Articles | mangaLe 01/04/2003 par Nicolas PENEDOSandman : les artisans du rêve
La publication française de Sandman, Les chasseurs des rêves constitue un heureux événement. Alors que nous parlions il y a quelques semaines de notre déception face au Mangaverse, voici que Neil GAIMAN et AMANO Yoshitaka nous prouvent que du Japon à l'Angleterre, les mots peuvent renvoyer aux peintures et inversement.
Dans le Japon médiéval, une renarde et un blaireau décident de faire un pari : ce sera à celui des deux qui réussira à chasser un moine de son temple. Les deux animaux sont rusés, mais le moine ne l'est pas moins et déjouent leurs intrigues. Mais voilà que notre renarde tombe amoureuse du moine et qu'elle apprend qu'un maître du Yin-Yang en veut à sa vie. Pour sauver son bien-aimé, elle va demander l'aide du maître des rêves, le Sandman...
Sandman est un personnage imaginé par le romancier et auteur de comics Neil GAIMAN. Bien que Sandman ait fait son apparition chez l'éditeur DC (
Superman,
Batman...) en 1989, il n'a absolument rien à voir avec un super-héros.
Sandman a en effet été publié dans le label Vertigo de l'éditeur, destiné à des lecteurs matures. Ce label a accueilli et accueille toujours des auteurs et dessinateurs qui veulent raconter des histoires complexes, ambitieuses et qui ne sacrifient pas à la mode générale.
Le personnage de GAIMAN est une entité, le Morphée de la légende, qui contrôle le royaume des rêves. C'est lui qui dispense rêves et cauchemars aux hommes, protège leur sommeil et veille à ce que l'ordre des choses ne soit pas bouleversé. Dans les quelques tomes publiés il y a de cela plusieurs années chez Le Téméraire (1), on voyait Sandman se libérer de la prison dans laquelle il séjournait sur terre et rallier son royaume. Il devait alors chercher plusieurs artefacts afin de recouvrer toute sa puissance. On découvrais alors, quelque peu surpris, un personnage sans morale, pour qui le Bien et le Mal ne signifiaient rien. Sandman est une entité, une divinité, qui porte un regard sans émotion sur l'humanité. GAIMAN s'attachait, dans ces premiers épisodes, à nous montrer sa complexité : cruel mais aussi capable d'aimer et même de se lier d'amitié avec un mortel. Un personnage complexe, difficilement appréhensible et totalement éloigné du carcan narratif quelque peu étriqué du super-héros.
Comme l'explique GAIMAN dans le volume, l'idée de ce récit remonte à l'époque où le romancier adapta les dialogues de
Princesse Mononoke pour le marché américain. Pour se préparer à ce travail, il lit de nombreux livres de contes et légendes pour mieux connaître l'histoire du Japon et sa mythologie. Parmi les ouvrages qui lui sont apportés, il découvre
Contes fantastiques du Japon ancien du révérend B. W. ASHTON. Il constate alors avec surprise qu'un de ces contes, La Renarde, Le Moine et le Mikado de toutes les nuits rêvées, entretient des liens étranges avec son
Sandman. Cela fait alors de nombreuses années que GAIMAN a arrêté sa série et l'envie de s'y replonger ne le tente pas. Mais, l'auteur change d'avis lorsqu'il découvre la peinture qu'AMANO Yoshitaka a réalisé pour la couverture de
Dream of the Endless, numéro anniversaire des 10 ans de
Sandman. Cette peinture le fascine et le staff de Vertigo convainc le peintre de travailler sur du
Sandman. AMANO refuse toutefois de faire une BD, puisqu'il est illustrateur. GAIMAN décide dès lors d'adapter le conte
La Renarde, Le Moine et le Mikado de toutes les nuits rêvées en prose sur des peintures d'AMANO.
AMANO Yoshitaka est né au Japon en 1952. L'homme commence sa carrière en travaillant dans l'animation : il design les personnages de
La bataille des planètes,
Time Bokan et
Hutch, the Honeybee en 1967. A partir de 1982, il devient artiste freelance et travaille essentiellement sur des art-book et lithographies. La reconnaissance mondiale de son travail arrive en 1987 lorsqu'il dessine les personnages du célèbre jeu vidéo
Final Fantasy. De 1993 à 2002, il continue de peindre et ses oeuvres sont alors régulièrement exposées au Japon, aux Etats-Unis (où il a ouvert un studio en 1997) et même en France en 1995 (lors de la biennale d'Orléans). mais il n'est pas qu'illustrateur comme le prouve les designs de costumes qu'il a réalisé en 1988 pour la pièce
Nayotake. En 1997, il revient avec le projet d'animation de
Vampire Hunter D qui lui vaudra un grand succès en France et aux Etats-Unis. AMANO est surtout connu pour ses peintures qui mêlent le macabre au fantastique dans un flamboiement de couleurs chaudes et froides. Ses personnages, mystérieux, semblent symboliser des pulsions dont ils vivent les tourments. Il est très attiré par les univers médiévaux et arabisants et aime aussi représenter hommes, femmes, animaux et monstres. Sans doute faut-il voir dans sa volonté d'être en perpétuelle évolution, sa volonté de travailler avec un romancier dont il aura à mettre les mots en images.
