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Le 01/03/2003 par Nathalie B.

OTOMO Katsuhiro à Angoulême

Les premières Rencontres Internationales du Festival d’Angoulême ont permis d’accueillir entre autres auteurs talentueux l’incontournable OTOMO Katsuhiro. Morceaux choisis.

C'est une standing ovation qui a accueilli l'arrivée de OTOMO Katsuhiro sur la scène de la salle Buñuel de l'Espace Franquin, le 26 janvier. Découvert en France à l'orée des années 90 grâce au film d'animation Akira et au manga du même nom, OTOMO est une personnalité majeure de la bande dessinée et du cinéma d'animation japonais. Né en 1954 dans la province agricole de Miyagi, OTOMO Katsuhiro est parti pour Tôkyô avec l'intention de travailler dans la bande dessinée. Après plusieurs oeuvres remarquées, il explose avec Akira, manga fleuve qui monopolise presque son auteur de 1982 à 1990. OTOMO n'est pourtant pas seulement mangaka. Passionné de cinéma, il a réalisé des films live et aussi travaillé sur des films d'animation. Les deux modérateurs de l'événement, Benoît MOUCHARD et Martin-Pierre BAUDRY, ont d'emblée placé la discussion sous l'angle d'une rencontre entre OTOMO Katsuhiro et le public. Un défi qui n'était pas gagné d'avance, étant donnée la réticence que manifeste souvent le grand mangaka à parler de son oeuvre.



« Je n'aime pas spécialement parler de mon travail, ni l'analyser. Si j'avais pu m'exprimer à travers les mots, je l'aurais déjà fait. Je préfère utiliser l'image. » Une manière pour OTOMO, un peu mal à l'aise, de s'excuser, dès la première question de ne pas être très loquace. Pourtant, durant une heure et demie, le mangaka va jouer le jeu de cette rencontre. Il s'est d'abord empressé d'associer sa présence à Angoulême pour cette édition 2003 à François SCHUITEN, président de ce trentième festival. SCHUITEN s'est en effet rendu au Japon afin d'inviter le mangaka à venir participer à la manifestation. Un grand respect et beaucoup d'admiration liant les deux hommes, sans doute aurait-il été difficile pour OTOMO de décliner l'invitation.
Les premières questions des modérateurs ont porté sur le travail passé d'OTOMO dans le domaine de la bande dessinée, évoquant ses premières oeuvres, notamment Fireball et Dômu, jusqu'à Akira. La première publication d'OTOMO, Juusei, est une adaptation de Mateo Falcone de Prosper MERIMEE, qui date de 1973. Suivent d'autres courts récits, parmi lesquels, l'année suivante, Boogie Woogie Waltz. S'y mêlent déjà violence, sexe et drogue dans le décor d'un Tôkyô en pleine transformation. De 1974 à 1979, OTOMO continue d'exploiter la forme du court récit, abordant des registres aussi divers que le sport, l'humour, les faits de société et la vie quotidienne dans une grande ville..., avec un passage par New York en 1977, qui lui permet de signer sa première longue histoire, Sayonara Nippon. En 1979, le manga de science-fiction Fireball est très remarqué. Cette même année sortent les deux premiers recueils de ses histoires courtes, Short Peace et Hightway Star.
1980 est une année particulièrement productive pour le mangaka. C'est l'année où d'une part il commence Dômu - Rêves d'enfant, qui recevra en 1983 le Prix de la meilleure oeuvre de science-fiction, récompensant pour la première fois un manga ; d'autre part il est alors extrêmement prolifique, puisqu'il réalise plus de 500 planches ! En décembre 1982, débute la publication du futur monument Akira dans Young Magazine, qui se terminera en juin 1990.



Très vite, le cinéma, l'autre medium de prédilection d'OTOMO, a été au coeur de la discussion. Dès l'enfance, OTOMO se passionne pour cet art, citant volontiers parmi les films qui l'ont marqué Bonnie and Clyde ou Easy Rider. En 1982, il réalise son premier film live, Jiyu o warerani - Give me a gun, Give me freedom, qui sort en salles en décembre, alors que commence la parution d'Akira. Près de dix ans plus tard, en 1991, il signe World appartement Horror. Une expérience qui a conforté OTOMO dans l'idée qu'il est très difficile de maîtriser l'image dans le cinéma en prises de vue réelle:« J'ai été déçu de constater que ce que l'on retrouvait à l'écran n'était pas du tout ce que j'avais en tête. Il y a une réelle difficulté dans les films en prises de vue réelle à créer une image correspondant à ce que l'on veut. Cela tient en partie aux acteurs, mais pas seulement. » A ce moment de la rencontre, une digression sur la qualité physique des acteurs coréens a laissé quelque peu perplexe le public. En dépit des évidents efforts de l'artiste pour exprimer une pensée complexe, les explications demeurèrent un peu floues : « Je trouve que les acteurs coréens sont très expressifs, peut-être est-ce dû notamment au fait qu'ils doivent accomplir un long service militaire... J'apprécie la force de leurs visages, alors que je trouve les visages d'acteurs japonais plutôt fades, ternes. » L'invité a aussi décrit son sentiment sur le cinéma japonais d'aujourd'hui : « Les films japonais actuels ne m'apparaissent pas comme portés par une grande ambition artistique. Ils sont soumis à de nombreuses contraintes et beaucoup de risques. » De cette brève évocation du 7e art, le débat a glissé tout naturellement sur les liens entre cinéma et bande dessinée.



