Articles | mangaLe 01/05/2002 par Nicolas PENEDOMarvel et le manga
Chez Marvel comics, l'éditeur de succès comme Spider Man, X-men ou Les Quatre Fantastiques, le mois de Janvier 2002 a été le signe d'une petite révolution. En plus des parutions habituelles de la "maison des idées", Marvel a lancé huit épisodes spéciaux qui ont donné naissance au Mangaverse (néologisme formé sur manga et universe), soit la version manga de leurs plus célèbres personnages.
Et ça s'est tellement bien passé, qu'ils comptent remettre ça
à partir du mois d'Avril... Pour Marvel, c'est clair, la conquête du marché comics passe par la case manga. Qui se cache derrière cette aventure éditoriale ? Quel public visent-ils et comment comptent-ils le conquérir ?
À lire les commentaires très officiels postés il y a quelques mois de cela sur
le site de Newsarama, le
Exclusif du comics, ce serait Ben DUNN l'instigateur de toute cette histoire. Responsable de Antarctic Press, il écrit depuis les années 90 des comics inspirés du style manga comme
Ninja High School ou
Mighty Tiny. C'est lui qui aurait contacté Joe QUESADA, le rédacteur en chef de Marvel, en lui proposant pleins d'idées concernant une relecture manga de leurs héros cultes. Pour QUESADA, il s'agissait d'une proposition ne se refusant pas. Après avoir relancé une maison qui prenait l'eau de tous les côtés avec des décisions éditoriales gonflées (comme embaucher les auteurs underground et branchés du moment et leur donner carte blanche pour faire ce qu'ils veulent), voilà qu'on lui propose carrément ce que le PDG Marvel réclamait à cors et à cris depuis des mois. Parce que pour le PDG en question, Bill JEMAS, l'avenir passe forcément par le manga. Du coup, on flanque à Ben DUNN deux responsables éditoriaux pour l'encadrer (après tout, il ne faudrait pas rater un coup marketing pareil). À côté, on embauche quelques bons auteurs américains (Peter DAVID, Keron GRANT) et d'autres dont le choix est plus discutable (le studio UDON qui adapte les
Vengeurs compte dans ses rangs des auteurs de
Darkmind, un ignoble pompage de
Ghost in the Shell). Leur mission est simple : DUNN scénarise et dessine les deux one-shot,
Yin et
Yang, qui introduisent et clôturent l'événement et les autres s'occupent des six épisodes intermédiaires. Seront ainsi revisités les
X-men, le
Punisher, les
Quatre Fantastiques, les
Vengeurs,
Spider Man et
Ghost Rider.
Se pose donc un premier problème : pourquoi ne pas avoir fait appel à des auteurs japonais ? Selon Brian SMITH, un des éditeurs en charge du projet, les mangaka sollicités (l'article ne nous dit pas de qui il s'agit) n'auraient pas dit non, mais auraient préféré travailler sur la version classique des personnages. Or, il était primordial pour Marvel de réinventer leurs personnages pour l'occasion. En effet, réinventer c'est en l'occurrence créer un nouvel univers parallèle (en plus de la multitude de réalités parallèles qui pullulent depuis dix ans), ce qui implique une nouvelle franchise, donc de nouveaux lecteurs réguliers qui, sans cela, auraient pu laisser tomber les comics après les quelques numéros hommages parus pour l'occasion. L'affaire semblait entendue, mais on vient d'apprendre que, ô surprise des Japonais sont annoncés prochainement sur des séries Marvel (sans qu'on précise clairement s'il s'agira des titres du Mangaverse ou de l'univers classique). C'est qu'entre temps, C.B. CEBULSKY, jusqu'alors chez Central Park Media et Fanboy entertainment (et surtout attaché de presse de ASAMIYA Kia aux USA) a été engagé comme éditeur chez Marvel. Or, celui que tout le monde appelle C.B.-san a de nombreux contacts au Japon et s'est tellement bien débrouillé qu'il a déjà confirmé la présence de deux auteurs en exclusivité : ITO Takehiko (
Outlaw Star) et TERADA Katsuya (
Blood : the last vampire,
