Articles | mangaLe 01/10/2003 par Nicolas PENEDODeath : At death’s door
Sortis au mois de Juillet aux Etats-Unis, Death : At death’s door constitue la preuve que les Américains sont capables de comprendre ce qu’est un manga, et qui plus est de faire aussi bien que certains Japonais. Pour la première fois, un éditeur, DC Comics, joue le jeu jusqu’au bout et arrive à ses fins.
La situation du comics aux USAAvant de nous intéresser plus particulièrement à
Death, il nous paraît nécessaire de revenir sur l'état du marché des comics aux Etats-Unis, condition indispensable pour comprendre pourquoi
Death est exceptionnel.
Après les années 80 qui ont vu l'industrie faire à peu près ce qu'elle voulait en s'assurant à chaque fois le succès, le milieu des années 90 a vu une suite de crise frapper le monde du comics et réduire ses lecteurs à peau de chagrin. Les Américains ont essayé de relancer leurs séries et d'intéresser de nouveaux lecteurs et si aujourd'hui l'industrie se porte mieux, chaque année qui passe annonce une disparition à plus ou moins longue échéance.
A contrario, si les comics se vendent mal, ce n'est pas le cas des manga et de l'animation. Aux Etats-Unis, plus en retard qu'on ne l'aurait imaginé dans le domaine, on découvre tout juste
Sailor Moon,
Dragon Ball Z et
Saint Seiya ! Autant dire que le pays est un peu dans la situation de la France à la fin des années 90 qui voyait le phénomène japanimation exploser.
tentatives de fusionsDès lors, les compagnies de comics, grandes ou petites, ont vite compris qu'il y avait un moyen simple de sortir de la crise : associer comics et manga. Le concept n'est pas neuf et remonte à loin. Ben DUNN avait imaginé dans les années 90
Warrior Nun Angela ainsi que
Ninja High School, et d'autres compagnies comme Image s'étaient par exemple infiltrées dans ce créneau avec
Darkminds de Pat LEE, bien avant que Marvel ne crée l'évènement.
Malgré tout, ce sont ces derniers qui ont attiré l'attention du plus grand nombre en engageant l'artiste portoricain Joe MADUREIRA, influencé par le manga, sur les
Uncanny X- men, à la fin des années 90. D'autres titres ont suivi, mais c'est surtout en 2002 que la Maison des Idées a mis la barre haut en proposant le projet spécial Mangaverse, qui voyait ainsi
Spider-man ou les
X-men se «mangaïser». Le succès a été relatif, mais Marvel ne se décourage pas et à même lancer une série de titres dits Tsunami censés être des comics à la sauce manga.
De son côté, l'imposante compagnie DC (
Superman,
Batman) ne semblait guère pressée de se lancer dans le créneau. Leur seule tentative sérieuse fut de confier à ASAMIYA Kia la création d'un album consacré à
Batman,
L'enfant des rêves (1). Mais on sent DC tellement réticent que cette histoire est sortie en France bien avant les Etats-Unis ! Depuis, il y a eu
Sandman : Les chasseurs des Rêves (2), qui a vu le brillant Neil GAIMAN raconter une histoire de son personnage culte Sandman avec, à la peinture, le grand AMANO Yoshitaka (
Final Fantasy). L'album a visiblement eu un certain succès (à tel point que Marvel s'est empressé de sortir un
Wolverine/Elektra, toujours avec AMANO). Depuis, plus rien, jusqu'à ce qu'on apprenne qu'une version manga de la très charismatique Death, la soeur de Sandman, serait imaginée par une certaine Jill THOMPSON. Cette dame du comics, quasi inconnue du grand public, a pourtant dessiné plusieurs des épisodes de
Sandman (
Brief Lives), des
Invisibles de Grant MORRISON (
Arcadia), et entièrement dessiné et imaginé
Scary Godmother, comics qui a donné naissance à un épisode d'animation pour la télévision mis en forme par le studio Mainframe (
Spider-man sur France 3 et MCM).
Une histoire gothique Avec
Death : At death's door, DC ne s'est pas moqué de ses lecteurs. L'objet en lui-même est au format d'un volume de manga, fait 192 pages (sans compter un historique sur Sandman et un sketchbook), est entièrement en noir et blanc et ne coûte que la modique somme de 9,95 dollars. Une misère pour un graphic novel (3). Qui plus est, la narration respecte parfaitement celle des manga, ce qui impliqua que Jill THOMPSON observe une méthode de travail différente de celle d'un comics classique (voir à ce sujet l'interview que nous avons fait de l'auteur).
