Articles | animeLe 01/02/2003 par Nathalie B.L’évolution du caractère animalier
Singes, chiens, cochons, renards… Les animaux foisonnent dans les courts métrages d’animation japonaise des années 20 à 50. L’aspect légendaire du bestiaire fantastique va cependant se gommer avec les années, laissant place à une représentation symbolique des caractères humains. Comme dans les cartoons américains de la même époque, les hommes vont peu à peu se frayer une place dans cette ménagerie animée.
S'inspirant du folklore traditionnel ou du contexte de l'époque, les premiers courts métrages d'animation japonaise explorent avec attention les légendes et le bestiaire fantastique qui s'y rattache, avec son cortège de tanuki et de renards. Mais même en abandonnant peu à peu ces traditions, les réalisateurs privilégient souvent la mise en scène d'animaux à celle des humains. Sans doute pour rendre leur propos plus ludique, parfois didactique, les courts métrages étant souvent destinés à des enfants. Mais peut-être aussi parce que l'animation d'un visage d'animal, par essence moins expressif que celui d'un homme, réclame moins de travail au regard des techniques de l'époque.
Représentés la plupart du temps de manière anthropomorphe (ils se tiennent debout, dansent souvent), les animaux ont cependant souvent pour fonction de représenter des archétypes de caractères humains. Ainsi, le cochon sert à tourner une situation ou un personnage en dérision. Tout comme l'éléphant ou l'hippopotame, il est souvent représenté lent, suant, maladroit, dans des rôles d'ambulanciers ou de docteurs. Le corbeau quant à lui est souvent de mauvais augure, venant ponctuer des scènes malheureuses (cet usage perdure encore aujourd'hui dans des séries comme
City Hunter, où le corbeau symbolise de manière récurrente le désarroi d'un personnage, comme on dirait chez nous « un ange passe »). Le chien est généralement serviable, porte bonheur (faisant quasiment office de chien truffier dans
Le vieillard qui faisait fleurir les cerisiers de MURATA, 1928), valeureux et courageux dans les exploits, qu'ils soient guerriers (
Momotarô, roi du Japon, de YAMAMOTO, 1928) ou sportifs. A l'opposé, on trouve la figure récurrente du singe : proche de l'homme dans sa débrouillardise, le singe est néanmoins souvent plus fainéant que valeureux, facétieux et un peu lâche. Le paroxysme est atteint dans le film de propagande anti-américaine,
Lutte corps à corps (KUWATA Ryotarô, 1943) : vivant en communauté dans une maison de style colonial, les singes se vautrent dans la luxure, boivent, s'amusent à embêter les chiens en leur lançant des noisettes. Durant le match de rugby qui les opposera aux chiens, ils seront présentés comme frondeurs, tricheurs, leurs femmes se maquillent et sont aguicheuses. Sorte de « supra singe », les gorilles d'
Une folle partie de base ball (YABUSHITA Taiji, 1949) sont le symbole de l'impolitesse. Rustres, violents, voraces, ils se rendent au match en écrasent les fleurs et s'affrontent à la coalition de toutes les autres animaux. Leur perte sera causée par leur impolitesse : les papiers collants des bonbons dont ils se goinfrent sans gêne sur le terrain les empêchera de poursuivre le jeu. En revanche, la plongée dans le monde sous marin est surtout utilisée pour son aspect visuel (apesanteur, mouvement ondulatoire), et représentent apparemment pour les réalisateurs le symbole d'une organisation ferme et rigoureuse, comme dans
Le Chien Heihei et
Le trésor marin (OFUJI Noburô, 1936).
Dans les années 30, les courts métrages mettent aussi bien en scène des animaux que des humains. Dégagés de leur aspect légendaire ou trop symbolique, les animaux tendent à devenir des personnages comme les autres, ils sont parfois supplantés par les hommes ou bien se mêlent dans les mêmes oeuvres. Dans
Le train de Tarô (MURATA Yusaji, 1929) un contrôleur à figure humaine tente ainsi de faire régner l'ordre dans un wagon peuplé d'animaux anthropomorphes. Les premiers dessins animés projetés au Japon ayant été surtout américains, l'influence des cartoons américains est évidente. En effet, le bestiaire issu des cartoons américains est vaste, et exploité dès avant la Seconde Guerre Mondiale. Mise à part une parodie de
King Kong transposée en histoire d'amour entre un samouraï et une geisha (
L'amour de Sankichi et Osayo de SEO Mitsuyo, 1934), c'est à la fois l'esprit, le design et l'animation cartoon qui président aux films sur des affrontements sportifs entre animaux. Les références à l'univers des dessins animés américains sont parfois explicites (Mickey et Minnie Mouse sont présents dans
Base-ball en forêt, de MASAOKA Kenzô), mais même sans cela, l'inspiration est évidente : visages, yeux, nez ronds, corps et parfois objets rendus comme élastiques par l'animation, gags et grimaces dans l'esprit cartoon... Il faut se rappeler en effet qu'aux Etats-Unis, les premières vedettes de dessins animés américains sont des animaux. Il faut attendre 1930 et l'apparition de
Betty Boop des frères FLEISHER pour avoir une héroïne humaine. A noter d'ailleurs : les premières apparitions de Betty Boop la présentent avec une tête de chien et presqu'obèse. Loin de la pin up que l'on connut ensuite.
La frontière entre personnages humains et animaux devient ténue, notamment dans les productions d'OFUJI Noburo : dès 1926, le visage de certains personnages se transforme en singe le temps d'une expression, soulignant son aspect taquin et joueur (
La légende du singe de pierre). Les coiffures de ses personnages féminins s'inspirent directement de la mode américaine à la Louise BROOKS. Quelques années plus tard, on retrouvera des petits papillons anthropomorphes coiffés comme la vedette des Années Folles dans
Fleurs et papillons (1954). Dans les productions de guerre, héros comme anti-héros prennent couramment figure humaine. Il s'agit désormais d'identifier clairement les ennemis que sont CHURCHILL, ROOSEVELT et Tchan KAI TCHEK !
L'aspect légendaire et symbolique que les réalisateurs japonais prêtaient aux animaux dans les premières productions animées a perduré jusqu'à nos jours sous certaines formes. Il n'est en effet pas rare que des personnages de manga se transforment brièvement en un animal (chat, cochon singe...) pour exagérer une attitude, au même titre qu'un autre code graphique. Et si les humains apparurent au compte goutte au milieu du bestiaire foisonnant des productions de début du siècle, soulignons pour l'anecdote que quelques années plus tard, MIYAZAKI retournera la situation dans l'une de ses oeuvres : apparaissant sous les traits d'un cochon, le héros de
Porco Rosso se fraiera sa place dans un monde d'humains ! © TAKAHATA Isao