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Le 01/04/2003 par Nathalie B.

Monster : Tous des monstres !

Le mal est humain. Et on le croise partout, la preuve : même URASAWA Naoki, un mangaka qui veut du bien à ses chers lecteurs, se délecte à les plonger dans un long cauchemar, explicitement intitulé Monster. En sa compagnie, venez explorer dans une ambiance de polar, les tréfonds, noirs et infinis, de l’âme humaine

La narration étant fondamentale dans la bande dessinée japonaise, les mangaka sont souvent avant tout de très bons conteurs d'histoires. Encore peu connu en France, auteur à succès bardé de récompenses au Japon, URASAWA Naoki dispose manifestement d'un talent exceptionnel pour construire un récit, à en juger par ses dernières oeuvres en cours de parution dans l'hexagone, 20th Century Boys et Monster. Ces deux séries récentes, empruntes de maturité, sont marquées par une approche plutôt frontale de la nature humaine. Cet abord direct est flagrant dans Monster, course poursuite au tueur en série dont on y ignore la nature, sinon qu'elle se rattache au Mal absolu. Maniant avec brio rebondissements et portraits psychologiques, URASAWA parvient à transcender les ingrédients du polar pour toucher à la métaphysique. En effet, son personnage de tueur est d'essence quasi-démoniaque, adoptant jusqu'à cette beauté physique sur laquelle le mal n'a aucune prise, caractéristique exploitée par Oscar WILDE dans Le portrait de Dorian Gray.



Kana, éditeur français de URASAWA Naoki, explique dans la note biographique qui accompagne le manga que l'auteur fait partie des mangaka « super-extra-best-seller », expression désignant ceux et celles ayant vendu plus de 100 millions d'exemplaires de bande dessinée. Né en 1960, URASAWA reçoit en 1981 le prix Shogakukan du meilleur jeune mangaka pour Retour. Il fait ses débuts professionnels avec Beta, récit de science-fiction, l'année suivante. En 1985 commence la parution sur dix volumes de Pineapple Army, fruit de sa collaboration avec KUDO Kazuya au scénario. En 1987, URASAWA entame Yawara, manga fleuve de 29 tomes mettant en scène une jeune judoka. Le succès, énorme, vaut à Yawara d'être adapté en sérié télévisée de 1989 à 1992, et permet à URASAWA de remporter le prix Shogakukan en 1990. Parallèlement, le mangaka conte à travers les 18 tomes de Master Keaton les aventures d'un détective anglo-japonais à Londres, avec le scénariste KATSUHIKA Hokusei. URASAWA ne dédaigne pas les recueils d'histoires courtes, tels Dancing policeman en 1987, Nasa en 1988 et Jigoro en 1994. Cette année 94 est aussi celle où il se lance dans Happy, reprenant quelques ingrédients de Yawara mais cette fois transposés dans le monde du tennis. En 1995 naît Monster. Une oeuvre qui va une fois de plus scotcher les lecteurs de Big Comic à leur magazine, et apporter une nouvelle consécration critique à son auteur qui reçoit en 2001 un nouveau prix Shogakukan. La série se termine, après 18 volumes, en février 2002. 20th Century Boys a quant à lui remporté dès sa première année d'existence, en 2000, le prix Kodansha, fait exceptionnel pour une série éditée par... Shogakukan.
Passant aisément d'un genre à l'autre, URASAWA est doté d'un talent de feuilletoniste hors-pair. Cette capacité à manier personnages et rebondissements avec doigté et imagination est parfaitement déployée dans le complexe et retors Monster. Partant d'un postulat en lui-même prometteur (un jeune docteur sauve de la mort un enfant qui s'avère des années plus tard, être, un « monstre » responsable de nombreux meurtres), URASAWA le transcende totalement pour nous embarquer dans une angoissante mise en abîme sur la nature humaine.



