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Le 01/03/2002 par Johan SCIPION

ABE Yoshitoshi et UEDA Yasuyuki

ABE Yoshitoshi, character-designer d'exception, et UEDA Yasuyuki, producteur inventif, sont les invités de l'édition 2002 du Salon de l'Imaginaire, organisé par l'ISC. Une superbe occasion de revenir avec eux sur les deux séries télévisées qui ont fait leur célébrité, NieA_7 bien entendu, mais aussi et surtout, la sublimissime Sérial Expériments Lain.

Animeland: M. ABE, de quelle manière en êtes-vous arrivé à travailler dans le milieu de l'animation ?
ABE :
Il faut d'abord préciser que je me considère avant tout comme un illustrateur, et que c'était au départ ma seule activité. Je ne suis pas un mangaka, et encore moins un animateur. Pour ce qui est de ma collaboration à la série Lain, tout a commencé en 1996, avec le site web que j'avais mis en ligne pour diffuser les images que j'avais créées (www.people.or.jp/~ab/ - ndlr). M. UEDA est tombé sur cette « ABE's homepage », comme je l'avais appelée, et c'est lui qui m'a proposé de participer au projet sur lequel il était en train de travailler, car les dessins qu'il avait vus sur mon site correspondaient bien à l'image qu'il se faisait de Lain. J'étais très surpris, car je ne me destinais pas du tout à faire carrière dans le milieu de l'animation. Dans mon esprit, les images que j'avais mises en ligne étaient de simples illustrations, des travaux personnels que je n'avais pas l'intention d'exploiter professionnellement. À cette époque, j'étais à l'université, suivant un cursus artistique et préparant un examen, qui devait me permettre d'aller étudier à l'étranger. C'est pourquoi j'ai d'abord demandé à M. UEDA un petit délais, de manière à pouvoir terminer mes études, mais en fait, je me suis attelé au projet Lain alors que j'étais encore à l'université, durant ma dernière année.



AL: M. UEDA, qu'est-ce qui vous a attiré dans le site de M. ABE au point de lui proposer d'intégrer l'équipe de Lain ?
Ueda :
À l'époque, j'avais déjà commencé à travailler très sérieusement sur Serial experiments Lain, mais ne sachant pas dessiner, je n'avais pas les moyens de traduire mes idées sur le papier. À l'époque, les pages personnelles étaient en pleine floraison sur Internet, et je m'y intéressais de près dans l'espoir d'y découvrir quelque chose qui retiendrait mon attention. Ce qui m'a plu dans la homepage de M. ABE, c'est qu'il y développait une vision très personnelle du monde. J'avais l'impression que l'atmosphère qui se dégageait de ses dessins, correspondait idéalement à l'univers de Lain. Immédiatement, j'ai voulu savoir de quelle manière il pourrait traduire graphiquement les idées que j'avais en tête. Plus exactement, je voulais qu'il complète mon projet. Je l'ai contacté, et on a alors passé à peu près un trimestre à discuter de ce qu'on allait faire ensemble, un laps de temps durant lequel j'ai eu la confirmation que son approche correspondait parfaitement à la mienne.



AL: Ce n'était pas prendre un risque énorme que de décider de collaborer aussi étroitement avec un artiste qui n'avait encore à l'époque aucune expérience professionnelle ?
Ueda :
C'est vrai que c'était un risque, mais le projet Lain en lui-même était un énorme risque, alors... (rires) Je ne vous apprends rien en vous disant que, ce qui a le plus de succès dans l'animation japonaise, ce sont ces héroïnes sexy, souriantes, avec des yeux énormes, et qui évoluent dans des histoires faciles à comprendre. C'est ce qui, commercialement, fonctionne le mieux. A contrario, on ne peut pas dire que Lain corresponde tout à fait aux canons de beauté de la japanimation, ni qu'elle évolue dans un univers très léger. Il serait plutôt sinistre (rires). Bref, j'avais peur que ça ne marche pas, et, pour être tout à fait honnête, j'avais moi-même un certain nombre de doutes sur la viabilité de mon propre projet. Mais en tant que professionnel, en tant que créateur aussi, je voulais apporter quelque chose de nouveau, de différent.



AL : Pourtant, tant au niveau des décors que du character-design, mais aussi en ce qui concerne le choix d'inscrire la série dans une quotidienneté forte, il semble que Lain se rattache tout de même à ce courant émergeant de l'animation japonaise, qui aspire à une certaine dose de réalisme.
Ueda :
C'est vrai qu'en cherchant bien, même au Japon, on trouve des dessins animés un peu différents des autres, mais le problème, c'est qu'ils ne se vendent pas très bien, ce qui est toujours un soucis pour un producteur. (rires) Pour Lain, ce n'était vraiment pas gagné d'avance que d'associer réussite artistique et succès commercial. C'est certainement en ce sens que Lain est la plus novatrice, car si, intrinsèquement, la série n'est pas si éloignée que cela de ce qui se faisait à l'époque dans le cinéma japonais, américain ou même français, elle demeure tout de même décalée par rapport au gros de la productions animée japonaise. Car le problème de fond, c'est qu'au Japon, même les meilleurs créateurs de dessins animés sont obligés, s'ils veulent avoir du succès, de répondre à la demande du grand public.



