Articles | internationalLe 01/08/2003 par Julie BORDENAVELes Romanesques
Avec leurs perruques jaunes et bleues, leurschemises à jabots et leurs maquillages outranciers, les Romanesques auront intrigué lepublic de la convention de Japan Expo. Direct from Tokyo, ISHITOBI Takafumi et MIYAMAE Hiroko étaient là pour nous conter l’histoire du Prince Romanescus Isihitobi et de sa servante Miyamae, dans un improbable show mêlant chansons sirupeuses et français précieux… Kitsch, vous avez dit kitsch ?
Certains d'entre vous les avaient peut-être aperçus l'an dernier lors du 4e Japan Expo, jouant sauvagement sur un tatami au son d'un radio cassettes... Invités cette année de manière officielle, les Romanesques nous ont livré leur prestation live le samedi soir dans le forum. Le spectacle, sous forme de comédie musicale, nous retrace le parcours de
« deux canailles de la haute société française » : l'excentrique Ishitobi alias Prince Romanescus - et sa servante, Miamaye à la moue boudeuse, ... Des costumes excentriques, un univers kitschissime, tout en couleurs, parsemé de jolies trouvailles dans les décors (voir la MirrorBallGirls avec sa boule disco à facettes scotchée sur la tête,
http://www.rmnsq.com/fr/mirrors.html) comme dans la mise en scène (doublage pré enregistré des comédiens assuré par une bande son). Le décor idéal pour qu'Ishitobi déverse sa voix de crooner sur des textes aussi drôles qu'irrévérencieux, versant dans le snobisme (
« la chaîne de mon chien est de chez Hermès »), l'amour mielleux, le dandysme (
« pour les gens qui gaffent au moment crucial, pour les gens qui changent toujours d'emploi, pour les gens qui parasitent la société, c'est la vie, c'est romanesque ! »), parfois dans le mauvais goût assumé (
« je voudrais mourir et pourrir dans votre jardin »). Un subtil mélange qui trahit une grande maîtrise de la langue française.
Il se dégage du spectacle une étrange poésie, hypnotisante par moments : naviguant le plus souvent dans les eaux de l'
easy listening (mouvement artistique s'inspirant de l'univers kitsch des années 60/70), la musique se mue parfois en electro très douce pour accompagner une étrange chorégraphie d'automates. Mauvais goût assumé, vision parodique d'une noblesse surannée : la recette s'avère efficace !
«
Nous parlons d'une vision atemporelle du noble français, une image traditionnelle figée, hors du temps. Nous nous sommes inspirés de l'univers de Lady Oscar : le look avec perruques, chapeaux, nous avons toujours trouvé ça rigolo... C'est l'image d'Epinal qu'ont les Japonais de la France, de la même manière que les Français ont une image un peu exagérée des samouraïs et des ninjas. », explique ISHITOBI. Ses sources d'inspiration ?
« Nous écoutons surtout des tubes japonais. Pour le spectacle, je me suis inspiré du générique japonais de Lady Oscar
, qui m'arrache toujours des larmes ! Sinon, j'écoute du GAINSBOURG, et des groupes comme Il était une fois, dont on reprend J'ai encore rêvé d'elle dans le spectacle. » Les chanteurs à l'eau de rose ont toujours fasciné ISHITOBI : avant de fonder le collectif des Romanesques, il menait déjà une carrière d'entertainer solo à Tokyo, avec notamment le tube L'île déserte de l'amour.
« Mais à l'époque, je ne pensais pas le jouer un jour en France ! », se souvient l'intéressé.
De même, le spectacle des Romanesques était au départ destiné à être tourné seulement au Japon :
« J'étais journaliste sportif au Japon, puis j'ai pris un visa vacances travail pour venir exercer mon métier en France quelques temps. Avant de quitter le Japon, lors de la dernière représentation des Romanesques à Tokyo, j'ai fait dire au Prince « je rentre en France »
. Mais c'était vraiment un gag, il n'était pas prévu que je joue la pièce là-bas ! », s'amuse ISHITOBI. Et puis le hasard s'en mêle, et alors qu'il travaille en tant que journaliste pour le France news digest, (un journal pour les Japonais de Paris, type l'OVNI), ISHITOBI tombe sur une petite annonce pour un concert. La première représentation française des Romanesques a donc lieu au Festival Extrême Orient à Paris en 2000, et la recette fonctionne... hormis l'accent.