Dusseldorf, Allemagne de l'Ouest, 1986. Le jeune et ambitieux Dr Tenma est un génie de la neurochirurgie. Désobéissant au directeur de l'hôpital, Tenma opère un petit garçon blessé par balle plutôt qu'une personnalité arrivée après l'enfant aux urgences. Le docteur sauve ainsi Johann, fils d'un homme politique d'Allemagne de l'Est passé récemment à l'Ouest. Lui et sa femme ont été tués, seule la soeur jumelle de Johann, Anna, est encore en vie. Tenma, suite à sa décision, est mis à l'écart, mais pour peu de temps, le directeur de l'hôpital et deux autres médecins mourant empoisonnés. Cette même nuit tragique, Johann et Anna disparaissent.
1995. Tenma est devenu chef du service de chirurgie de l'hôpital. Depuis deux ans, des meurtres particulièrement atroces, obéissant toujours aux mêmes caractéristiques, ont lieu en Allemagne réunifiée. Un suspect gravement blessé est soigné par Tenma. L'homme, terrorisé, est abattu sous les yeux du docteur par le commanditaire des assassinats. Celui-ci dévoile son identité ; autrefois prénommé Johann, il remercie le docteur de lui avoir sauvé la vie 9 ans auparavant. L'existence du chirurgien bascule : en sauvant cet enfant, il a permis à un monstre d'exister. Dès lors, Tenma part à la poursuite de Johann, découvrant au fur et à mesure l'ampleur de l'horreur que le jeune homme laisse derrière lui, ce depuis des années. Remontant le temps à travers les lieux où Johann a vécu, Tenma cherche aussi la soeur jumelle du monstre, Anna. Mais le docteur est lui-même la proie de Runge, commissaire de la police fédérale persuadé que Tenma, seule personne à avoir profité des crimes non élucidés des médecins en 1986, est un meurtrier à la double personnalité, et que Johann n'est qu'une invention.



De la même manière que Johann avec ses victimes, URASAWA joue avec le lecteur... Difficile de savoir où il nous emmène, tant il nous promène d'un bout à l'autre de l'Allemagne à la rencontre de ses personnages ! Plaçant son récit dans des décors de grandes villes teutonnes ou de verte campagne, URASAWA en tire merveilleusement parti : l'ex-Allemagne de l'Est et ses voisins de l'ancien bloc communiste, Etats isolés et secrets, sont des réservoirs à fantasmes. Ces pays sont présentés comme un monde clos, mystérieux, susceptible d'être à l'origine des agissements les plus dangereux. L'orphelinat dans lequel a vécu Johann était un camp d'entraînement pour enfants, avec les pires dérives expérimentales possibles. Dans ce cadre original, le choix d'un héros japonais a un petit côté insolite, décalé. Il n'est pas seulement utile quant à l'identification du lecteur nippon ; il place aussi le personnage dans le rôle de l'étranger, facilement car physiquement identifiable et donc repérable. Point de départ du manga, Tenma n'est que l'un des pions sur l'échiquier du mal de URASAWA. La cuisine narrative du mangaka est beaucoup trop complexe pour ne se réduire qu'au suivi d'un seul protagoniste...
Multipliant les apparitions de nouveaux personnages et les changements de lieux dans un périmètre géographique délimité, URASAWA mitonne son scénario aux petits oignons. Dosant les informations sans toutefois noyer le mystère en le diluant, il ménage son suspense à tel point qu'il malmène protagonistes et lecteurs. Faisant mijoter tels personnages, il en garde d'autres en réserve, si bien que chaque nouveau volume est radicalement différent du précédent. Monster en devient au fil des pages un kaléidoscope de pulsions, d'émotions et de comportements humains négatifs, susceptibles, si attisés, de conduire au meurtre. A travers les personnages jaillissent ambition, envie, convoitise, jalousie, remords, regret, culpabilité, rancoeur, égoïsme, mensonge, trahison...
Une palette émotive et comportementale qui n'est jamais attendue, car jamais guidée par la raison. Celle-ci n'a en effet pas grande place dans la vie des hommes présentés dans Monster. Hormis peut-être Johann, qui lui poursuit semble-t-il des buts rationnels, les autres personnages ne sont que trop humains. Chacun est mû par ses peurs et sentiments les plus sombres. Tenma est sous l'emprise de la culpabilité et de l'idée fixe de tuer Johann ; Runge est lui obsédé par Tenma et fasciné par la dualité qu'il décèle chez celui-ci ; l'ancienne fiancée de Tenma, Eva, ne vit que pour sa jalousie et sa rancoeur, d'autres ont soif de pouvoir, d'argent ou de reconnaissance. Chacun cache un lourd secret, tel un être à tiroirs renfermant des horreurs inavouables.



