Recherche

OKRecherche avancée »

dans les kiosques

Dans les kiosquesFEUILLETER LE MAG

Partenaires

Articles | international
Le 01/08/2002 par Nathalie B.

Rhapsodie en août

En 1991, le grand cinéaste japonais KUROSAWA Akira réalise Rhapsodie en août, mélancolique récit autour d'une grand-mère de Nagasaki et de ses quatre petits-enfants réunis le temps des vacances. Par ce film tendre et un peu didactique, KUROSAWA se souvient de la bombe atomique tombée sur Nagasaki le 9 août 1945.

KUROSAWA Akira (1910-1998), auteur notamment de grands films épiques (Les sept samouraïs, Le château de l'araignée, Ran, pour ne citer qu'eux), où les sentiments les plus forts s'inscrivent dans des reconstitutions historiques exceptionnelles, a, sur la fin de sa vie, réalisé un film à part. Loin de ses sujets de prédilection, il se penche avec Rhapsodie en août sur les traumatismes dus à la bombe atomique, à travers trois générations de japonais et leur rencontre avec un parent américain.

Durant l'été 1990, une grand-mère accueille ses quatre petits-enfants chez elle, dans la campagne proche de Nagasaki. Ses deux enfants sont à Hawaï afin de retrouver son frère aîné Suzujiro, mourant, à la demande de celui-ci. Parti du Japon pour l'île américaine en 1920, Suzujiro est devenu riche grâce à sa plantation d'ananas, s'est marié avec une américaine et a eu un fils, Clark. Les petits-enfants restés près de leur grand-mère tentent de la convaincre de faire ensemble un voyage à Hawaï pour voir son frère une dernière fois. Mais la vieille femme est plus que réticente, préférant profiter de la présence de ses petits-enfants chez elle. Elle leur raconte sa jeunesse entourée de ses dix frères et soeurs, et la mort de son mari, tué par la bombe atomique lâchée par les Etats-Unis sur Nagasaki le 9 août 1945. Entre une campagne secrète et inconnue, et la ville de Nagasaki où subsistent quelques vestiges du bombardement, les petits-enfants Tateo, Minako, Shinjiro et Tami posent sur la tragédie un regard nouveau.
Comme dans une fable, KUROSAWA mêle fantastique et réalisme, la grand-mère et sa vaste maison traditionnelle au toit de chaume, perdue entre les champs et la forêt, semblant sortir tout droit d'un conte. Mais les petits-enfants, de l'adolescent au plus jeune habillés de jeans, sont là pour nous rappeler que nous sommes bien à la fin du XXe siècle. Les histoires teintées de fantastique de la grand-mère accentuent encore cette ambiance ambivalente, où les amoureux suicidaires et l'esprit de la cascade prennent vie sous le regard bienveillant de la lune. Bien qu'effrayant sa descendance, les récits de la vieille femme lui permettent de tisser des liens avec elle. Le Japon traditionnel, sur le point de disparaître, va à la rencontre de celui de la jeunesse et de l'avenir sur une mélodie mélancolique. Pour permettre le dialogue entre les deux mondes, KUROSAWA a crée des jeunes personnages désireux de connaître l'événement qui a changé la vie de leur aïeule, conscient qu'elle est un peu étrange, et surtout qu'elle leur est finalement étrangère, comme quelqu'un dont la vie tient à un secret.
Tateo, Minako, Shinjiro et Tami voulant connaître l'histoire de leur grand-père, se rendent sur les lieux de mémoire. Ceux, figés dans le temps, comme les monuments aux morts, et ceux encore vivants, sans doute les plus émouvants, comme l'école où est mort leur aïeul. Au bout de la cour de l'école actuelle, se dresse le portique pour les jeux d'enfants en ferraille des années 40, complètement déformé par le choc et la chaleur de la bombe.



Mais l'éventualité du voyage à Hawaï vient bousculer l'harmonie de ce milieu d'été. Les enfants de la grand-mère reviennent enchantés de l'île. Ils ne tarissent pas d'éloges sur la vie telle qu'elle est là-bas, sur la surface de la plantation d'ananas de leur oncle, sur Clark, leur cousin, et discutent avidement des avantages dont ils vont pouvoir profiter du fait des liens avec cette riche branche de la famille. Leur mère se rend compte qu'ils ont tû la cause de la mort de son mari.
KUROSAWA utilise ses personnages pour présenter les différentes attitudes face à la bombe. Après la grand-mère, qui parle du passé naturellement, ses petits-enfants, emplis de curiosité et de peur, il présente le comportement, complexe, de la génération intermédiaire, celle des parents. Enfants de l'immédiat après-guerre, qui n'ont pas ou très peu connu la bombe directement, ce sont les salarymen du Japon nouveau et prospère de la reconstruction, obnubilés par la réussite économique. Soucieux à l'excès d'avoir de bonnes relations avec la branche américaine de la famille, amnésiques par intérêt, ils préfèrent taire le drame de Nagasaki et la mort de leur père. C'est sans doute le passage le plus caricatural du film, tant le trait semble appuyé et pourtant... A regarder de plus près les relations diplomatiques nippo-américaines depuis 1945, on y trouve guère trace d'évocation du passé, mais bien une volonté de tourner la page, de reconstruire, d'oublier. Voire une allégeance de certains organismes politiques vis-à-vis des Etats-Unis, comme sur des dossiers sensibles tels que l'omniprésence des bases américaines sur l'île d'Okinawa... D'où des rapports ambigus entre les deux nations, le Japon paraissant parfois éternellement reconnaissant de la reconstruction réalisée par le pays qui l'a malgré tout détruit. On comprend alors la réaction de la grand-mère, qui traite de "mendiants" ses enfants, persuadés que l'évocation de la bombe va gêner la famille hawaïenne.

Pourtant la vieille dame finit par accepter d'effectuer le voyage pour Hawaï. Mais, souhaitant participer aux cérémonies d'hommage aux morts de Nagasaki, elle décide de partir après le 9 août, et explique la raison de son geste à la famille de son frère par lettre interposée. Aussitôt, Clark, son neveu nippo-américain, annonce sa venue. Tout le monde est surpris par cette nouvelle, et les enfants de l'aïeule craignent que leur mère ne mette son neveu dans l'embarras par l'évocation de la bombe.
La surprise viendra, contre toute attente, de l'attitude de Clark. La fin du film est consacrée à la rencontre entre la grand-mère, ses petits-enfants et leur parent américain. Elle est un peu étrange par rapport au reste, idéalisée (la grand-mère nippone et le jeune américain se comprennent parfaitement, au-delà de l'âge et des cultures opposées) et idéaliste, à l'image du personnage de Clark (joué par un Richard GERE qui parle japonais, ce qui est assez amusant). Mais peut-être est-ce là le ton qu'a voulu lui donner le réalisateur. La toute dernière scène, la grand-mère revivant l'explosion de la bombe sous une tempête, sa famille la poursuivant sous la pluie, est, elle, magnifique.



Didactique, parfois un peu naïf mais sincère, Rhapsodie en août peut être vu à la fois comme un tableau d'une société japonaise embarrassée par ce qui est sans doute le plus grand drame qu'elle ait connu au XX ème siècle, et aussi comme un message adressé à la jeunesse. Ce joli film nous offre un personnage de grand-mère insaisissable, décalée et fantomatique, dont les petits-enfants raillent le crâne rendu chauve avec la bombe, et dont les cheveux n'ont pas repoussé, comme une blessure jamais refermée.
 
0commentaires

    Les commentaires sont fermés

    TOUS LES ARTICLES
    Afficher :
    Classer :