Articles | mangaLe 01/11/2002 par Nathalie B.Jeanne : la Passion selon YASUHIKO
Le personnage de Jeanne d'Arc fascine depuis des siècles, bien au-delà des frontières de l'ancien Royaume de France… YASUHIKO Yoshikazu n'a pas résisté à l'appel de la pucelle d'Orléans. Jeanne, superbe manga en couleurs, est une fresque mystique un peu barrée aux trémolos psychédéliques, très luxueusement publiée par Tonkam.
Mangaka prolifique et célèbre, YASUHIKO Yoshizaku oeuvre aussi depuis des dizaines d'années dans l'animation avec autant de succès (entre beaucoup d'autres
Mobile Suit Gundam,
Venus Wars,
Arion...). En 1995, il livre sa version du mythe de Jeanne d'Arc et de cette sombre page de l'histoire de France qu'est la Guerre de Cent Ans. Neuf années après la mort de Jeanne sur le bûcher, une jeune fan de la Pucelle part sur ses traces, alors qu'une menace pèse de nouveau sur le roi de France...
Un rappel des faits historiques, lointains et complexes, ne fera de mal à personne. YASUHIKO Yoshikazu déploie à ce propos un talent certain de synthèse et d'analyse de ce vaste fatras qu'est la fin de la Guerre de Cent Ans. Le 30 mai 1431, à Rouen, Jeanne d'Arc est brûlée vive sur le bûcher par les Anglais. La jeune fille avait réussi à fédérer les Français autour du Roi Charles VII et à reprendre de nombreuses places fortes à l'ennemi. Neuf ans plus tard, le pays est de nouveau sérieusement menacé, de l'intérieur cette fois. La déliquescence du pouvoir royal va de pair avec les luttes entre seigneurs, dont certains sont soupçonnés d'entretenir des liens avec les Anglais. Le fils du Roi, Louis, futur Louis XI, se rebelle contre son père ; cette révolte, la Praguerie, ne durera qu'une année. C'est cet événement qu'Emile, l'héroïne de Jeanne, va vivre.
La jeune fille, à 17 ans, a déjà connu des événements tragiques. Fille illégitime d'une saltimbanque et du Duc de Lorraine, Emile a échappé de justesse à la mort après la disparition de son père. Elle doit la vie à un vassal du Duc, le Seigneur Robert de Baudricourt, qui l'a élevée comme un garçon sous une fausse identité (d'où le prénom masculin). Quand son père adoptif doit rejoindre le Connétable de Richemont, qui défend Charles VII contre Louis, elle lui propose de prendre sa place.
Emile part sur les traces de Jeanne d'Arc avant de rejoindre l'armée du Connétable. Ce pèlerinage est pour elle l'occasion de retrouver la Pucelle, qu'elle avait rencontré deux fois étant enfant, et avec qui elle semble avoir des points communs. Sur les lieux où a vécu Jeanne, Emile, qui elle n'entend pas des voix, aperçoit quand même le fantôme de son icône. Celui-ci lui délivre un message, celui de défendre le Roi de France, quoi qu'il arrive, et d'accomplir ainsi la volonté de Dieu. Parvenue à Orléans, Emile est faite prisonnière par les hommes qui soutiennent le dauphin Louis. Elle fait la connaissance du prétendant au trône, qui ne tarde pas à démasquer son travestissement...
Ne vous fiez pas à sa couverture sage et lisse.