Zenbu). Et, il annonce fièrement être en pourparlers avec d'autres qui pourraient bientôt rejoindre l'écurie Marvel. Pourquoi cette (possible) "fuite des cerveaux" ? Sans doute la récession économique (historiquement sans précédent) qui frappe le Japon explique t'elle que certains mangaka craignent un peu pour leur avenir et préfèrent tenter leur chance aux U.S.A.. En plus, C.B.-san explique que des auteurs moins connus (donc moins chers) qu'il aurait découvert pourraient bien faire leur apparition. Plus fort encore, les pontes de la Marvel ont bien l'intention de s'ouvrir un public peu concerné par les comics mais plus spécifique : les jeunes filles. Et, s'il y a bien un public que Bill JEMAS, le président de Marvel (et accessoirement la plus grande gueule de l'industrie du comics) veut absolument, c'est celui qui lit
Sailor-Moon. Eh, oui ! JEMAS n'en peut plus de vouloir les conquérir, ces adolescentes qui achètent tout ce qui touche à la série de TAKEUCHI Naoko. Il les a remarquées, durant les conventions, participant au cosplay et grimées comme leurs homologues de papiers. Elles sont passionnées et curieuses, elles découvrent le shojo et sont demandeuses. Passionné, curieux, demandeur... Mais c'est bien sûr! C'est un nouveau marché qui s'ouvre, un marché de fans prêt à tout acheter du moment que ça ait l'air japonais.
Mais que se passe-t-il chez Marvel et dans l'industrie du comics qui explique un tel engouement pour une bande dessinée tout de même très éloignée esthétiquement et culturellement du comics ? Avant d'apporter une réponse, il faut rappeler quelques éléments caractéristiques de ce marché et sans lesquels on ne peut pas bien comprendre ce qui se trame. Aux États-Unis, la BD connaît depuis environ une dizaine d'années une situation de crise qui va croissant. Il faut savoir que ces titres sont vendus exclusivement en comics shop, qu'ils coûtent assez cher et que certains existent depuis plus de cinquante ans. En d'autres termes, il existe sûrement un public pour eux, mais ce dernier n'est pas forcément au courant de son existence. Il existe aussi un autre public qui lui ne jure que par les manga. Il se rend aussi dans son comics shop le plus proche de chez lui, mais pour faire des emplettes de VHS, DVD et autres manga traduits. Il n'éprouve pas d'intérêt pour les comics ou alors il leur lance un regard distrait avant de quitter la boutique. Ce public-là, c'est celui que Marvel veut. Le plan marketing est lancé. L'idée est de proposer au public du comics-manga, mais dont la partie manga serait formatée, pré-machée et de créer une ligne shojo, pour l'instant au stade de projet. Pas du vrai manga en somme, mais plutôt l'idée que se font les teenagers de ce qu'est le manga. Après le lancement du projet en Janvier, Avril verra la sortie d'un nouveau story-arc (c'est-à-dire d'une histoire complète composée de plusieurs comics) qui devrait tourner autour de l'arrivée de Galactus sur terre (donc une version manga du chef d'oeuvre de Stan LEE et Jack KIRBY paru dans les pages des
Quatre Fantastiques).
Alors, vraie révolution ou pétard mouillé ? Marvel a toutes les cartes en mains pour réaliser une oeuvre unique qui pourrait constituer un précédent dans l'histoire du comics. Encore faudrait-il pour cela que les auteurs engagés fassent honneur à leurs homologues nippons. Et ça, rien n'est moins sûr. La situation risque de s'inverser si de talentueux mangaka viennent conjuguer leur graphisme et leur imagination à l'univers riche et réaliste de la Marvel. On se surprend alors à rêver de l'arrivée d'un mutant qui balance des Kaméha chez les
X-Men, que Peter PARKER poursuive les
Cat's eyes ou qu'un héros à la
GTO applique sa conception de la justice dans les rues de New-york. C'est maintenant sur le point d'être possible. Reste à le faire.