Articles | mangaLe 01/09/2002 par Julien BASTIDEHINO Hideshi
Dépeignant dans un style cru et sanglant les tréfonds l'âme humaine, HINO Hideshi est un des papes de l'horreur en manga. Un horreur radicale, sans limite et amorale, aux résonances parfois personnelles.
HINO Hideshi voit le jour dans un contexte terrible : il naît en Mandchourie le 19 avril 1946, soit moins d'un an après l'explosion de la première bombe atomique à Hiroshima. Ses parents, colons japonais installés en Chine, doivent, peu après sa naissance, fuir la Mandchourie dans des conditions extrêmes, qui coûtent presque la vie à l'enfant. Son oeuvre sera hantée par ce traumatisme, ainsi que par le motif de la bombe.
HINO commence à dessiner dès son plus jeune âge, puis, influencé par les deux visionnaires du manga que sont TSUGE Yoshiharu et SUGIURA Shigeru, il décide de se lancer dans la bande dessinée. Sa première histoire,
Sueur froide, paraît en octobre 1967 dans
Com,le magazine de manga adulte créé par TEZUKA Osamu. Il entame par la suite une série de récits horrifiques qui compte à l'heure actuelle une quinzaine de volumes, dont
Hell baby et
Panorama of Hell, publiés en anglais par Blast Books. On a également pu découvrir HINO Hideshi en Occident grâce à Comics Underground Japan, du même éditeur, anthologie contenant un récit du mangaka :
Laughing ball. Une autre anthologie, française cette fois-ci, incluait un récit de HINO ; il s'agissait du Comix 2000, énorme volume publié par L'Association, maison mère de l'édition alternative en France, à l'occasion de l'an 2000. HINO faisait partie des rares mangaka qui y avaient apporté leur contribution (avec HANAWA Kazuichi notamment), pour un récit des plus marquants :
Blood fruit.
Dans ses histoires, HINO parvient à créer des visions horrifiques parmi les plus atroces qui soient. Corps décapités, visages énucléés, membres tranchés, cheveux arrachés, automutilations et autres joyeusetés sont au menu des récits de HINO. On remarque deux motifs récurrents : le sang et la pourriture. Un sang noir coule, suinte, jaillit en abondance des corps de ses personnages, un sang dont certains d'entre eux se nourrissent, s'abreuvent. La pourriture est une autre constante visuelle du mangaka : des colonies de vers sortent des orifices des corps décomposés qui jonchent ses histoires. Enfin, des enfants, ou des créatures grotesquement infantiles, sont souvent au coeur de ses récits, comme dans
Hell Baby (1989)... Un soir d'orage, une femme accouche de deux bébés. Le premier est une charmante petite fille au regard angélique. Le second est une créature difforme, hideuse. Avec la complicité du médecin, le père abandonne l'enfant dans une décharge, enfermé dans un sac. Mais un éclair le réanime. La grotesque créature, à demi décomposée, va apprendre à survivre dans la décharge, se nourrissant de charognes. Poussée par une force intérieure, elle décide un jour de se diriger vers la ville à la recherche de sa famille. Laissant derrière elle une piste jonchée de cadavres, elle finit par retrouver les siens. Cependant, face à l'innocence de sa soeur jumelle, qu'elle voulait tuer et remplacer, elle faiblit et s'enfuit. Mortellement blessée par la police, elle retourne mourir dans sa décharge, trouvant enfin la paix au coeur des ténèbres et de la pourriture...
Hell Baby se caractérise par l'absence totale de jugement du mangaka sur ses personnages : seule la souffrance, physique mais surtout morale, les attend au bout du chemin, sans une lueur de rédemption. Le lecteur se trouve face à une dérangeante question : du père, qui abandonne lâchement son enfant difforme, ou de la pitoyable créature assoiffée de sang qui recherche l'amour de ses parents, qui est le monstre ?
Changement de décor dans
Laughing ball (1991) qui dépeint la grotesque vie quotidienne d'un cirque composé de créatures monstrueuses. HINO mélange les personnages nés de son imagination et ceux issus du folklore japonais (la femme-serpent, par exemple), pour créer la plus invraisemblable des ménageries. Laughing ball, le clown, est le seul réconfort de ces monstres aux âmes tourmentées : petit et rond, il rebondit comme une balle et, le visage toujours fendu d'un sourire, provoque immanquablement l'hilarité. Mais un jour Kid, son meilleur ami, meurt. Laughing ball aimerait bien pleurer, effacer ce sourire grotesque de son visage, mais il n'y arrive pas. Alors, dans une éprouvante scène d'automutilation, il se charcute le visage afin de transformer son sourire en un rictus de douleur. Mais même au comble de la folie et de la souffrance, il ne peut entraver sa nature profonde et, devant ses camarades médusés, continue de rire, encore et encore.
