Articles | mangaLe 01/05/2002 par KaraSillage, à la croisée des chemins
Si le manga s’adresse principalement, en France, à un public adolescent, les éditions Delcourt travaillent cette même génération dans sa production éditoriale. Parmi nombre d’albums intéressants, Sillage fait figure de favori avec une histoire et un trait qui évoquent des influences naturelles venant du manga. Philippe BUCHET a, à ce sujet, éclairé nos lanternes.
AL : Pouvez-vous rappeler votre parcours à nos internautes ?
Philippe BUCHET : J'ai 39 ans. J'ai quitté l'école à 18 ans pour faire des petits boulots comme garçon de café, aide cuistot, etc... Rapidement j'ai commencé à peindre les vitrines de magasins. Par diverses relations, j'ai travaillé sur un projet de film de SF en tant que designer. Ce projet étant tombé à l'eau, je suis rentré dans une agence à Reims ou j'ai fait de la BD pédagogique pour entreprise. C'est là bas que j'ai rencontré Sylvain SAVOIA qui m'a présenté le scénariste Jean David MORVAN. A l'époque, il concevait des projets façon "manga à la française" pour Glénat. J'ai donc travaillé sur les deux premiers volumes de
Nomad, là encore en tant que designer. J'en ai ainsi profité pour apprendre la mise en scène, le découpage, la narration, etc...
AL : Vous avez travaillé pour Dragon Magazine aussi.
P.B. : Oui, il s'agissait de succéder à CRISSE qui avait fait une série :
Lorette et Harpye. C'est ainsi que
La Quête des réponses vit le jour par le biais de Guy DELCOURT. Il s'agissait d'une petite série avec des histoires de 3 pages chacune et bimensuelles. Un album relié est sorti par la suite . C'était un projet d'atelier au départ car même TRANKAT a commencé aussi à y participer, mais il fut rapidement rattrapé par son travail sur
HK.
AL : Comment s'est passé la création de Sillage ?
P.B. : Sylvain, Jean David et moi même avons proposé divers projets à Glénat, pour lequel je travaillais déjà à mi-temps sur
Nomad. Les choses ont traîné pendant près d'une année. Puis finalement nous sommes allés voir Delcourt. Le premier projet présenté fut
7 secondes, mi SF, mi polar, assez sombre. Guy DELCOURT trouva le projet pas assez engagé d'un coté comme de l'autre. Lui voulait un space opéra avec un univers vaste et riche, avec des extra terrestres délirants, etc... Le projet
Sillage fut alors lancé. Jean David et moi partageons nos idées de scénarios et de mise en scène. Concernant les différences de tons des albums, ils ne deviennent pas plus durs au fur et à mesure que l'héroïne grandit. Cela dépend du type d'histoires que nous développons. Ainsi, l'avant-dernier album était plutôt sombre mais le nouveau est plus fantaisiste dans l'ambiance.
AL : Quel fut l'accueil du public ?
P.B.: Il est difficile d'avoir ce type de retour. Mais chaque volume se vend à environ 35 000 exemplaires ce qui est très bon honnêtement. Concernant le public, j'ai été surpris de voir qu'il comprenait toutes les tranches d'âges, avec des goûts très divers. Bien sûr, chaque personne à son album de
Sillage préféré. Mais il est vrai que le troisième opus, avec cet univers de steampunk, remporte l'adhésion d'un très grand nombre.
AL : Peut-on dire que vous avez une légère influence manga dans votre style ?
P.B. : J'accepte effectivement le terme "léger". Mes influences sont éclectiques, il est naturel d'y retrouver du manga, tout comme dans le comics et la BD européenne. Elles proviennent plus du dessin animé que du manga d'ailleurs. On pourrait le croire aisément en voyant mes couleurs en aplats comme sur des celluloïds, mais il s'agit d'un choix tout aussi artistique que pratique. Avant, je travaillais mes dégradés à la gouache mais le résultat n'était pas terrible, donc je suis rapidement passé à l'aplat qui donne plus de caractère au dessin. JUILLARD (
Les 7 vies de l'Epervier) aussi m'a influencé dans ses couleurs en aplats très marquées et ses ombres tranchées. J'aime aussi, par exemple, tous les dessins animés de Ghibli, avec cette façon de traiter le décor en peinture et les personnages en aplats. Outre la dimension évidente du pourquoi de cette technique, je trouve cela vraiment très efficace et fluidifie la lecture de l'image. Les Color Twins qui font parfois mes couleurs me donnent parfois un coup de main, surtout dans les coups de bourre.
