Articles | internationalLe 01/08/2002 par Nathalie B.Hiroshima ou le néant
Hiroshima est à jamais associée dans les mémoires à la bombe et son anéantissement. Pourtant, rares sont les artistes qui ont traité d'un tel sujet à travers leur oeuvre. Le cas est d'autant plus criant qu'il concerne d'abord les artistes japonais.
Dire que Hiroshima est peu présente dans l'imaginaire artistique nippon n'est pas une critique à l'égard du peuple japonais. Il est indéniable que la création ayant pour sujet Hiroshima est plus que rare. Les artistes de l'archipel sont d'ailleurs les premiers à déplorer un tel silence, et à mesurer leur incapacité à parler de Hiroshima. Ceux qui y parviennent doivent utiliser des subterfuges pour contrer leur aphasie, tel SUWA Nobuhiro, réalisateur de
H Story, faux remake de
Hiroshima mon amour de Alain RESNAIS.
Lorsqu'on cherche des oeuvres artistiques, quelles qu'elles soient, traitant de Hiroshima, on est d'abord frappé par la difficulté à les trouver. Phénomène choquant du fait de l'importance de l'événement et de sa présence dans les mémoires encore aujourd'hui. Parmi les oeuvres les plus marquantes, les manga
Hadashi no Gen de NAKAZAWA Keiji, véritable saga familiale, et le très court
Enfer, de TATSUMI Yoshihiro, sont de grandes réussites. Il y a bien aussi quelques romans (dont
Pluie noire de IBUSE Masuji ou les
Cahiers de Hiroshima de OE Kenzaburo), quelques films (dont la série des
Godzilla). Ainsi, les réalisateurs KUROSAWA Akira et IMAMURA Shohei s'y sont essayés, le premier essuyant le feu des critiques occidentales à la sortie sur les écrans de
Rhapsodie en août, sous prétexte qu'il ne parlait pas du "contexte historique" de l'utilisation de la bombe sur, cette fois, Nagasaki. Hiroshima gêne encore de nos jours dans les récits de fiction : mauvaise conscience de l'Occident ou peur japonaise devant son grand cauchemar indélébile ? Les deux sans doute. Ceux qui racontent Hiroshima, ou qui tentent de le faire, remarquent la difficulté qu'il y a à parler de ce qui n'est plus. Effacé de la carte, complètement reconstruit, ce monde de mort absolu remplacé par une cité prospère dédiée à la souffrance passée (tout, à Hiroshima, est fait pour associer le nom de cette ville avec la bombe pour ceux qui l'auraient oubliée) est quasiment inabordable à travers la fiction. Tout au mieux sert-il de décor. Mais pas de sujet. Car comment parler du néant ?
Ancienne rédactrice à la version japonaise défunte des Cahiers du Cinéma, SAKAMOTO Abi, interviewée par Libération en octobre 2001, expliquait qu'il ne s'agit pas de silence, ni d'oubli. Mais elle reconnaît que, dans le domaine du cinéma, c'est bien
"le long-métrage de fiction qui pose problème". Hiroshima est présente dans les documentaires, tels ceux de IWASAKI, tournés sur place en 1945, mais elle apparaît comme une ville morte pour la fiction. D'où la rareté des oeuvres, d'où la place particulière qu'occupe le film de Alain RESNAIS de 1959,
Hiroshima mon amour. Son accueil au Japon est d'ailleurs révélateur des blocages que le nom de Hiroshima provoque. Le film, qui parle avant tout de l'oubli et de la mémoire à travers la rencontre amoureuse entre une française et un japonais, a été rebaptisé lors de sa sortie en 1961
Une aventure de 24 heures, et présenté ainsi comme une histoire d'amour. Le film de RESNAIS, avec les mots de Marguerite DURAS, réussit pourtant l'impossible : parler de Hiroshima, même s'il n'y a plus rien justement de cet Hiroshima dont on parle. Que ce soient des étrangers qui soient parvenus à cela n'est finalement pas si étonnant. Le regard de l'autre est comme un miroir : lui n'a pas à vivre avec un traumatisme collectif, et il n'est pas embarrassé par un héritage détruit, un vide à léguer (comment ne rien transmettre ?). Il peut donc renvoyer une image, comme l'a fait RESNAIS. Ce jeu de glaces est encore dupliqué avec
H Story, le film de SUWA Nobuhiro.
Ce réalisateur, natif de Hiroshima, est représentatif de la deuxième génération, celle qui n'a pas connu directement la bombe. Il explique que
"au début, je n'avais rien à exprimer. Les Japonais ne peuvent pas voir ni parler de cette ville. C'est à la fois trop intime et trop énorme". SUWA devait réaliser un documentaire avec son ami le cinéaste américain Robert KRAMER, qui l'avait convaincu de se lancer dans cette aventure. En effet, le père de KRAMER, un de premiers américains débarqués à Hiroshima après la bombe, en était revenu transformé, traumatisé, sans avoir jamais pu raconter son expérience, jusqu'à son suicide. Mais KRAMER meurt en 1999, et SUWA est tout seul face à son projet, face à ce sujet dont il dit que
"son esprit était paré depuis l'enfance à refouler tout cela". D'où l'utilisation du film de RESNAIS comme point de départ :
"J'ai toujours eu du mal à articuler ce que je ressens pour Hiroshima. C'est pour ça que je fais un film aussi expérimental" disait-il lors de la sortie du film en France, en octobre 2001. Le film, entre fiction et documentaire, montre l'échec d'une équipe à réaliser un remake de
Hiroshima mon amour. Il devient pour son réalisateur une façon de découvrir ce qui a toujours été enfoui, sa propre vision de sa ville, avec ses fantômes et sa mémoire difficile à transmettre. A l'infini se renvoient les images du passé et du présent, on voit peu de la ville après la bombe, sa "réalité" se matérialisant enfin dans la scène finale où les deux amants sont sous le Dôme atomique, silencieux. De nouveau, c'est le néant, mais le néant partagé. De ce fait, ce néant finit par exister. Entre Béatrice DALLE et MACHIDA Kou, il y a, il y aura toujours Hiroshima. Comme déjà en 1959, entre Emmanuelle RIVA et OKADA Eiji, la première disant au second
"Hi-ro-shi-ma. C'est ton nom".
En octobre 2001 a débuté le tournage d'un nouveau film sur Hiroshima, soutenu financièrement par le Centre National du Cinéma français. Il devrait relater la vie de trois générations de femmes, du 6 août 1945 à nos jours. Peut-être va-t-il apporter une nouvelle pierre au processus enclenché par ceux qui luttent contre le besoin de cacher Hiroshima.
Hiroshima mon amour, scénario de Marguerite DURAS, 1960, Gallimard.