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Le 01/05/2003 par Matthieu PINON
Parmi toutes les pages personnelles présentes sur le Web, certaines permettent à des auteurs de BD de se faire découvrir. C'est le cas de Piro, auteur de MegaTokyo), un webcomics d'une qualité rare, fortement inspiré par les manga et qui a su s'attirer de nombreux fans. Rencontre avec un dessinateur aussi doué que modeste.
AnimeLand : Qui se cache derrière Piro ?
Piro : Eh bien, je suis Fred GALLAGHER, un américain de 34 ans originaire de New York mais vivant dans le Michigan. C'est dans l'université du Michigan que j'ai reçu mon diplôme d'architecte, en 1992. Mais, depuis novembre 2002, j'ai quitté mon métier, pour me consacrer uniquement à
MegaTokyo. Il aura fallu 30 mois avant que ce comics me permette d'en vivre.
AL : Depuis combien de temps dessinez-vous ?
P : Depuis que je suis enfant. En y repensant, tous les enfants aiment dessiner : ce moyen de communication nous vient spontanément. Mais beaucoup abandonnent au fil du temps, car les dessins sont une chose que notre entourage aime critiquer pour nous.
Il y a différentes façons de s'exprimer : les mots ou les dessins. La bande dessinée est très intéressante car elle mêle ces deux media.
AL : Quels sont les premiers manga et anime que vous avez découverts ?
P : Mon premier manga a été
Appleseed, en 1990. J'avais bien aimé, mais le vrai déclic a été la découverte de
Maison Ikkoku. Je suis alors entré dans une boutique spécialisée new-yorkaise et ai dépensé des centaines de dollars avec
Kimagure Orange Road,
Ah My Goddess ! et d'autres titres. Quand on voit des oeuvres comme
Ah My Goddess ! ou
Love Hina, le travail est d'une telle qualité qu'on se demande si on réussira soi-même à faire sa propre bande dessinée.
Pour ce qui est de la japanimation, ma première cassette vidéo a été
Urusei Yatsura (
Lamu en VF), mais j'ai réellement été scotché par la publicité pour
Kimagure Orange Road (
Max et Compagnie en VF) en fin de bande. J'ai aussitôt commandé les vidéo. Et depuis, je n'arrête plus d'en regarder...
AL : On peut dire que vous êtes plus attiré par les "shônen romantiques" ?
P : J'aime beaucoup de styles, mais cette catégorie est effectivement ma préférée. J'apprécie également les shôjo, avec des titres comme
Marmalade Boy,
Kaitou Saint Tail,
Miracle Girls,
Hime Chan no Ribbon, etc.
AL : Et certains de ces artistes ont-ils influencé votre façon de dessiner ?
P : Je prends mes influences de multiples sources, mais il y en a des majeures. MIYAZAKI Hayao en fait bien évidemment partie. Son travail sur le manga de
Nausicaä est époustouflant, particulièrement quand on pense qu'il ne se croyait pas capable de réaliser un manga, qui est finalement devenu un classique. FUJISHIMA Kosuke (
Ah My Goddess !) parce que son style est incroyablement bon : sa façon de dessiner les cheveux est incroyable, et ses personnages semblent si naturels. SHIROW Masamune (
Ghost in the Shell), car il a commencé comme moi : il faisait des manga en dehors du boulot et le cachait à son boss. Je ne peux que rêver avoir autant de talent que lui, bien sûr. TAKAHASHI Rumiko, car je ne pourrais jamais écrire quelque chose d'aussi bon, ou venant du coeur, que
Maison Ikkoku. TAKADA Yuzo, car il su mêler beauté et diabolisme dans ses personnages de
3X3 Eyes. J'ai toujours aimé son travail.
J'ai absorbé des petits morceaux ici et là chez chacun de ces auteurs.
AL : Comment est né le projet MegaTokyo ?
