs
sur ce film. L'essentiel c'est qu'il soit vu par un maximum de gens et que le
talent de Grégoire soit connu. J'ai confiance dans son avenir et sans doute nous
serons amenés à collaborer ensemble sur d'autres projets, en animation ou en live.

»


Maintenant on attend de voir la trajectoire du film et celle, parallèle, de Grégoire
SIVAN dans son début de carrière dans le monde du cinéma et de l'animation. Nous
ne manquerons pas de vous tenir au courant de ces deux destins dans les mois à
venir. Wallace et Gromit n'ont qu'à bien se tenir !


Remerciements à Matthieu SARFATI, journaliste, qui a attiré
notre attention sur le travail prometteur de Grégoire.
 
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