Le but était bel et bien de faire «comme les Japonais» et non pas, à l'instar de Marvel, d'offrir un pis aller à un vrai manga. Ainsi, on retrouve des codes graphiques typiques du manga : grands yeux, petite bouche, version SD, look kawaï... On reconnaît aussi l'intérêt marqué pour tout ce qui touche aux vêtements. Sandman est dépeint comme une sorte de beau ténébreux et Death garde son côté mignonne et sexy du comics avec, en plus, un humour enfantin du plus bel effet. Dans l'univers de Sandman, il existe plusieurs entités, toutes apparentées, qui, à l'instar des dieux grecs, régissent la vie des hommes, ce sont les Endless. C'est ainsi qu'au début de
At death's door, se réunissent Desire (désire), Despair (désespoir), Destiny (destiné), Delirium (folie), Dream (rêve, il s'agit de Sandman) et Death (mort, notre héroïne). Chacun d'entre eux possède un domaine d'activité. Sandman s'occupe des rêves et des cauchemars de l'humanité et Death est celle qui emporte les âmes. Aucun d'entre eux ne vit avec une quelconque morale : ils sont dieux et entendent bien demeurer comme tels. Seul Death présente un visage humain. La mort n'est pas cette faucheuse insensible, mais une jeune gothique souriante et compatissante.
Pendant la réunion, Desire provoque Sandman en lui parlant de Nada, une mortelle autrefois amoureuse de Sandman et que ce dernier a répudié en Enfer parce qu'elle ne voulait pas vivre à ses côtés comme déesse. Death, qui est très proche de Sandman, a des mots avec ce dernier à ce sujet. Sandman comprends qu'il a mal agis et décide de partir en Enfer sauver l'âme de Nada. Lucifer, pourtant son ennemi juré, refuse le combat et lui abandonne les Enfers. Les démons ainsi que les morts sont alors libérés sur terre et Death va devoir remettre de l'ordre et vite !
Une oeuvre à la croisée des chemins On peut vraiment s'interroger quant au choix de DC d'utiliser le personnage de Death et de Sandman comme héros de l'histoire. Il faut en effet savoir que ces personnages font partis du label Vertigo de l'éditeur, un label qui s'adresse à un public mature, sorte d'équivalent des Humanoïdes Associés. Sandman et Death sont deux personnages cultes de Vertigo et l'on peut même dire qu'ils sont des porte-étendards. Malgré tout, l'audience de ce label est plus confidentielle que pour un
Batman ou un
Wonder Woman... Qui plus est,
At death's door s'inscrit pendant les évènement de
Sandman : Season of Mists. Cela signifie qu'on lit dans
At death's door le récit des évènements du point de vue de Death, et non plus de celui de Sandman.
Pourtant, l'ensemble n'a rien de confus. Certes, ceux qui ignorent tout de Death et de Sandman (4) risquent de se trouver perdus. Mais l'histoire reste malgré tout accessible. Il faut considérer les personnages comme des aristocrates magiciens décadents et s'amuser de leurs aventures comico-tragiques, car il n'y a rien en fait à connaître pour suivre le récit. On peut toutefois se demander s'il n'aurait pas été plus porteur d'utiliser un personnage grand public...
Le grand intérêt de mettre en scène des héros Vertigo est de s'autoriser une certaine dose de cynisme et de drame dans le récit. Ainsi, l'histoire évoquera immédiatement au lecteur l'ambiance qui prévaut chez CLAMP (
X,
Tokyo Babylon...) avec ce mélange de gravité et de légèreté, ses personnages torturés, et surtout une fin qui laisse un goût d'inachevé parfaitement voulu. Il s'agit là d'une marque de fabrique de Neil GAIMAN, crédité ici comme consultant.
Graphiquement parlant, l'ensemble paraît un peu amateur au premier abord, avant qu'une lecture attentive ne révèle toute la force du trait. On sent des influences marquées venant de YAZAWA Aï (
Nana), TAKEUCHI Naoko (
Sailor-moon) ou encore WATASE Yuu (
Fushigi Yugi).
Au final, c'est bien le sérieux des rédacteurs du titre, de Jill THOMPSON ainsi que de Neil GAIMAN, qui assurent une qualité exceptionnelle à ce
graphic novel. Une qualité qui n'a pas échappée au public américain, puisque
At death's door a été classé numéro 1 des ventes des graphic novel du mois de juillet, devant de vrais manga comme
Love Hina !
Jill THOMPSON nous a d'ailleurs confié qu'elle avait de nouveaux projets en tête comme le laissait supposer le «No 1» qui ornait la couverture. Ainsi, pense-t-elle à un manga d'horreur qui mettrait en scène John Constantine, le héros d'
Hellblazer (autre série Vertigo annoncée au cinéma avec Keanu REEVES dans le rôle titre) ou à un manga policier avec des détectives morts, un projet développé avec Neil GAIMAN. Pour l'instant, rien n'a encore été décidé.
Drôle, fascinant, jouant avec l'imagerie gothique et mêlant
Sailormoon et
mysticisme,
Death : At death's door prouve que les Américains savent faire autre chose que simplement copier les Japonais. Dans son article paru dans notre dernier Hors-série d'AnimeLand, Le petit monde du manga, Julien BASTIDE et Bounthavy SUVILAY espéraient que de nouveaux auteurs s'ingénieraient non plus à donner un look manga à leur travail, mais bien à appliquer les principes narratifs de ces derniers à leurs propres oeuvre. Ils ont été entendus. At Death'door est bien un comics dans son esprit mais sa narration, ainsi que son aspect visuel, épousent avec pertinence le rythme des manga, ce qui en fait un véritable objet culturel hybride qui témoigne de la place de plus en plus importante que prends le manga dans le paysage de la BD américaine.