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Le 01/06/2002 par Johan SCIPION

Metropolis ou le creuset des mythes

Au delà des très riches univers personnels de TEZUKA Osamu et de Fritz LANG, sur lesquels nous ne reviendront pas dans le cadre cet article, le Métropolis de RINTARO et OTOMO, œuvre fusionnelle par excellence, puise sa substance à des sources très diverses. Depuis les mythologies bibliques et antiques jusqu'à la culture populaire du siècle dernier, ce conte philosophico-politique déploie une très large palette de références.

Dès les premières secondes, les emprunts à la mythologie biblique sont explicites, puisque le film s'ouvre sur l'inauguration de la Ziggourat de Métropolis, un gigantesque complexe architectural, composé de cinq tours high-tech interconnectées." Mais qu'est-ce donc qu'une ziggourat ?" me demanderez-vous "C'est un monument caractéristique de la civilisation mésopotamienne", vous répondrai-je. J'ajouterai encore qu'il s'agit d'un temple en forme de pyramide à degrés, au sommet duquel était construit un sanctuaire. Celui-ci renfermait peut-être, bien que sur ce point rien ne soit certain, un trône monumental, réservé à la divinité. La ziggourat la plus célèbre est bien évidemment la tour de BABEL, édifice d'exception construit dans la très puissante cité de Babylone. Elle est le support d'une légende bien connue, retranscrite dans le Pentateuque.



Assez curieusement inséré dans la Genèse, entre la Table des peuples nés des rescapés du Déluge et la généalogie d'Abraham (début du chapitre 11), il s'agit d'un très court passage, puisqu'il ne comporte en tout et pour tout que neuf versets. Cette relative brièveté étonne, si l'on considère l'impact finalement assez important qu'a eu cet épisode dans la culture et l'art occidental, voire mondial. C'est que cette légende était, par sa grande richesse thématique, une matière première idéale pour les peintres, écrivains, philosophes... et autres mangaka ! Mais que dit exactement la Bible ? Autrefois, tous les hommes parlaient la même langue, ce qui leur permettait d'agir - et de construire - à l'unisson. De leurs efforts, naquit la tour de BABEL, BABEL étant tout simplement le nom hébreu de Babylone. Construit sur « bab » (porte) et « el » (Dieu), BABEL signifierait donc littéralement « la porte de Dieu », ou encore « la porte du Ciel ». Cette hypothèse étymologique est particulièrement intéressante lorsque l'on sait que les bâtisseurs de la tour voulurent, dans leur immense orgueil, qu'elle soit assez haute pour toucher le domaine de Dieu. Celui-ci s'en avisa et décida d'y mettre le holà. Il brouilla la langue des hommes, la diversifiant en une multitude de dialectes, ce qui eut pour effet de disperser l'humanité aux quatre coins de la Terre.



S'inspirant à la fois de données historiques et mythologiques, on voit immédiatement, au regard des explications qui précédent, de quelle manière le scénario de Métropolis use et abuse du mythe et de la symbolique de la tour Babel. La légende qui s'y rapporte est d'ailleurs connue de plusieurs personnages du film, en particulier d'Atlas, le leader de la révolution ouvrière, qui la raconte à Kenichi, et de Shunsaku, l'inspecteur japonais. Le Trône du Pouvoir sur lequel aucun humain ne peut s'asseoir, l'orgueil de Duke Red, démesuré et maintes fois souligné comme tel dans le cours du récit, ou encore le canon à énergie de la tour, qui vise le soleil, symbole divin par excellence, sont autant d'éléments narratifs qui renvoient directement à Babel, au même titre d'ailleurs qu'un certains nombre de références plus subtiles. Ainsi, la Ziggourat apparaît-elle à plusieurs reprises (comme dans le film Metropolis d'ailleurs) couverte de texte, d'hermétiques traités scientifiques et théologiques évoquant bien entendu la légende des langues humaines. Notons également que la police politique aux ordres de Duke Red, cette Gestapo dirigée par Rock, est appelée milice de Marduk, Marduk (ou Mardouk) étant la divinité tutélaire des babyloniens.

En bref, tout est fait pour identifier Métropolis (ville gangrenée par la déliquescence de ses élites, l'injustice sociale et le fascisme) et Babylone, demeurée dans la tradition chrétienne comme l'archétype de la cité corrompue. « Mère des prostituées et des abominations de la terre » dit même le Nouveau Testament (Apocalypse 17.5). Mais s'il n'hésite pas à convoquer la mythologie biblique, Métropolis est bien loin d'être le premier anime à le faire. On se souvient notamment des nombreuses références kabbalistiques d'Evangelion, dans lequel on retrouvait également un Marduk, en l'occurrence un institut spécialisé dans la sélection des enfants aptes au pilotage des Eva. Mais Métropolis va plus loin, osant un personnage à la forte symbolique christique.