Dans
Blood fruit (1999), HINO se livre à une relecture de l'histoire de
Blanche-neige, qui tourne au cauchemar : deux enfants vivent à coté d'une voie ferrée. Un homme de passage offre à la petite fille une pomme qui suinte le sang. Elle la mange malgré tout et, pendant la nuit, assoiffée de sang, dévore l'oiseau qu'elle gardait dans une cage. Le lendemain, elle a disparu et son compagnon voit passer sur la voie ferré un curieux cortège : l'homme qui avait apporté la pomme conduit un train charriant dans ses wagons des centaines de têtes sans corps, dont celle de la petite fille. Peu après, il découvre que sur l'arbre à coté de chez lui poussent des fruits hideux : des têtes ensanglantées.
Toute morale est à nouveau exclue de ces deux récits, qui permettent avant tout à HINO de concrétiser ses visions d'horreur radicales.
Blood fruit est un récit étonnant, moins gore que les autres, qui fonctionne sur la logique du cauchemar, et pervertit une fois de plus l'innocence enfantine.
On retrouve tous les thèmes et motifs contenus dans les récits précédemment évoqués - l'enfant démoniaque, l'automutilation, le fruit sanglant... etc. - et bien d'autres, dans
Panorama of hell (1982). Cette oeuvre somme, aux résonances personnelles, est l'une des préférées de son auteur, et la meilleure que nous ayons pu lire de lui à ce jour. Sur la couverture, un homme s'arrache, avec un sourire de fou, la peau du crâne, laissant ainsi s'échapper des figures hurlantes. Cet homme est un peintre à l'univers bien particulier, puisqu'il est spécialisé dans les visions infernales. S'adressant au lecteur, il entreprend de lui présenter son quotidien, ainsi que ses proches. C'est à une débauche insoutenable de sévices, de mutilations et de personnages déments, que nous invite HINO : notre peintre (projection du mangaka ?), utilise son propre sang pour concrétiser ses visions d'horreur, et habite entre un abattoir, une guillotine, un incinérateur et un égout à ciel ouvert ! Ses enfants sont deux horribles garnements qui passent leur temps à disséquer des animaux morts ; sa femme tient une taverne qui accueille des zombies décapités ; son frère est un pitoyable amas de chairs, et sa mère est une folle qui déambule dans la maison, une tête de porc pourrie sous le bras...
C'est quand le peintre entreprend de nous raconter son histoire et celle de sa famille que le récit prend un tour quasiment autobiographique : comme ceux de HINO, ses parents étaient des colons japonais installés en Mandchourie, et c'est touchée par un éclair du à l'explosion atomique d'Hiroshima, que sa mère le conçoit. Il est donc littéralement un enfant de la bombe ! Forcée de quitter la Chine en plein hiver, sa famille entame un long exode dans la neige, rythmé par des suicides collectifs et les attaques des Chinois. La raison de sa mère n'y résiste pas. Cette séquence n'est-elle pas le récit des premières années de HINO lui-même ? Elle flirte en tous cas, par la puissance et la crudité de son témoignage, avec
Gen d'Hiroshima, l'extraordinaire manga de NAKAZAWA Keiji.
L'enfance du peintre est rythmée par les raclées que lui inflige son père et sa passion pour le sang. Hanté par la figure du champignon atomique, il en réalise une statue. Aspergée du sang d'animaux morts, elle devient magique et exauce tous ses rêves de destruction. Dans un final hallucinant, le peintre massacre sa famille (qui s'avère être factice) et, dans le but de créer son chef-d'oeuvre, son ultime vision infernale, dévore les fruits sanglants qui prolifèrent autour de sa maison. Pris d'un accès de démence pur, il brise les murs de sa raison et se retrouve face à un océan de sang. Se retournant vers nous, il prophétise la fin du monde et nous jette sa hache au visage...
N'en jetez plus ! La fureur destructrice qui imprègne la fin de
Panorama of Hell est proprement ahurissante. C'est cette rage que l'on retrouve dans tous les récits horrifiques de HINO Hideshi ; une rage exacerbée, sans doute liée à l'enfance que l'auteur dévoile dans Panorama, qui porte l'horreur à un degré rarement atteint, par-delà le Bien et le Mal.