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Le 01/05/2003 par Nice sensei

Coup d'état club : le cauchemar

Coup d’état Club (KAKUMEIBU) est un manga de MATSUMOTO Kôji, 6 volumes aux éditions Kodansha, collection Yanmaga. Le feuilleton parut dans Young Magazine dès le numéro 38 (année 2000) pour s'achever au 11 (année 2002).

Matsuzaki Jun est en 1ère année dans un lycée réservé aux garçons. Son passe-temps est de se travestir en fille ! Supportant mal la pression de l'entourage (famille, personnel scolaire), ce hobby lui permet de s'extérioriser. Un jour, par hasard autant que par amour pour une lycéenne, Jun entre au "Coup d'état club".
Il s'aperçoit vite que cette association mène d'obscures activités sous la houlette du charismatique Matsuoka Yûji. Dans l'ombre, ce dernier dirige une Kagekiha (troupe d'élite), sorte de milice composée d'extrémistes qui visent à provoquer d'innombrables incidents sur le territoire japonais pour favoriser la restauration de la "Réalité"...



Yûji, en 3ème année dans le lycée de Jun, est plein de sang froid, de flegme et d'indifférence. Il oeuvre pour la restauration de la Réalité et perpétue des attentats. Il est le leader au sein du club et s'assure la totale fidélité des adhérents en les obligeant à commettre un acte illicite : fumer de la marihuana en guise de cérémonie d'intronisation. Le besoin de domination et de supériorité chez Yûji le rend névrotique et impitoyable. Il n'hésite pas une seconde à punir ses "adeptes" d'une décapitation par petits coups de scie. Le père de Yûji tient les rênes d'un parti politique et subventionne le "Coup d'état club" ! Les politiciens s'entendent avec la police pour éliminer et imposer le silence aux membres du club lorsqu'ils deviennent trop gênants. Supprimer ses collègues s'assimile, selon Yûji, à un jeu où plus aucune règle ne subsiste, autrement dit, c'est sa Réalité ! Fils d'un homme important, il est naturellement craint, respecté et admiré. Habitué des magouilles, il connaît plus que quiconque la société fantoche dans laquelle il évolue. Manipulateur, il dirige, aide, secourt les autres pour mieux asseoir ses ambitions.



Le "Coup d'état club" dissimule donc un groupe extrémiste. Son gourou, Yûji, brasse énormément d'argent et en extorque autant à ses fidèles sous prétexte de pouvoir réaliser leur rêve. La philosophie qui y règne titille la loi sur les mineurs et encourage aux crimes. Le recrutement est focalisé sur les lycéens. Les collégiens sont trop immatures, les étudiants et les adultes sont déjà modelés. Les sans-abris sont également privilégiés, car vulnérables. Le but ultime est la restauration de la "Réalité". Pour se faire, le plan consiste à se positionner comme un ennemi du Japon, de tuer sans distinction et de détruire les villes. Les résultats escomptés sont : instaurer un climat de peur, une paranoïa collective. Selon Yûji, le pays s'endort sur ses lauriers et pourrit. Le peuple japonais vit artificiellement et oublie ce qu'est la mort. La Réalité prônée par le club fait la part belle à "l'attaque défense". L'instinct de survie est synonyme de Réalité.



Alors que le manga s'articule autour des deux personnages phares que sont Jun et Yûji, l'auteur complexifie sa peinture d'une jeunesse à la dérive par une galerie de portraits au vitriol. Parmi eux, le scénario intègre la famille Murakami et les deux soeurs Eiko et Mii.
La famille Murakami compte 3 membres : Megumi, prostituée dans un salon de massage, Kenichi et Yoshino, le plus jeune, qui ne supporte pas le regard d'autrui, cette phobie l'incite à se couvrir entièrement le corps de pansements. A la mort de leurs parents, l'entourage s'est accaparé l'héritage, obligeant Megumi à subvenir aux besoins de ses frères.
Kenichi devient un membre du club, rendu violent au contact de Yûji, il tabasse son petit frère et, tout comme Jun, se travestit volontiers. Il est conscient d'être un lâche et que sa "tenue de combat", autrement dit son déguisement, l'autorise à faire des choses qu'il croit impossible à réaliser. Il en use et en abuse dans sa lutte contre le club. Kenichi a un ressentiment presque anormal envers Yûji. En réalité, il s'est entiché du gredin ! Aimant aussi les femmes, l'issue du combat décidera de son identité sexuelle. Pensant utiliser Jun comme otage, il le jette dans les bras de sa soeur aînée, Megumi. Traitement de choc à base d'humiliation sous tous les angles ! Malgré la singularité de leurs rapports, Megumi a une influence positive sur Jun et le traite comme un membre de la famille.



