Articles | cinémaLe 01/08/2001 par Julien BASTIDEL'énigme Avalon
Sélectionné hors compétition au dernier festival de Cannes, Avalon a tout de l'OFNI (Objet Filmé Non Identifié). Film hybride live/animation gavé d'effets spéciaux numériques, Avalon est l'oeuvre de OSHII, réalisateur visionnaire de Patlabor et Ghost in the Shell, c'est dire si on a hâte de juger sur pièces... Futur film-culte ou nanar en perspective ?
OSHII Mamoru est né en 1951 à Tôkyô. Diplômé de l'Université d'Art de la ville en 1976, il entre la même année à la Tatsunoko (studio d'animation), où il fait ses premières armes avant de diriger l'animation de
Gatchaman (
La bataille des planètes). En 1980, il entre au fameux Studio Pierrot, alors spécialisé dans l'adaptation d'oeuvres littéraires. Il participe à
Nils Holgerson puis dirige quelques épisodes de
Lamu. En 1983, il réalise le premier film tiré de cette série,
Lamu : Only you.
C'est le tournant de sa carrière : il s'affranchit de l'oeuvre originale pour livrer sa propre vision. Il récidive plus fort encore en 1984 avec
Lamu : Beautiful dreamer et tire la série humoristique vers l'abstraction philosophique... Il devient ensuite indépendant et réalise ce qui est sûrement la première OAV au monde (Original Animation Vidéo : oeuvre conçue pour une sortie vidéo) :
Dallos.
La même année, toujours sous la forme d'une OAV, il signe
L'oeuf de l'Ange, en collaboration avec AMANO Yoshitaka, l'un des plus fameux illustrateurs japonais (les romans de
Vampire Hunter D,
Final Fantasy. Voir AnimeLand n° 71). Il s'agit d'une métaphore biblique à la puissance visuelle encore étonnante aujourd'hui.
En 1986, il signe son premier film live :
Lunettes rouges, et en 1989le premier film de
Patlabor. Techno-thriller passionnant, aux antipodes des séries de mecha habituelles,
Patlabor porte la marque du style OSHII : longs passages de déambulations urbaines, décors ultra-réalistes, scénario favorisant la réflexion et les phases méditatives à l'action, mise en scène à la fois elliptique et incroyablement efficace... Dans
Patlabor 2 (1993), OSHII va encore plus loin et réalise un film déshumanisé et quasiment sans action, qui peut s'appréhender à la fois comme un longue rêverie poétique, et comme une réflexion politique sur le rôle de la guerre dans une société en paix. Le tout porté par une réalisation technique (animation, décors, computer graphics) proche de la perfection. Grâce à ces deux films, OSHII s'est entouré d'un équipe brillante que l'on retrouve dans sa réalisation suivante, en 1995 :
Ghost in the shell. Que dire sur ce film qui n'ait pas été dit ? Chef-d'oeuvre du film d'animation,
GITS marque pour son auteur l'heure de la consécration internationale. En 1999, on retrouve OSHII comme scénariste (d'après son propre manga,
Kereberos panzer cops, entamé en 1988) et producteur de
Jin-Roh, autre réussite éclatante du cinéma d'animation. En 2000 il produit
Blood, the last vampire, sélectionné cette année au festival d'Annecy.
Homme aux talents multiples (réalisateur, dessinateur, scénariste, romancier, producteur), OSHII Mamoru a gagné le statut d'artiste, par la qualité à la fois visuelle et intellectuelle de ses oeuvres. Au contraire d'un MIYAZAKI (auquel on l'oppose souvent : le poète urbain contre le chantre de la nature) qui est crédité à tous les postes (scénario, direction de l'animation, character design...), OSHII dirige ses films en artiste cérébral et visionnaire, confiant les postes clés à des techniciens formidables qu'il guide, sans mettre lui-même la main à la pâte. En cela, il se rapproche de la démarche d'un réalisateur de films live. Rien d'étonnant donc à ce qu'on le retrouve à la tête du projet
Avalon.
Tentons de résumer la Chose : nous sommes dans une ville d'Europe centrale imaginaire, dans un futur proche. Pour échapper à une réalité sordide, tout le monde se drogue à Avalon, une sorte de jeu de combat virtuel on-line, susceptible de rapporter à ceux qui y survivent de quoi gagner leur vie. Les autres perdent toute activité cérébrale et finissent leurs jours dans un sanatorium.
Ash est une des meilleures joueuses, qui passe avec aisance du monde réel au monde virtuel. Au plus haut niveau du jeu, la cible apparaît sous la forme d'une petite fille, que personne n'a réussi à vaincre, pas même Murphy le compagnon d'Ash, qui finit lobotomisé. La jeune femme va alors livrer son plus terrible combat contre Avalon...