Jeanne est un manga porté par un mysticisme passionné. Cette exaltation est à la fois graphique et scénaristique, dessin et récit se répondant l'un l'autre. Les couleurs, fortes et contrastées, sont si bariolées, entre rouge sang, bleu roi ou vert émeraude, que le dessin en devient trash. Ce délire visuel sans aucun rapport avec les couleurs de la réalité offre une dimension psychédélique au manga. Le ton dominant d'une scène peut changer brusquement en tournant la page, et l'on saute parfois d'une ambiance à une autre sans transition. Certaines pages sont de véritables tableaux à l'aquarelle, notamment les décors de villes, forêt ou campagne, dont les couleurs vives sont abondamment diluées. Cette palette de couleurs excessives crée un climat d'apocalypse, de fin du monde. C'est beau et exalté, en parfaite adhésion également avec les sentiments et l'état psychologique de l'héroïne. Emile est portée par l'élan de l'histoire et par la volonté de Dieu, sous le regard bienveillant de son ange gardien, Jeanne d'Arc.La jeune fille voue une adoration religieuse à Dieu mais aussi un culte laïc à Jeanne, ces dévotions étant à replacer dans le contexte de l'époque, donc compréhensibles. C'est en fait dans sa façon de faire référence à la Pucelle et à Dieu qu'elle apparaît comme " allumée ", ce qui ne devait pas non plus être une originalité au XVe siècle. Elle en fait beaucoup, pétrie et empêtrée dans ses idées de destin, de renoncement, de sacrifice, bref toute l'idéologie du don de soi pour sauver le monde (le sien). Et les apparitions quasi divines d'une Jeanne fantomatique ne tempèrent guère ses ardeurs, au contraire ! Malgré ses doutes et ses peurs (minimes finalement, puisqu'elle ne peut qu'aller à la rencontre de son destin), Emile plane un peu. Souvent perdue dans ses pensées, elle est résolument ailleurs, et on tremble à l'idée qu'elle puisse se retrouver à combattre sur un champ de bataille... Face à une Emile dans la lune et un brin inconsciente, Jeanne est une authentique sainte. On s'amusera sans doute de la vision douce, souriante et enfantine de la Pucelle, proche des bergères des contes de PERRAULT, qui n'a peut-être (on ne le saura jamais) pas grand-chose à voir avec l'originale. Tant qu'à nager en plein mythe, YASUHIKO montre une Jeanne d'Arc façon image d'Epinal comme on l'imagine quand on est enfant. Accroché aux états d'âme de son héroïne, le mangaka fait passer au second plan la fresque historique. Cependant son goût pour la reconstitution historique, son souci du détail sont éminemment présents. Le contexte, remarquablement restitué, l'a visiblement passionné, sans doute du fait des similitudes entre cette fin apocalyptique du Moyen-Age français et le Japon médiéval, lui aussi à feu et à sang. YASUHIKO aborde une histoire qu'il a manifestement parfaitement comprise et assimilée, et sa vision des faits paraît très pertinente. Les points de comparaison ne manquent pas avec l'histoire du Japon médiéval : un pays éclaté, territoire de guerres incessantes entre seigneurs tout puissants, des populations terrorisées, les famines et épidémies, la mort partout présente. La Guerre de Cent Ans est comme l'écho du Japon déchiré du Moyen-Age. On est proche du Japon médiéval de Ikkyu, de SAKAGUCHI Hisashi, qui se déroule à la même période.
Evidemment, la touche comique n'est pas tout à fait écartée de cette sombre et inquiétante histoire. Le plus drôle étant justement qu'elle intervient... en pleine situation dramatique, tel un cheveu sur la soupe. L'action est également au rendez-vous,
Jeanne est un manga historique, que diantre ! Mais ce premier tome a un visage résolument intimiste, psychologique, et prend son temps pour poser décors et personnages. Savamment dosé, le mélange épico-mystique met l'eau à la bouche et l'on espère vite voir poindre la suite, dans l'abnégation.
En attendant, on ne peut que se ronger les sangs... Emile va-t-elle finir en martyre façon Jeanne 2, le retour, ou simplement découpée en rondelles par le premier venu au détour d'un fourré ? Le dauphin Louis, personnage prometteur, est-il simplement un jeune vicieux ambitieux ou a-t-il quelques raisons d'en vouloir à son éminent papa ? Seul le troisième et dernier tome nous le dira.
Jeanne, Volume 1, de YASUHIKO Yoshikazu, Editions Tonkam, 12 Euros.