AL : Quels sont vos rapports avec les autres dessinateurs utilisant ce style hybride, tel que TRANKAT, BARBUCCI, etc... ?
P.B. : Nous rencontrons surtout les auteurs dans les festivals. J'ai ainsi rencontré BARBUCCI et CANEPA (
Sky Doll), des gens forts sympathiques et dessinant merveilleusement (et en plus ils sont fans de
Sillage donc tout va bien !). Les prémices de leur prochain album sont très alléchants. Quant à TRANKAT, c'est assez particulier, il peut être à la fois très ouvert ou très fermé. Cela fait partie du personnage. C'est un malade du travail, il y a même laissé une part de sa santé. Vu le nombre de pages qu'il produisait au début des premiers
HK, et sa rémunération pas toujours à la hauteur, c'était du sport. C'est d'autant plus frustrant que pour son quatrième album, pour s'adapter à son nouveau format plus franco belge (plus grand public en somme), il produisit moins de pages mais paradoxalement, il a vendu plus d'albums que d'habitude ! C'est rageant, mais il est sorti de ce "ghetto" manga à la française ou on l'avait cantonné. Un nouveau public l'a découvert grâce à cela !
AL : Quel est l'avenir de ces style hybrides mélangeant la franco belge, le comics et le manga, selon vous ?
P.B. : Je trouve cela bien. Je vois actuellement toute une nouvelle génération de jeunes auteurs par l'intermédiaire de Jean David qui reçoit énormément de dossiers. Il faut voir ce que peuvent produire des petits jeunes de 19-20 ans à l'heure actuelle, c'est formidable ! Ils ont été nourris de dessins animés nippons (puis de manga), il est normal que cela ressurgisse dans leur graphisme. Et même si le dessin est maladroit, manque de maturité, il y a déjà un sens de la narration et du cadrage absolument incroyable, ce qui est une des caractéristiques du manga justement (tous genres confondus).
Cela est intégré et c'est un gain de temps énorme au niveau de l'apprentissage.
AL : Les Japonais produisent du manga en constituant parfois de véritables studios de création. Ce système vous tente-t-il ?
P.B. : Pas vraiment, j'aime être polyvalent. C'est du travail mais c'est aussi un plaisir. Je ne pense pas d'ailleurs que cela puisse marcher en France vu notre culture très individualiste, au contraire du Japon. Et puis ce n'est pas facile de rentabiliser le coût de fonctionnement d'un tel studio avec nos "petits" tirages (3).
AL : Et que penser de l'occidentalisation du style nippon ?
P.B. : Tout participe à une certaine logique d'ouverture. MOEBIUS est un auteur international par exemple, donc c'est normal que son influence dépasse les frontières (USA compris). Cela s'appelle le principe des vases communicants. Mais je manque peut-être de recul pour bien répondre à cette question. Mais c'est comme le secteur de l'automobile ou de l'électronique nippone, ils ne les ont pas inventés, mais perfectionnés à un point... et le manga c'est pareil, notamment en perfectionnant la narration, justement en y incluant des notions de Temps (lecture y compris). Paradoxalement, très peu d'albums occidentaux se vendent au Japon car la culture au sens large du terme est différente.
AL : Quelles sont vos dernières lectures ?
P.B. : Du Amélie NOTHOMB, je lis pas mal de comics (RISSO, etc...), le dernier N'GESSAN chez Soleil,
Eden chez Panini, et puis aussi le dernier MOEBIUS bien sûr...
AL : Est-il envisagé un dessin animé de Sillage? L'une des branches de Delcourt est productrice de dessins animés (Story)...
P.B. : Biiiin, j'aimerais bien mais il faudrait pour cela que
Sillage acquiert une plus grande notoriété. Mais bon je reste ouvert sachant évidement que : qui dit adaptation dit ré-interprétation de mon oeuvre. Mais je ne suis pas contre. Maintenant, qui vois-je aux commandes ? Ah, je ne dirais pas non à une proposition de Ghibli, où à une demande du réalisateur du mésestimé
Géant de Fer, mais pas en film, plutôt en série TV. Cependant l'univers de
Sillage demanderait un financement important par rapport à une série. Par contre, en jeux vidéo, je le sens mieux, avec des niveaux différents selon les mondes. J'avais commencé à travailler sur des design d'une série de SF en 3D, mais cela n'a pas abouti pour diverses raisons. Quant à faire du design pour le dessin animé pour
Story, je pense que Guy DELCOURT préfère me voir derrière une planche de BD.