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Le 01/09/2002 par Stephane FERRAND

Butoh, la mémoire des ténèbres

On connaissait le théâtre de Kabuki et son art de l'immobilité, le théâtre de Nô et ses pas glissés, mais une autre forme d'art théâtral, participant également de la danse, remporte de grands succès au Japon et commence à exister sur un plan internationnal : le Butoh.

Le mot lui-même fait référence à une danse pratiquée dans les campagnes du Japon médiéval pour les cultures. Bu signifie danse, et Tho, piétiner le sol... Il s'agissait d'une danse traditionnelle dont le piétinement du sol devait permettre de s'attirer les bonnes grâces de la divinité de la terre. Mais c'est au sortir de la seconde guerre mondiale que le Butoh trouve une nouvelle existence. Son nom complet, Ankoru Butoh, signifie " Danse des Ténèbres ", fut officialisé par l'artiste HIJIKATA et se qualifie comme un intermédiaire entre les danses traditionnelles japonaises et le théâtre de mime, en rupture avec les caractéristiques habituelles de la danse et laissant large place à l'improvisation.
Le résultat est assez désarmant, proche parfois de ce que l'on nomme la danse moderne, et l'alternative est proposée au spectateur de suivre l'interprétation des thèmes dans le jeu de piste des références, ou de se laisser porter par ses impressions, son instinct. Le spectacle en lui-même reste assez impressionnant Le genre fut relancé en 1959 à l'occasion de la présentation de Kinjiki, une courte pièce, sans musique. Un scandale. Ce revival fut initié en fait par le besoin d'exprimer la douleur créée par le largage des deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagazaki. Il s'agit plus d'une expression d'un trauma que d'une revendication politisante. Son nom de "Danse des Ténèbres" prend alors tout son sens, de même que les conditions d'expression de celle-ci.



Des corps de danseurs peints en blanc, des mouvements emprunts de lenteur, des postures torturées et complexes, les conditions du Butoh sont toutes entières tournées vers les thèmes qu'elles doivent évoquer : la peur, le désespoir, la mort, mêlées à la sérénité, l'extase, l'érotisme. Les spectacles de Butoh mettent ainsi le spectateur parfois mal à l'aise, lors de passages représentant la violence, ou de simili actes sexuels contre-nature. Mais cet art fascine, d'abord par son aspect mystérieux, la force de son interprétation et l'intransigeance avec laquelle sont traités les thèmes humains des pièces. L'angoisse est également puissamment ressentie par l'auditoire. Le jeu y fait, bien sûr, mais l'on se laisse vite prendre par ces visages sombres dans leur attitude, blanc dans leur teint, ces corps tordus, jetés au sol, ces gestes abrupts comme venus d'un autre âge, cette ambiance dénuée de couleurs, comme dénuée de vie. Et ce blanc, angoissant, qui oint chaque corps est aussi celui qui finira par inspirer aux spectateurs cette impression de sérénité, de plénitude, de calme.



Le Butoh porte en lui-même la particularité d'appeler, en références, aussi bien l'actualité, les thèmes quotidiens, de par son fond, que l'art des danses rituelles et médiévales, de par sa forme. Le Butoh peut être ainsi rapproché de l'Ausdrucktanz allemand, sorte de mélange de danse et de théâtre, né dans les années 1920 et se caractérisant par une recherche de liberté dans la danse et les émotions qui la motivent, au travers d'une mise en scène basée sur le mouvement, associée à des thèmes de la vie contemporaine. Les deux grands maîtres japonais du Butoh, sont messieurs OHNO Kazuo et HIJIKATA Tatsumi qui, se rencontrant en 1954, lieront leur destinées professionnelles autour du Butoh et lui donneront ses principales formes. Aujourd'hui, le Butoh est véhiculé principalement par trois compagnies : Sankaï Juku, Byakko-sha et Dance Love Machine qui en proposent diverses interprétations, de la plus traditionnelle à la plus moderne.



Mysticisme d'un culte de la mort, provocation brutale visant à choquer, noirceur poussée jusqu'au grotesque, catharsis d'un peuple, il y a un peu de tout cela dans le Butoh, mais bien plus encore. Cette étonnante danse jouée apparaît presque d'autant plus jusqu'au-boutiste que l'art japonais mit longtemps avant d'explorer et d'accepter les blessures de son passé. Le Butoh porte ainsi la force d'un cri, et le cortège de larmes qui l'accompagne, jusque dans son côté libérateur.
 
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