Au contraire de Kenichi, Jun a du mal à assumer le besoin de se travestir. Lorsque Eiko lui avoue ne pouvoir le regarder comme un homme, il tentera de résister à son vice lors de l'affrontement final contre Yûji, mais y succombera car son affectivité l'emporte sur sa raison. En femme, Jun acquiert force, indépendance, courage, puis le droit de choisir sa voie. Jun utilise le langage féminin (propre au japonais) et se rend parfois coupable d'actions ignobles. A-t-il pour autant plusieurs personnalités ? Officiellement non, officieusement peut-être... La conscience de Jun brasse chaque événement de sa vie et en tire une synthèse. Cependant, certains événements non intégrés deviennent semblables à des satellites, provoquant un manque d'unité et engendrant les complexes. Jun est conscient des symptômes mais ne perçoit pas le complexe en lui-même. Il est tantôt maître tantôt esclave de son "Moi" proprement dit et du "Moi" lié à son complexe. Dans la vie quotidienne, Jun et Kenichi s'infériorisent, afin d'empêcher qu'on puisse leur reprocher quelque chose et évitent de s'opposer aux autres par des actions d'éclat. Mentalement, ils se sont castrés afin de ne pas l'être physiquement. S'ils n'avaient pas croisé le chemin de Yûji et vécu cette effrayante épreuve, leur future vie aurait été organisée autour de ce complexe.



Mii, Jun et Kenichi souffrent d'insécurité, de peur et d'impuissance. Leurs solutions : la quête d'amitié pour Mii, alors qu'elle a toujours été en proie à la méchanceté des autres, et l'apparence féminine pour Jun et Kenichi, qui ne se sont jamais comportés en hommes. Ce mécanisme de compensation n'éradique pas le sentiment d'infériorité, il le recouvre simplement d'illusions. Jun commence à s'en rendre compte quand il aide Mii à retrouver son amie. Piqué par la curiosité, Jun prend plaisir à mettre à nu le côté sombre des gens. Il déchire le voile d'illusions protégeant autrui et est réticent à se débarrasser du sien. Ce sera long et douloureux, mais la révolution s'opère en son coeur. Avant l'éclosion, Jun devra abandonner tous ses repères et vivre la "Réalité" de Yûji.



Deux autres personnages s'insèrent dans ce canevas de relations humaines tordues. Eiko est en 1ère année dans un lycée de filles et amoureuse de Yûji. C'est pourtant par amour pour elle que Jun entrera au Coup d'état Club. Très active et pleine de vivacité, elle cache un côté têtu et opiniâtre. Elle obéit aveuglément à Yûji tout en étant attirée par Jun. Elle agit avec ce dernier comme elle aimerait le faire avec Yûji, trop inaccessible. Consciente que la philosophie de Yûji est dangereuse, il lui faudra pourtant endurer l'horreur d'un massacre pour se libérer du joug de son ami d'enfance. Celui-ci rend malheureux ceux qui l'approchent, elle en est le 1er exemple.
Mii, la soeur jumelle de Eiko, a un caractère très doux et est souvent maltraitée. Elle traîne un traumatisme sexuel dû à un rapt durant son enfance. Avec l'une de ses amies, elles fut victime de vieux dégueulasses. Refusant de se soumettre, son amie fut frappée à mort. Craignant de subir le même sort, Mii obéit docilement et catalogua, sur le coup, son amie comme idiote. Depuis, Mii empoigne le sexe d'un homme (dans le meilleur des cas) ou se sent obligée de le porter à la bouche chaque fois que l'insécurité la tenaille. Une sorte de dérivé du syndrome de Stockholm : Mii ne se réfugie pas auprès de son tortionnaire mais dans la pratique que celui-ci lui a imposée durant l'enlèvement. Se sentant coupable du décès de son amie, l'adolescente veut aujourd'hui sauver une de ses camarades de classe et se racheter. Jun l'aidera, allant même jusqu'à pratiquer une fellation à sa place (Jun et MII étant tombés dans un piège ourdi par Kenichi), qui le fait à moitié vomir, pour éviter que Mii revive sa douloureuse expérience.