« Nous avions fait cette représentation en français, pour notre public parisien. Or, les spectateurs nous demandaient « s'il vous plaît, chantez en français »
. Ils croyaient que nous chantions en japonais, tellement notre prononciation était mauvaise ! », s'esclaffe ISHITOBI. Après avoir testé son spectacle auprès de clients et d'amis, ISHITOBI en affine donc l'écriture, ce qui permet aujourd'hui au spectacle de tourner dans un français impeccable, avec toute la nuance que requiert la langue.
À son retour au Japon en 2001, Sony Japan s'empare du phénomène Romanesques, et propose un contrat d'aide à la diffusion, pour faire connaître la troupe en France. Les Romanesques repartent à Paris, décidés à faire leur trou, et n'oublient pas les amis dans leur quête.
« Comme on connaît beaucoup d'artistes japonais, dont quelques-uns résident en France, et qui ont du mal à exposer, nous leur avons proposé de créer des oeuvres en rapport avec la troupe », explique ISHITOBI. Ainsi, l'Expo itinérante Romanesques présente nombre de produits dérivés autour de l'univers des protagonistes : figurines, photos, badges, CD, illustrations, costumes, peintures... et même un manga en préparation !
Néanmoins, si le succès est venu rapidement au Japon, la place est plus dure à se frayer en France :
« Les Japonais travaillent beaucoup, donc ils sortent moins, et vont surtout voir des choses qu'ils aiment. En France, les spectacles sont moins chers, les Parisiens ont tendance à tester beaucoup plus de choses, donc ils sont plus sévères. Mais ils font également fonctionner le bouche à oreilles si ça leur plaît. » De fait, les dates se multiplient depuis deux ans : passages dans des festivals (dont le off d'Avignon), dans des salles, dans des boîtes branchées parisiennes (La Flèche d'or, le Nouveau Casino)... jusqu'à se produire en juillet à Japan Expo.
« Nous-mêmes nous n'allons pas en conventions ; nous avons davantage l'habitude de jouer devant un public plus âgé, comme celui du Nouveau Casino. En fait, nous visons plutôt des gens entre 20 et 30 ans, qui n'ont pas forcément d'intérêt pour le Japon, afin de leur faire découvrir notre vision des choses. Nous avons rarement l'occasion de jouer devant un public aussi jeune que celui de Japan Expo. Néanmoins, les animefans français sont plus ouverts que leurs homologues japonais (rires): tant mieux si notre univers touche le plus de monde possible ! ».
Multitude des salles et des événements culturels, le contexte du spectacle vivant est plus évident en France qu'au Japon, même si les récents problèmes concernant le statut des intermittents risquent de ternir le tableau.
« La vie d'artiste est difficile. Nous avons suivi les problèmes concernant le statut d'intermittent, bien que cela ne nous concerne pas directement. Nous avons été très impressionnés par l'annulation d'un festival comme Avignon : les Japonais sont plus résignés. La France, c'est vraiment le pays de la révolution ! »Même si les artistes japonais ont encore du mal à se frayer une place auprès du grand public, on assiste depuis quelques temps à la multiplication d'événements liés au pop art japonais (soirées Japan Invasion, Asia Party, Yumedia...). À travers l'émergence d'artistes comme Kenzo SAEKI
« l'homme à la tête de sushi » qui propose du
GAINSBOURG made in Japan Pizzicato 5 (qui s'attelle à des reprises de POLNAREFF), ou les Cappuccino qui jouent sur le concept
Ultra Kitch de Luxe , les artistes partagent une même vision de l'esthétique, teinté d'élégance kitsch. Et même si les Romanesques s'octroient le luxe de poser un regard plus critique et plus parodique sur cet univers, la troupe participe à l'ouverture d'un axe culturel Paris / Tokyo.