Seule figure féminine du film (à l'exception notable d'Aimei, la gouvernante au service de Duke Red), Tima revêt avant tout les atours d'un ange. Ainsi, lorsque Kenichi la rencontre pour la première fois, dans l'incendie du laboratoire du Dr Laughton, lui apparaît-elle sous la forme d'un être de pure lumière. Par la suite, elle se retrouve à plusieurs reprises figurée dans la même veine graphique, depuis le vent qui agite ses cheveux, les transformant en nimbe blond, jusqu'au halo lumineux qui la détache de ce décor souterrain auquel elle n'appartient visiblement pas. On soulignera encore cette scène dans laquelle elle apparaît en gloire, c'est-à-dire dans une auréole enveloppant tout son corps, un traitement que la peinture religieuse réserve généralement au Christ (par opposition au nimbe, qui n'entoure que la tête, et qui désigne indifféremment anges et saints). Un oiseau blanc qui, à ce moment, se pose sur son épaule, et dont les ailes viennent battre son dos, achève de l'identifier avec une créature céleste. Car Tima est un être de l'air, du ciel, ce qui est particulièrement signifiant lorsque l'on considère la dichotomie rouge (sous-sol, obscurité) / bleu (surface, lumière) qui traverse tout le film. Métropolis est donc tout entier l'histoire d'une ascension, celle de Tima, qui depuis la zone la plus profonde de la cité, se fraie petit à petit un chemin vers son point le plus élevé, le Trône du Pouvoir au sommet de la Ziggourat.



Tima serait-elle donc un nouveau messie ? Son martyr final, sa Passion, semblerait l'indiquer, tout autant que ce plan éphémère, qui, alors qu'elle est assise sur le Trône du Pouvoir, l'inscrit brièvement dans une croix latine. Mais, à compter que Tima soit réellement un messie, c'est celui des robots, pas des hommes. Car les robots sont les esclaves de Metropolis, assujettis comme ils le sont à une législation spéciale, qui ressemble furieusement aux très célèbres Lois de la robotique telles qu'énoncées par Isaac ASIMOV, à savoir :
1- Protection des êtres humains
2- Obéissance aux ordres reçus
3- Auto-conservation, mais seulement dans la mesure où cela n'est pas incompatible avec les deux premières directives.
Aliénantes par définition, ces Lois sont le carcan programmé d'un lumpenprolétariat robotique corvéable à merci. C'est donc eux que Tima entend libérer, quel qu'en soit le prix, et il est monstrueux. Cependant, une fois assise sur le Trône du Pouvoir, n'affirme-t-elle pas elle-même, qu'elle fait ce qu'elle doit pour donner à Duke Red la punition qu'il mérite pour avoir méprisé les robots ? Dans ces conditions, peut-être serait-il alors plus pertinent de la considérer comme la Némésis personnelle de Red, selon la conception que les anciens Grecs avaient de cette divinité vengeresse, dont la fonction première était de veiller à ce que les orgueilleux mortels ne tentent pas de s'égaler aux dieux. Hypothèse séduisante, puisqu'elle recoupe assez élégamment la légende de BABEL, dont je vous parlais plus haut.



On pourrait encore évoquer la mythologie grecque à propos de la genèse de Tima, être artificiel né des désirs conjugués de Duke Red et du Dr Laughton. Ce dernier, savant fou par excellence, est une figure classique de la science-fiction. Trafiquant d'organes et (ré)animateur de cadavres, il rappelle plus qu'un peu cet archétype du genre qu'est le Victor FRANKENSTEIN du célèbre roman de Mary SHELLEY. Mais il y a également, et c'est là qu'interviennent les mythes antiques, et plus précisément Les métamorphoses d'OVIDE, quelque chose de Pygmalion en lui, comme en Duke Red d'ailleurs, car l'un comme l'autre sont, à leur manière, amoureux de Tima. Rappelons pour mémoire que Pygmalion était un roi légendaire de Chypre, qui avait sculpté une statue dont il était tombé amoureux, et qui avait obtenu d'Aphrodite, la déesse de l'amour, qu'elle lui donne vie. Mais Red, avec l'orgueil insensé qui le caractérise, n'aurait su se contenter de créer un être ordinaire, destiné à remplacer sa fille décédée. Non, il lui fallait un super-humain, un Übermensch, un robot parfait, qui ne soit handicapé ni par les émotions ni par les sentiments. Tima pourtant, dont la création n'a pas été tout à fait complète, ne sera pas, handicapée qu'elle est par ses défauts de fabrication, cet être divin pour lequel il avait construit la Ziggourat. Car elle est en fait un être incomplet, une créature fragile qui, à la manière de Rachel, la réplicante immortelle de Blade Runner, ignore elle-même qu'elle est un robot, ou plutôt un androïde, c'est-à-dire un robot ayant en tout point l'apparence d'un humain. C'est aussi cela Metropolis, le cheminement d'une âme brisée à la découverte de sa propre identité, de sa propre nature.
 
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