AL : Pourquoi, à votre avis, des produits animés tels que Lain, à la fois plus sombres et plus réalistes, ont-ils plus de mal à séduire le public japonais ?
Ueda :
Je pense que cela tient au médium en lui-même. L'animation est un univers totalement libre, dans lequel on peut s'exprimer sans limites. Et c'est vrai qu'on peut tout faire en animation. On peut dessiner n'importe quoi en partant de zéro, sans être bridé par les contraintes intrinsèques du tournage live. Et je crois que, tout simplement, le public attend que l'on profite au maximum de cette facilité que procurent les dessins animés. Ils veulent donc voir des choses très différentes de la réalité. C'est une demande forte, que les professionnels ne peuvent ignorer. Mais, comme vous l'avez souligné, de nouvelles tendances se font actuellement jour. Cependant, il ne faut pas oublier que l'animation est un médium assez spécial, ce qui explique qu'un certain nombre des gens qui aiment les dessins animés, les aiment depuis longtemps. Et moi le premier, qui m'en gavais déjà lorsque j'étais enfant. Mais la conséquence, c'est qu'une bonne partie du public a déjà une conception très arrêtée de ce que doit être un dessin animé, et qu'il est un petit peu difficile de lutter contre ces idées préconçues.



AL : Et vous, M. ABE, comment avez-vous réagi à la proposition de M. UEDA, lorsqu'il vous a demandé de participer à Lain ? ABe : En fait, comme je ne m'étais jamais vraiment intéressé à l'animation, et que, pour tout dire, je n'avais même presque jamais regardé de dessins animés, je ne me suis pas du tout rendu compte que Lain ne ressemblait à rien de ce qui s'était fait auparavant. Il faut dire aussi que les premières ébauches de la série étaient très différentes de ce que vous avez pu voir à la télévision. Les idées de départ étaient beaucoup plus sombres, maladives presque, et c'est vrai que c'est quelque chose qui m'a étonné. Je me disais que ça n'allait jamais marcher, mais j'étais conquis ! (rires) L'histoire d'abord m'a beaucoup plu, mais c'est surtout la personnalité de Lain elle-même qui m'a séduit, car j'ai tout de suite senti que si je dessinais ce que j'avais dans la tête, cela lui conviendrait à merveille. J'ai eu le sentiment que nous étions en quelque sorte compatibles, et, au-delà de cela, que son monde et mon univers graphique l'étaient également.



AL : Ensuite, vous avez commencé à travailler, mais, concrètement, comment cela se passait-il ? Que vous demandait-on exactement en tant que character-designer ?
ABE :
Lain a été mon premier travail, ce qui fait que, tout le long, je n'ai absolument rien compris de ce qu'on attendait de moi. (rires) Je ne savais pas trop ce qu'il fallait faire exactement, alors je dessinais beaucoup. (rires) Lorsque j'y repense, c'est vrai que la productivité n'était pas excellente (rires), mais c'était ma manière de travailler à ce moment là. Depuis, je me suis quand même amélioré sur ce point, et ce en grande partie grâce à ce projet. À l'époque, si tel dessin que je présentais avait plu, j'en faisais aussitôt d'autres dans la même veine, jusqu'à ce qu'on arrive à quelque chose de totalement satisfaisant. Il y a donc eu pas mal d'évolutions au niveau du character-design. Par exemple, au départ, il était prévu que Lain ait une coiffure symétrique, et ce n'est que par la suite qu'il a été décidé de lui faire une mèche plus longue d'un côté du visage que de l'autre. C'est M. UEDA qui m'a demandé de déséquilibrer ainsi le personnage.



AL : Pourquoi ce choix ?
UEDA :
Dans le projet initial, Lain se suicidait à la fin, décidant que, puisqu'elle avait découvert qu'une entité intelligente vivait dans le Wired, elle non plus n'avait pas besoin de son enveloppe charnelle. C'était une idée nettement plus noire que ce que nous avons effectivement porté à l'écran, l'ensemble ayant été quelque peu allégé par les contributions du reste de l'équipe. Je suis néanmoins pleinement satisfait par la fin telle qu'elle apparaît dans la série. Quoi qu'il en soit, je tenais absolument à exprimer graphiquement ce déséquilibre intérieur que ressent Lain, d'où cette coiffure asymétrique. La deuxième raison, c'est que, puisque Lain entend des voix, j'avais pensé lui ajouter une sorte de protection devant l'oreille. Au début, j'imaginais un accessoire quelconque, et finalement, il s'est agit d'une mèche de cheveux.