Coup d'état Club est la 1ère série de MATSUMOTO-sensei qui était plutôt anxieux quant au chalenge d'une parution hebdomadaire dans le Young Magazine. De son propre aveu, cela n'a été que souffrance tout du long ! Sa semaine de travail se découpait ainsi : 6 nuits blanches, consacrées aux dessins, et 1 seul jour destiné à l'élaboration du scénario. Habitué à croquer des histoires courtes, il s'est lancé dans un feuilleton qu'il savait fastidieux à mettre en page. Sa démarche vis-à-vis du travail en a été bouleversée. L'artiste reconnaît que la 1ère partie du manga foisonne d'informations et d'avis différents, voire contradictoires. Il a bien cru que le lecteur s'y perdrait ! Puis, le doute c'est installé en lui : pourrait-il boucler l'histoire en 6 volumes comme prévu ? . MATSUMOTO-sensei confie "Emporté par mon élan, j'ai fini par dessiner des choses absurdes". Par ailleurs, quand Yûji avoue qu'il est un extrémiste, la "malveillance" de l'auteur a jailli au grand jour. Yûji est une sorte de défouloir inconscient. "A l'origine, le manga devait mettre en exergue les différences d'opinions et les disputes entre amis mais je me suis un peu perdu en route ! Toutefois, j'ai su retrouver le chemin de ma 1ère idée lors du dénouement final. J'en tire satisfaction". Le développement est assez basique ce qui, d'un autre côté, fait nettement ressortir le sujet du travestissement. Devenir beau (belle ?) en se travestissant est un peu méchant.



MATSUMOTO-sensei avoue qu'il serait un monstre s'il passait à l'acte ! Néanmoins, il met en garde son lectorat : endosser la personnalité d'une autre personne, via le déguisement, est surtout une bonne excuse et adopter une condition féminine est loin d'être nécessaire. Se travestir en l'autre sexe (homme ou femme) est en relation étroite avec le désir charnel et trahit l'un des malaises de la société moderne. Le mangaka aimerait approfondir le sujet dans une prochaine oeuvre. Dans le théâtre traditionnel japonais (Nô, Kabuki) les hommes assurent les rôles féminins. Par exemple, le terme Onnagata (Kabuki) désigne ce genre d'exercice depuis 1629, date à laquelle les femmes furent interdites de scène, sous prétextes de moralité...
Si Coup d'état Club est sans concession, le trait de MATSUMOTO-sensei privilégie, en revanche les courbes et les portraits réalistes. Yûji déroge légèrement à la règle. En effet, sa silhouette est découpée à la serpe et ses yeux adoptent une forme géométrique menaçante. L'apparence du leader est en totale corrélation avec sa philosophie tranchée. A noter que les personnages sont tous bien portant avec des épaules de camionneurs ! Les coups de plumes, qui balafrent essentiellement les visages, intensifient la noirceur de l'oeuvre. Présents autour du regard et au-dessus du nez, ils accentuent la démence, la colère, la peur ou la détresse et varient selon le contexte observé. La dominante de noir est flagrante, et sied à ce thriller appréciable, qui joue sur plusieurs plans, notamment le psychologique. Le paysage enneigé à la fin est LA note d'optimiste.



Les détracteurs du manga seront ravis de lire Coup d'état Club qui recèle de la violence, du sexe, et traite de sujets dérangeants comme l'homosexualité latente chez les jeunes, le terrorisme aveugle, l'embrigadement et le pouvoir des sectes, l'inceste supposé et non montré, etc. Cependant, méfions-nous des interprétations hâtives susceptibles de pervertir le véritable message du manga. Certes, tout n'est pas parfait mais les excès ne sont jamais gratuits. Bref, ça commence sur un air de Fight Club, se poursuit sur un morceau déjanté de Battle Royale et se conclut par Un (des) petit(s) meurtre(s) entre amis.
 
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