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Le 01/10/2003 par Julien BASTIDE
Manga culte au Japon et aux Etats-Unis, Lone Wolf and Cub débarque finalement en France. Créées au début des années 70 par KOJIMA et KOIKE (Crying Freeman), les tribulations du rônin solitaire et de son rejeton appartiennent désormais à l’Histoire, mais n’ont rien perdu de leur intérêt.
Que connaît-on de la BD japonaise avant la fin des années 70 ?Si de plus en plus de manga récents nous parviennent quasiment au rythme de publication japonais, on constate pourtant que l'immense patrimoine de la BD nippone reste toujours sous-exploité par les éditeurs francophones. Ou, pour formuler le problème en d'autres termes : que connaît-on de la BD japonaise avant la fin des années 70 et les BD de ÔTOMO Katsuhiro (
Dômu,
Akira) ? Certes, l'oeuvre de TEZUKA Osamu (
Astro Boy,
Black Jack,
Phénix,
Ayako...), l'auteur le plus important de l'après-guerre, commence à nous être plus familière même si la demi-douzaine de titres disponibles en France ne nous permet encore guère d'appréhender dans son ensemble sa carrière titanesque. Mais il ne faudrait pas que le « Dieu du manga » devienne l'arbre qui cache la forêt. En effet, si TEZUKA a régné sur la BD japonaise jusqu'à sa mort, survenue en 1989, nombre de ses contemporains n'en méritent pas moins notre attention. Pour reprendre l'analogie avec la bande dessinée franco-belge proposée par Jean-Paul JENNEQUIN dans
l'Univers des Mangas (éditions Casterman, 1995), notre vision de la bande dessinée japonaise se limite actuellement à l'homologue nippon d'HERGE (TEZUKA himself), ainsi qu'à la production la plus récente destinée aux ados (qui s'apparenterait chez nous aux albums publiés par les éditions Delcourt et Soleil, par exemple). Alors que les auteurs majeurs de la BD des années 60-70 les équivalents japonais de nos TARDI, GOTLIB, MOEBIUS, PRATT... nous demeurent toujours de parfaits inconnus.
Une des séries les plus emblématiques des années 70La publication française de
Lone Wolf and Cub (
Kozure Okami en V.O) de KOIKE Kazuo et KOJIMA Gôseki vient donc à point nommé pour lever le voile sur la production des années 70, dont elle est l'une des séries les plus emblématiques, mais aussi sur un courant alternatif de la BD japonaise, ayant en partie tourné le dos aux conventions posées par TEZUKA après-guerre. Ce qui frappe en effet à la première lecture de ce titre, c'est la grande puissance expressive d'un dessin très fouillé, fondé non plus sur le trait mais sur la hachure, et s'acheminant par ailleurs vers une forme de réalisme anatomique. Né le même jour que TEZUKA (le 28 novembre 1928) et issu du circuit des kashibon-ya (« librairies de prêt ») qui s'est développé à partir du milieu des années 50 parallèlement aux grandes revues de manga, KOJIMA Gôseki, le dessinateur de
Lone Wolf and Cub, participa au développement de la BD pour adultes au Japon. Son dessin s'apparente à celui d'un autre « grand » issu de la BD alternative, SHIRATO Sampei (
Ninja Bugeichô,
Kamui-den). Comme lui, KOJIMA devient dans le courant des années 60 l'un des piliers du gekiga (« image dramatique », expression désignant la BD pour adultes), ancrant ses récits dans un cadre historique crédible, et creusant toujours plus loin le réalisme des visages et des postures. A ce titre,
Lone Wolf and Cub peut être vu comme l'un des chaînons manquants entre TEZUKA et ÔTOMO. Entamée en 1970 dans l'hebdomadaire Action Comics (pionnier des publications seinen pour « jeunes adultes »), la série ne s'interrompra qu'en 1976, comptant au total plus de 8500 pages. C'est donc bien un monument de la BD japonaise qu'il nous est offert de découvrir aujourd'hui.