Le film a été tourné en 2000 en Pologne (entre Varsovie, Posnan et Cracovie) avec des acteurs du cru, dont la comédienne qui incarne Ash, Malgorzata FOREMNIAK. Le budget : 6 millions de dollars seulement ! Autrement dit, un tiers du salaire de Julia ROBERTS... Première constatation avant même d'avoir vu le film : quelle que soit la qualité globale d'
Avalon, réaliser un film aussi ambitieux visuellement avec un budget aussi dérisoire tient du miracle. Car au vu des premières bandes-annonces qui circulent sur le Net,
Avalon, bien que tourné intégralement en prises de vues réelles, présente une débauche d'effets spéciaux numériques, chose assez onéreuse en général. Les transformations physiques des personnages à l'intérieur du jeu, les passages du monde réel à l'univers virtuel, les explosions, et méme certains véhicules de combat (tanks, hélicoptères)... tout cela a été réalisé en images de synthèse, d'une qualité, à vue de nez, étonnante. Le principal défi du film consistant à "animer" artificiellement le visage de l'héroïne, jusqu'à ses battements de cils, dans les scènes qui se déroulent à l'intérieur du jeu. Le résultat est pour le moins curieux, mais techniquement, le pari est réussi.
Il serait intéressant de connaître la part du budget dévolue au tournage lui-même, et celle consacrée au travail sur l'image en post-production. La seconde étant probablement assez importante, on peut s'interroger sur le soin apporté au tournage "réel".
Allons plus loin : le tournage en prise de vues réelles ne serait-il pas conçu comme un simple matériau "brut" à retravailler ? Dans ce cas la démarche du réalisateur s'apparente-t-elle vraiment à un projet de cinéma, ou plutôt à un projet hybride : de l'animation "à base réelle" ?
Cette impression est corroborée par OSHII quand il déclare à propos d'
Avalon que :
"pour moi, c'est plutôt un caprice de créateur qui voulait la lumière un peu comme ci, la couleur des cheveux un peu plus comme ça". Les prises de vues réelles elles-mêmes semblent curieusement irréelles, tant la lumière est modifiée par l'utilisation de filtres. Le film entier baigne dans une lumière marron-jaune aux teintes sépia, pas forcément du meilleur effet, les décors polonais ajoutant à l'étrangeté de l'ensemble. On pouvait donc se poser la question : sorti début 2001 au Japon,
Avalon, véritable curiosité d'animefan, arriverait-il jusque chez nous ?
Mais surprise : avril 2001, Thierry FREMAUX, nouveau directeur artistique du festival de Cannes, annonce la sélection d'Avalon hors-compétition de la prestigieuse manifestation... Qu'est-ce qui a bien pu passer par la tête de l'ancien programmateur de l'Institut Lumière à Lyon (institution qui a d'ailleurs toujours défendu les cinémas populaires et l'animation pour adultes) ? En tous cas, merci à lui. Seul problème : le film d'OSHII a été diffusé le 19 mai, dernier jour du festival, en séance de minuit... Du coup, la projection d'
Avalon, de par la nature du film, et à cause de cet horaire incongru, n'a pas pratiquement pas généré de retombée médiatique. Un coup pour rien !
Néanmoins le film n'a pas échappé à quelques critiques avisés dont le correspondant de monsieurcinéma.com pour qui
"Avalon fait penser à un mélange de Nikita, de Tomb Raider, voire de l'univers de Enki BILAL. Malheureusement le film ennuie très vite et n'arrive pas à créer un véritable univers fascinant et troublant. Le rythme ne fonctionne pas". Le critique de Télérama trouve qu'
"il y a un bug dans le programme Avalon. (...) Mamoru OSHII montre ici un mauvais goût étonnant. Tourné avec un filtre marron jaune, Avalon passe complètement à côté d'un élément essentiel de la "magie virtuelle" : la beauté des apparences".
L'article à la fois le plus intéressant et le plus indulgent vis à vis du film est signé Olivier SEGURET dans Libération sous le titre : "L'OVNI Avalon". Ce spécialiste des jeux vidéo et des nouvelles technologies du cinéma note que "jamais un truc aussi zarbi n'a eu sa place sous les projecteurs officiels" et que "l'objet final ressemble à la fois à une expérience d'avant-garde et à un sous produit tocard façon Trauma mais qui se prendrait très au sérieux". Le film est jugé "boîteux mais intrigant (...) Neurasthénique et assez peu crédible, Avalon développe pourtant, dans ses intimités, une atmosphère de bohème martiale vraiment curieuse". Il note enfin qu'Avalon "fait partie de ces films que la virtualité intéresse comme frontière, passage, soupirail entre les mondes", ce qui permettrait d'inscrire le film d'OSHII dans cette tendance de la production nippone qui, de La cité interdite en passant par Ghost in the shell, Ring ou Kairo, s'intéresse aux points de contact entre des mondes radicalement différents.
Du coup, le film aura-t-il intéressé des distributeurs ? Il semblerait qu'une date de sortie en France soit fixée début 2002, sans aucune certitude toutefois. Le risque reste moyen d'une sortie en salle française, le film ayant tout de même de quoi ravir les amateurs de SF à la Matrix, mais ne réunirait les spectateurs qu'au prix d'une bonne communication. On murmure néanmoins que l'illustre Jean-Pierre DIONNET aurait pris le dossier en main. oe suivre.