Une fois qu'AMANO a donné son accord, GAIMAN se fait alors envoyer différentes versions de la nouvelle qu'il souhaite adapter. Il découvre à quel point ces récits ont des points d'achoppements avec son propre univers : le maître des rêves évoque Sandman, les deux hommes que le moine croise sur la route des rêves évoquent Caïn et Abel, deux serviteurs dont on faisait connaissance dans le premier tome de ses aventures. Quant à l'oiseau du conte, GAIMAN le transforme en corbeau, l'animal qui suit Sandman et qui le sert.
Là où certains auraient fait peu de cas du matériau d'origine, on constate que GAIMAN reste étonnamment fidèle aux particularités du conte Japonais. Il en conserve le style littéraire -légèreté des phrases- ainsi que l'aspect quelque peu moralisateur -Le maître du Yin et du Yang a beau avoir tout ce qu'il désire, il est malheureux - et aussi cruel - tout ne se termine pas bien. Sandman s'intègre parfaitement à l'histoire : gardant un rapport distancié avec les évènements, il semble regarder sans réellement participer. Encore que, l'avant dernière page qui le voit s'entretenir avec son corbeau donne l'impression (trompeuse ?) qu'il a joué un rôle peut-être plus important qu'il ne veut bien laisser le croire (2). De même, les aspects magiques et mystiques sont parfaitement respectés : on retrouve ainsi les changes-formes que sont les Tanuki (blaireaux) et Renards, les références aux Tengu et Oni, ainsi qu'une actualisation nippone du mythe gréco-slave des Parques qui tissent le fil de la vie (avec les trois femmes qui vivent dans la maison où se rend le maître du Yin et du Yang pour chercher conseil). D'ailleurs le sort qui est réservé au maître évoque un autre mythe grec, celui d'Oedipe. Pour mettre en scène les turpitudes de ces personnages tous mus par leurs passions, GAIMAN trouve en AMANO un interlocuteur privilégié. Aux phrases brèves et souples de l'Anglais, le Japonais répond par le foisonnement des détails. Ses peintures sont pour certaines " ouvertes " et lumineuses, alors que d'autres semblent émerger d'une obscurité étouffante. Les visages de ses protagonistes sont pâles comme s'ils agonisaient, agonie de la passion bien sûr. Mais c'est sans doute lorsqu'il s'attaque à Sandman lui-même qu'AMANO impressionne le plus. Sur une peinture qui se déplie sur 4 pages, il livre un portrait à la fois inquiétant et attirant du seigneur des rêves. Si ses peintures semblent si réussies, c'est peut-être que sa palette semble avoir été crée avec la couleur des rêves et des cauchemars.
S'il en était besoin,
Sandman, Les chasseurs des rêves est la preuve de ce que deux auteurs qui ne partagent ni la même langue, ni la même culture sont capables de faire. Il est douteux que les deux hommes se soient beaucoup parlé. Pourtant, une étrange symbiose semble s'être opérée entre eux. AMANO connaît-t-il l'univers de
Sandman ? Rien ne le prouve et pourtant, comme l'explique GAIMAN lorsqu'il a vu la peinture réalisée pour
Dream of the Endless, j'ai été
" fasciné par cette peinture ".
" J'adorais sa vision du personnage : c'était Morphée, mais pas le Morphée que j'avais écrit ".
Le travail de ces deux artistes prouve qu'au delà des mots, les mythes et les légendes, qu'ils soient véhiculés par la peinture ou par les mots, n'ont ni langues ni frontières.
Sandman, Les chasseurs des rêves a été nommé pour le Hugo Award et a remporté le Eisner Award en 2000. Le Hugo Award est un grand prix de Science-Fiction. Le Eisner Award, du nom du célèbre Will EISNER (
The Spirit) est un des prix les plus ambitieux du monde des comics.
La version française est sortie aux éditions Norma.
Sources :Les informations concernant la genèse du livre sont tirées de l'épilogue signé par Neil GAIMAN, publié dans la version Française.
Sur AMANO Yoshitaka, ces sites ont été consultés :
http://www.amanosworldcom/http://membres.lycos.fr/fierrots/oshii/ama...shitakamano.htm