Le mangaka a reconnu l'influence sur son travail aussi bien de l'inévitable père du manga TEZUKA Osamu, que celle du gekiga pour l'aspect réaliste et du cinéma pour la fluidité apportée à la narration. Le style cinématographique a énormément pesé sur la façon de conduire graphiquement un récit : « Je me posais la question de savoir comment attirer le regard du lecteur, de manière à pouvoir contrôler sa vitesse de lecture. Seul le langage cinématographique m'est apparu comme pouvant réaliser cela. » OTOMO a donc mis en pratique cette narration spécifique au cinéma dans ses manga Dômu et Akira. La projection sur écran d'une planche d'Akira a permis d'expliquer l'utilisation d'un code narratif cinématographique tel que la simultanéité de l'action, appliquée à la bande dessinée. La planche visionnée a été décrite par son auteur comme représentant « des actions qui se produisent au même moment, en même temps, et non des actions qui se suivent dans le temps. Ce n'est donc pas une succession d'actions, tout se passe au même instant. » Cette technique empruntée au cinéma est appelée montage parallèle ou alterné.
Revenant une dernière fois à sa grande fresque de science-fiction Akira, et à la vision du monde contenue dans cette oeuvre tout comme dans certaines autres, OTOMO a insisté sur le fait qu'il n'avait pas de message politique à délivrer : « Tout ce qui est politique n'est pas important pour moi. De plus, je considère que la politique s'adapte selon les époques... », relativisant ainsi les interprétations trop thématiques de son oeuvre.



Poursuivant le parcours chronologique de l'invité, les questions des modérateurs ont ensuite porté sur l'animation, à laquelle OTOMO se consacre aujourd'hui. Il se lance dans ce domaine en 1983, comme character designer sur le film de Rintaro, Harmagedon. En 1987 il réalise les sketchs d'ouverture et de clôture du film Robot Carnival, et le dernier sketch de Manie Manie, Arrêtez le travail. Le film d'Akira, sur lequel OTOMO est réalisateur et scénariste, sort en juillet 1988 au Japon, et en mai 1991 en France. C'est le choc de la découverte d'une animation japonaise réaliste et adulte. Suite à la fin du manga Akira, OTOMO entame l'écriture de la bande dessinée Mother Sarah dont le dessin est assuré par NAGAYASU Takumi. Mais cinéma et animation prennent une part de plus en plus grande dans ses activités, à tel point qu'OTOMO finit même par ne presque plus dessiner.
En 1991, il est scénariste, character et mecha designer sur le film d'animation Roujin Z, adaptation du manga du même nom dont il avait signé le scénario. Il supervise et signe en 1995 la dernière histoire de Memories, film d'animation à sketchs inspiré par ses courts récits. En 1998, il supervise Spriggan, et apporte son soutien à KON Satoshi sur Perfect Blue. Il a d'ailleurs cité ce film comme un exemple des difficultés rencontrées par qui veut réaliser un long métrage d'animation au Japon à l'heure actuelle. Des difficultés que sa renommée n'atténuent pas, puisque son nouveau projet de long métrage d'animation, Steamboy, mis en chantier en 1998, est seulement aujourd'hui en voie d'achèvement. OTOMO a par ailleurs combattu l'idée reçue selon laquelle les personnes travaillant dans le secteur du cinéma d'animation au Japon sont nombreuses. « On dit souvent pour plaisanter qu'une personne travaille sur plusieurs productions en même temps... ce n'est pas si éloigné de la vérité ! C'est un milieu où les moyens sont limités, seule une poignée de personnes y travaillent réellement. » S'exprimant sur les possibilités de co-productions, notamment américano-japonaises, il a tenu à temporiser eu égard aux difficultés que cela impliquait quant au choix des personnes travaillant avec le réalisateur : « Si le réalisateur est japonais,il faut qu'il s'entoure d'une équipe japonaise. » De plus, « La présence de financements américains dans les productions japonaises, et particulièrement dans l'oeuvre de MIYAZAKI Hayao, est mal perçue au Japon. On a eu l'impression que, d'une certaine façon, MIYAZAKI avait été racheté par Disney... J'ai moi aussi des difficultés à monter des projets personnels ».
Concernant ses projets actuels, il a confirmé la finalisation de Steamboy, dont la sortie au Japon est enfin annoncée pour octobre 2003.



Par le biais des questions posées par le public, OTOMO a abordé divers sujets, telles les différences existant entre manga et BD franco-belge. Il a reconnu à cette dernière des qualités surtout graphiques : « SCHUITEN, par exemple, comme la plupart des auteurs européens, met en place des univers comme on n'en a jamais vu. MOEBIUS a lui aussi un style graphique très frappant. Les auteurs japonais s'inspirent parfois de ces univers ou de ces styles, mais les histoires restent japonaises. Il faut savoir qu'au Japon, on ne peut pas directement travailler sur une oeuvre originale, il faut toujours un processus d'assimilation. Cette façon de faire a un côté très conservateur. » Quant à savoir si le mangaka allait de nouveau de pencher sur la bande dessinée, la réponse a été prudente, mais positive. « J'ai quelques projets... j'aimerais notamment revenir au registre humoristique. »



Bien que moins riche par rapport aux autres discussions programmées, l'intervention de OTOMO Katsuhiro a malgré tout clos en beauté les premières Rencontres Internationales.



Remerciements à Julien BASTIDE
 
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