A travers ces récits parallèles de personnages qui finissent toujours par se croiser, c'est la même histoire que URASAWA décline à l'infini. Une histoire du Bien et du Mal, ancienne comme le monde et hautement symbolique, car ici tout est symbole. Tenma est docteur, sa profession lui confère le rôle de celui qui soigne les maux, physiques et psychiques, des hommes. Le policier Runge représente l'implacable et aveugle mécanique du système répressif. Quant à Johann, il est à la fois l'innocence sacrifiée par les adultes sur l'autel de leurs rêves de pouvoir, le démon sous une apparence d'ange, et surtout l'incarnation de tous les maux de l'Humanité... La soeur de Johann dit de celui-ci qu'il lui fait penser au « mal personnifié », le journaliste Maurer parle, légèrement honteux de la superstition attachée à ses propos, de « l'oeuvre du démon ». Les autres personnages dont on suit la trajectoire sont souvent médecins, psychiatres, flics ou détectives, c'est-à-dire les hommes qui se penchent sur la nature humaine et tentent de l'apprivoiser.
Ce positionnement en fonction d'un rôle à jouer n'empêche pas la finesse psychologique, bien au contraire. La très forte symbolique de Monster scinde la dualité psychologique de chaque être humain en deux personnages distincts que sont Tenma et Johann. Les deux protagonistes fonctionnent tel le Janus mythologique, dieu à deux visages. Ils sont en effet les deux faces d'une même médaille, exploitant chez les hommes le meilleur pour le brun Tenma, le pire pour le blond Johann. Chacun révèle les gens à eux-mêmes, faisant tomber les masques. Mais cet éclatement caricatural, manichéen, n'est mis en place que pour être balayé par les nuances apportées à chaque personnage. Ainsi Tenma, gentil docteur qui a abandonné ses ambitions et sauve tout un chacun, apprend à tuer, à prendre lui aussi des vies, et dans son obsession d'assassiner Johann, risque de devenir un monstre. L'effrayant Johann ne cache-t-il que de la monstruosité derrière ses allures d'Antéchrist blond ? Le flou intime des personnalités est renforcé par le flou identitaire : Tenma cache qui il est pour échapper à la police, Johann n'est qu'un des prénoms temporels du monstre, Anna, adoptée, a été rebaptisée Nina et endosse de fausses identités, les flics sont parfois aussi malfaiteurs, un étudiant se fait passer pour le fils qu'il n'est pas, une prostituée pour la mère qu'elle n'a jamais été... Personne n'est vraiment la personne qu'elle prétend être. Autant d'usurpateurs et de monstres en puissance.



C'est là tout le propos, angoissant, de Monster : les archétypes ne sont que des façades, des masques. Chaque être est duel. Chaque personnage de URASAWA est un Docteur Jekyll et Mister Hyde. C'est sur cette ambivalence que le mangaka fonde son récit, suivant la façon dont Johann en tire partie. En effet, le monstre se sert de la monstruosité de chacun, se contentant d'éveiller le mal qui sommeille en l'homme.
Les 11 volumes à venir ne sont des promesses de beaux lendemains que pour le lecteur.



Monster, de URASAWA Naoki, édité par Kana, volumes 1 à 7 parus.

 
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