L'association criminelle d'un père et de son filsCar, outre son importance historique,
Lone Wolf and Cub donne à voir l'un des duos de personnages les plus improbables, et l'un des plus hallucinants de toute l'histoire du 9e Art : un assassin accompagné de son fils en bas âge. Mais reprenons plutôt l'histoire à ses origines. Nous sommes au 17e siècle au Japon. La dynastie TOKUGAWA a placé l'Archipel entier sous sa domination, inaugurant l'ère Edo (1600-1867), en même temps qu'un règne fondé sur la terreur. L'un des instruments de ce pouvoir absolu, le kaishakunin du Shogun (l'assassin personnel du chef de l'Etat, chargé de tuer les seigneurs qui s'opposent à sa volonté), Ito Ogami, voit son clan décimé à la suite d'une trahison. Outre lui-même, seul survit son fils unique, Daigoro. Refusant le seppuku (suicide rituel) pour accomplir sa vengeance, il place l'enfant presque un nourrisson entre un sabre et un ballon. S'il choisit le premier, il aura la vie sauve, mais devra suivre son père sur la voie de l'assassin,
« un chemin d'une impitoyable cruauté, couvert de sang et de cadavres » ; s'il choisit le second, il rejoindra sa mère au royaume des morts de la main même de celui qui l'a mis au monde. Sans une hésitation le charmant bambin choisit le sabre. Ainsi naît le duo Kozure Okami (
« Loup solitaire et Petit Loup ») : errant sur les routes du Japon, Ito Ogami vend son sabre au plus offrant, poussant devant lui le landau de Daigoro, truffé de lames escamotables et autres gadgets mortels.
L'assassin qui n'en n'a pas l'airTel est le point de départ surprenant de
Lone Wolf and Cub, qui voit donc l'association criminelle contre-nature entre un père et son fils ; ce dernier, loin d'être un poids mort, prend souvent part de manière indirecte à l'action, en osmose totale avec son géniteur. Afin d'endormir la méfiance d'un ennemi, Daigoro peut ainsi simuler la noyade ou l'envie d'uriner, permettant à son paternel de jouer sur l'effet de surprise. Pendant les combats, il reste toujours parfaitement stoïque, esquissant parfois un sourire lors de la mise à mort de l'adversaire...
« Le petit du loup reste un loup » comme le note très justement un observateur ! De son côté, Ito Ogami est un bretteur à l'habileté quasi-surnaturelle et aux sens ultra développés, mais aussi et surtout un stratège de génie. Se référant sans cesse au fameux traité militaire chinois l'Art de la guerre de SUN ZI, il se tire des situations les plus périlleuses. Un exemple parmi d'autres : chargé d'assassiner un officiel protégé, il préfère enlever son fils afin de le pousser au suicide. Nihiliste, il accomplit ses missions sans le plus petit scrupule, évoquant un autre célèbre tueur-à-gages-impassible-à-gros-sourcils de la BD japonaise, créé à la même époque :
Golgo 13. Le point fort de
Lone Wolf and Cub réside évidemment dans les nombreux duels au sabre qui émaillent le récit, dont KOJIMA parvient à restituer la fulgurance par son découpage inventif. Mais le manga se veut aussi un tableau sans fard du Japon de l'ère Edo, à travers une description minutieuse de l'organisation sociale et économique de l'époque, rendant parfois la compréhension de certains chapitres ardue pour un lecteur occidental, malgré la présence d'un glossaire en fin d'ouvrage.
Ne nous leurrons pas : s'il nous est donné de lire aujourd'hui
Lone Wolf and Cub en français, c'est moins grâce à une véritable volonté de l'éditeur d'exhumer les chefs-d'oeuvre méconnus de la BD japonaise, que pour son statut d'oeuvre « culte » aux USA, où la série fut publiée dès 1986, agrémentée de couvertures signées de l'auteur de comics Franck MILLER (
Dark Knight returns,
Sin City). Ces couvertures ont d'ailleurs été conservées pour la présente édition, un parti-pris discutable mais compréhensible, de même que le choix de garder pour la version française le titre américain, qui a fait la renommée internationale de la série. Plus contestable est le choix de laisser cette expression anglaise dans la bouche des Japonais du 17e siècle, produisant ainsi des dialogues ridicules, du type :
« Quel adversaire redoutable ce Lone Wolf and Cub » !
Lone Wolf and Cub, Vol. 1
« En attendant la pluie », KOIKE Kazuo et KOJIMA Gôseki, 299 pages, 9, 99 . Série prévue en 28 volumes.
Notons qu'il existe une série de films, adaptations de
Lone wolf and Cub et nommés
Baby Cart. (voir AnimeLand n°93)