AL : Ce genre d'asymétrie dans le character-design est assez atypique, non ?
UEDA :
Effectivement, mais si la série s'appelle Serial experiments Lain, c'est bien parce que nous voulions utiliser ce projet pour faire un maximum d'expériences. On voulait tout essayer, et je suis très satisfait que nous ayons pu le faire.



AL : En dehors de sa mèche, il y a deux autres éléments du character-design qui, à mon sens, font l'originalité de Lain. Il y a d'abord sa barrette en forme de croix, mais aussi son pyjama ours. Qui en a eu l'idée ?
ABE :
Elle n'est pas de moi. Comme il y a avait beaucoup trop de traits sur mes illustrations, il était impossible de les animer telles quelles. Aussi, c'est M. KISHIDA Takahiro, character-designer pour les cellulos, qui se chargeait de simplifier mon travail, et c'est lui encore qui a proposé de donner à Lain ce pyjama ours. Je dois dire que, sur le coup, j'ai été plutôt étonné. (rires)
Ueda : Moi aussi ! (rires) C'était complètement décalé par rapport à l'ambiance de la série, parce que je n'imaginais pas du tout un mignon petit pyjama ours dans l'univers de Lain. Mais M. KISHIDA s'est justifié en disant que ce vêtement, et son design si particulier, était pour elle une manière de se protéger de sa famille dysfonctionnelle. Au final, l'idée a eu beaucoup de succès au sein de l'équipe, et on a donc demandé à M. ABE de dessiner ce fameux pyjama.



AL : Et en ce qui concerne la barrette ?
ABe :
Au début, son design était beaucoup plus compliqué, mais on s'est finalement rabattu sur la croix pour exprimer symboliquement cette idée de la protection contre les voix, dont M. UEDA parlait tout à l'heure.



AL : Vers la fin de la série, Lain se « détriple », apparaissant sous la forme de trois entités aux personnalités distinctes et antinomiques. Est-ce que ce fut difficile à traduire graphiquement ?
ABe :
En fait, ces traits de caractère étaient présents dans le personnage de Lain dès le début de la série. Ce ne fut donc absolument pas compliqué pour moi de les dessiner, d'autant que, sur ce point précis, le gros du travail ne relevait pas tant du character-design que de l'animation en elle-même. De mon côté, j'avais des idées assez claires sur la question, mais, en toute honnêteté, je pense que ce que j'ai dessiné ne l'était sans doute pas suffisamment. Le mérite en revient donc surtout aux animateurs.



AL : Après Lain, il y a eu NieA_7, au ton beaucoup plus léger et humoristique.
UEDA :
C'est vrai, je me suis beaucoup amusé avec cette série. (rires) Après Lain, qui était plutôt sombre, on s'est dit que ce serait bien de faire quelque chose de plus rigolo, et en fait, tout le projet est né d'une sorte de petit fanzine qu'avait dessiné M. ABE. Lorsqu'on est tombé dessus, on s'est bien marré, et on a décidé d'en faire une série. L'une de nos idées, c'était de se moquer un peu de la représentation habituelle des extra-terrestres à la télévision et au cinéma, en en prenant le contre-pied. On voulait montrer des aliens qui seraient proches de nous, intégrés dans la réalité et la société humaines, et qui connaîtraient au quotidien, les mêmes déboires que nous.



AL : Connaissez-vous Futur immédiat (Alien nation en v.o.), un très bon buddy-movie de science-fiction réalisé en 1988 par Graham BAKER, et qui, l'approche humoristique mise à part, a beaucoup de points communs avec le concept de base de NieA_7? Vous en êtes-vous inspiré ?
ABe :
Non, cela ne me dit rien.



AL : Lain, Mayuko, NieA, il semblerait bien que, l'un comme l'autre, vous appréciez particulièrement les personnages féminins...
ABE :
Je ne sais pas trop. Peut-être est-ce un effet du hasard, ou peut-être ai-je effectivement un peu plus de facilité à dessiner des femmes, mais je serais bien en peine de vous dire exactement pourquoi.
UEDA : Nous sommes des hommes, et c'est vrai que lorsqu'on travaille à la conception d'un héros masculin, on a immédiatement tendance à projeter sur lui ce que nous sommes, ce qui est parfois gênant. En revanche, les choses sont très différentes dès lors qu'il s'agit d'un personnage féminin, car alors on peut vraiment réfléchir uniquement en fonction des besoins de la série.
 
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