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Le 01/09/2002 par Nathalie B.

L'horreur selon Takahashi Rumiko

TAKAHASHI Rumiko, dans nombre de ses Rumic World, comme dans la série Mermaid's ou le plus insouciant Inu Yasha, met en scène des monstres et des personnages confrontés à des situations souvent horribles. Mais violence et souffrance physique ne sont jamais que l'expression d'une violence plus perverse, la terreur psychologique. Une façon pour la mangaka d'explorer les côtés les plus sombres de l'âme humaine.

Si l'on délaisse les séries les plus célèbres de TAKAHASHI Rumiko (Lamu, Maison Ikkoku, Ranma 1/2) pour se pencher sur ses manga les plus personnels, on découvre une oeuvre en noir et rouge. Noires sont les âmes de ses personnages, rouges leurs affrontements sanguinaires. TAKAHASHI a le goût du sang et de la souffrance psychologique, mais l'horreur n'est ici jamais gratuite. Elle est le propos même de la mangaka.



Ses premières histoires fantastiques tendant vers l'horreur sont regroupées sous le nom générique de Rumic World. Ces récits explorent divers styles, allant de la SF aux contes horrifiques. Peu connus chez nous, ils sont plus représentés aux États-Unis, où furent traduites des histoires tirées des recueils Rumic World, ainsi que les trois OAV qui en découlent : Fire Tripper (où les voyages à travers le temps d'un couple d'amoureux - 1985), The Super Girl - Mari's The Shôjo (qui rappelle l'esprit de Lamu - 1986) et enfin Warau Hyôteki - The Laughing target (1987), petit bijou dans le domaine de l'horreur. Cette dernière OAV narre comment une malédiction s'empare peu à peu d'une jeune femme au point qu'elle devienne démoniaque. Seuls ces trois chapitres sont devenus des anime, mais d'autres histoires tout aussi captivantes, voire davantage, sont regroupées dans les 3 tomes de la collection d'origine (Shôgakukan les a réédités en deux tomes en 1995). C'est le cas par exemple d'une histoire de sorcière fleurant bon le conte japonais (Wasurete Nemure).
La saga des Mermaid's (Ningyô no mori - Mermaid's Forest, Ningyô no kizu - Mermaid's Scare...), dont nous n'avons malheureusement eu la traduction française que du premier volume chez Glénat (contre 2 au Japon, et 3 aux Etats-Unis - les histoires Mermaid's Mask et Mermaids' Gaze, n'ont pas été publiées en recueil au Japon), fait partie des Rumic World. Cependant, le fait que le récit se prolonge sur plusieurs chapitres a demandé une publication indépendante. Plus récemment, TAKAHASHI a renoué avec ce thème cher à ses yeux en dessinant Inu Yasha, reprenant avec plus d'humour la cruauté de son imagination débordante.



De prime abord, l'horreur est concrète, tangible, physique. Sa forme la plus évidente est celle des monstres qui peuplent les pages des histoires de TAKAHASHI. En plus d'effrayer personnages et lecteurs, ils sont l'occasion de délires visuels très réussis, le bestiaire fantastique de la mangaka débordant d'imagination graphique. À ce titre, Inu Yasha est un vrai catalogue de monstres souvent inspirés des traditions japonaises : fantôme aux nombreux bras et au long corps de mille-pattes, zombies hantés par l'esprit des démons dont la forme varie du corbeau Shibu à trois yeux au crapaud géant de Tsukumo... Les démons ont parfois des allures humaines qui cachent bien leur monstruosité. Dans la saga des Mermaid's, les sirènes et leurs avatars prennent des formes effrayantes, en particulier ceux pour qui la chair de sirène est un poison. Ces énormes créatures aux dents longues et doigts crochus, les yeux exorbités, les membres déformés, n'ont plus rien de l'humain qu'ils étaient au départ. Les décors les plus glauques grouillent de créatures répugnantes dont on imagine aisément les mouvements et les bruits gargouillants...
Mais les monstres ne sont qu'un pan de l'horreur chez TAKAHASHI. Hormis dans Inu Yasha, plus classique et adressé à un public plus jeune, les personnages les plus horribles sont les humains. Il n'est là plus question d'apparence physique, mais d'actes, d'intentions et de sentiments. De façon évidente, leurs actions, souvent meurtrières, sont abominables. Elles se cristallisent lors d'affrontements d'une violence incroyable.



Les combats auxquels les protagonistes se livrent entre eux s'étirent parfois sur des pages et des pages, sans jamais pour autant provoquer la lassitude. Avec imagination, TAKAHASHI fait pleuvoir les coups de poing, les coups de sabre, de couteaux, de ciseaux, de hache, de sarcloir, les tirs au pistolet, avec une préférence très nette pour les armes blanches. Celles-ci sont non seulement plus marquantes quant aux traces laissées, mais aussi plus intéressantes graphiquement, permettant à l'auteur d'insister sur l'aspect chorégraphique du combat et sur le sang. En effet, quoi de plus esthétique et tranchant qu'un coup de sabre qui fait gicler le sang en abondance ? La recherche de l'effet graphique conditionne énormément la mise en scène de ses luttes physiques entre les personnages. TAKAHASHI ne dédaigne pas non plus les modes de mise à l'épreuve ou de mise à mort moins impressionnants, tels la strangulation ou l'empoisonnement. Tout est bon pour faire souffrir ou se débarrasser de son adversaire, suivant les traits de caractère de chaque personnage. Même dans les Rumic World les plus soft, axés sur l'intrigue sentimentale, cette violence est présente, parfois seulement dans les décors (il y a toujours un petit crâne qui traîne quelque part...) ou le contexte.



Ainsi, quand l'héroïne de Fire Tripper atterrit au XVIe siècle, elle se trouve en pleine période de guerres civiles, au coeur d'un champ de bataille jonchés de morts, où trois hommes tentent immédiatement de la violer !
Les conséquences physiques des actes meurtriers des personnages sont aussi pleinement dévoilées par la mangaka. Au mieux, s'en sortent-ils avec des égratignures, mais le fait est rare ! Si l'on excepte les protagonistes de la série des Mermaid's, Yûta et Mana, qui, ayant mangé de la chair de sirène, sont immortels et finissent toujours par guérir de leurs blessures (mais à quel prix ! TAKAHASHI s'octroie une totale liberté dans les châtiments corporels qu'elle leur fait subir !), la plupart des personnages se relèvent difficilement, voire pas du tout, de leurs luttes. Restent le plus souvent des empreintes indélébiles de ces combats : cicatrices, mutilations, déformations physiques monstrueuses. Les humains se rapprochent alors des monstres qui les terrorisent ou les fascinent. L'altérité du corps, sa vulnérabilité, et la crainte que cela entraîne sont au centre des scènes de violence de TAKAHASHI. Cette peur d'être mutilé, de voir son corps abîmé, est présente à chaque instant violent, sollicitant aussi notre imagination. On finit en effet par se demander si tel personnage, attaqué à la hache, va perdre un bras ou être quasiment décapité... la mangaka utilisant fort bien la mise en page à des fins de suspense horrifique. Et si, finalement, le plus horrible était au-delà des monstres et des affrontements sanguinaires ?
Et si les créatures et le sang n'étaient finalement que des paravents destinés à la fois à cacher et à révéler quelque chose de plus horrible encore, les sentiments humains?



Comment expliquer en effet que les liens entre les personnages, liens du sang ou affectifs, ne les empêchent de commettre des atrocités ? Que bien au contraire, ils ne s'attaquent qu'à ceux qui sont, d'une manière ou d'une autre, proche d'eux. Une mère empoisonne son fils (Mermaid's Mask), une soeur sa jumelle (Mermaid's Forest), au nom de sentiments complexes qu'elles-mêmes ne parviennent pas à déchiffrer. Cela peut être le remords, la culpabilité, la soumission, le sacrifice ou au contraire la jalousie, la vengeance ; ou simplement la peur, la terreur ; ou encore l'amour... Plusieurs de ces sentiments sont toujours imbriqués dans un effroyable mélange, qui aboutit à la violence morale et la cruauté mentale. L'atmosphère qui en émerge est glauque, morbide et malsaine, même si le " happy end " de rigueur apporte une lueur d'espoir.
La source des abîmes psychologiques dans lesquels sont plongés les personnages se trouve dans leur passé. C'est le vécu de chacun qui en fait un monstre potentiel. Les terribles humains de TAKAHASHI sont tous des traumatisés ; abandonnés, trahis, ils ont tous souffert à un moment de leur existence. Ce traumatisme conditionne leur vie présente, même s'ils tentent de le dissimuler.



En effet, dans l'univers de la mangaka, les apparences sont extrêmement trompeuses.
Masqués derrière des façades de politesse, de tristesse ou de vulnérabilité, les uns et les autres masquent leurs névroses et leurs pulsions de mort avec maîtrise. Les dominés ne sont pas ceux que l'on croit, les victimes apparentes sont souvent les bourreaux, la laideur se cache derrière la beauté et le machiavélisme derrière l'innocence. TAKAHASHI n'hésite pas à produire des personnages d'enfants meurtriers abominables. De tous les sentiments, celui qui prévaut est peut-être l'égoïsme qui anime les personnages. Au final, chaque acte trouve une explication. Tous les protagonistes, même si monstrueux, se révèlent profondément humains, donc touchants. Cette absence de manichéisme permet à la mangaka de développer des histoires remarquables scénaristiquement, puisque non contents de ne pas être ce qu'il paraissent, ses personnages nous surprennent encore plus par leur humanité désespérée. La destruction physique, souvent du persécuté et du persécuteur, n'est que l'aboutissement des sentiments qui les condamnaient à souffrir. La mort est une délivrance, la fin de la malédiction. Chacun est victime, finalement, de ses propres névroses, donc de lui-même.Témoin de certaines de ces histoires horrifiques, le personnage de Mana est étonnant du point de vue de son amoralité. Elevée de façon tout à fait spéciale, en dehors de toute notion de bien et de mal, elle pose sur ce qu'elle vit un regard totalement dépourvu de jugement. Sa vision détachée accentue encore l'impression qu'il y a toujours quelque chose qui nous échappe dans la compréhension de l'être humain.



L'oeuvre au noir de TAKAHASHI offre, en compagnie des visages lisses et des gracieuses chevelures de jais de ses héroïnes, bien des heures d'immersion dans des mondes gouvernés par la peur. Et pose de manière originale l'être humain, ailleurs souvent présenté comme fuyant la terreur et le malsain, en monstre comme les autres qui trouve sa place dans l'univers de l'horreur.
 
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