P : Tout d'abord, il y a eu ma page personnelle, Fred Art (
http://www.fredart.com). Après avoir consacré cette page à
3X3 Eyes, j'ai voulu en construire une qui ne serait pas basée sur le travail des autres. Un jour, j'ai réalisé le nombre de sites de fan-art japonais, et ai été stupéfié par la qualité et la netteté inhérentes à chacune d'elles. Leurs dessins étaient si expressifs, bien plus personnels que la majorité des autres sites de fans que j'ai décidé de faire la même chose.
Rodney CASTON, qui a inspiré Largo, était un ami d'un channel IRC sur lequel j'allais. Il a apprécié mon projet, à tel point qu'il m'a proposé de l'héberger et n'a eu de cesse de me proposer de faire quelque chose ensemble. Au début, nous avons eu l'idée de faire un site de news sur les anime, mais personne ne le visitait. Rodney découvrait alors les webcomics, et il m'en montrait tout le temps, me disant qu'on devrait faire la même chose.
Finalement, j'ai craqué et réalisé deux strips en juin 2000, qui sont restés deux mois sur le site. En fait, je les ai dessinés uniquement pour le faire taire. Rodney les a montrés à plein de gens, et les retours étaient assez positifs.
J'y ai repensé et ai décidé de changer mon approche. J'avais toujours voulu faire du manga, pas de la BD américaine, et je me demandais si je pouvais faire quelque chose s'approchant du manga en n'éditant que trois épisodes par semaine. Alors, j'ai commencé à expérimenter cette idée, et l'aventure a commencé en août 2000. J'étais encore en train de chercher, de tester, quand
Penny Arcade (
http://www.penny-arcade.com) a posé un lien vers notre site. A ce moment, nous n'avions qu'à faire avec ou tout abandonner. Une chose était sûre : nous devions rester au top parce qu'à partir de cet instant, des gens venaient nous lire. Et depuis, j'essaie de rester à flot.
AL : Combien de personnes lisent MegaTokyo, actuellement ?
P : A l'heure actuelle, nous avons entre 60.000 et 95.000 lecteurs quotidiens, et nous avons un transfert d'environ 1.200 Gigabits par mois.
AL : Pouvez-vous nous expliquer la création d'un épisode ?
P : Tout d'abord, il faut réaliser le script. Cela prend environ une heure, parfois plus. En fait, l'écriture d'épisodes vient après le développement général de l'histoire, et cela prend plusieurs heures. Mais, la création de chaque script, individuellement, nécessite une heure à peu près.
Je dessine ensuite chaque case séparément, sur du papier brillant à imprimante HP, format A4. J'utilise des criteriums 0,5 mm HB, et dessine deux cases par feuille.
Je scanne ensuite toutes les cases, et les assemble sous Illustrator : je peux ainsi redimensionner les cases et les assembler pour faire la mise en page. J'ajoute ensuite le texte, exporte le fichier vers Photoshop, redimensionne le tout avant de l'uploader.
Chaque épisode nécessite environ huit heures. J'essaie de réduire ce temps depuis trois ans, mais à chaque fois que je vais plus vite, j'effectue plus de travail, en fait. Par exemple, récemment, je dessine plus de décors.
AL : Avez-vous des épisodes en avance ?
P : Si seulement ! Je finis généralement les planches deux minutes avant de les uploader ! J'ai eu une planche d'avance deux fois en trois ans seulement. Je n'ai jamais eu un épisode terminé deux jours avant l'upload. Cela doit changer et je travaille dessus actuellement. Je sens que je pourrais m'améliorer en ne travaillant pas à la dernière minute.
AL : Combien de personnes sont impliquées dans MegaTokyo ?
P : C'est principalement moi : je me charge du dessin, du scénario et des commentaires sur le site. Sarah et Dom m'aident en critiquant constructivement mes idées. Sarah, ma fiancée, apparaît en tant que Seraphim dans
MegaTokyo, et m'aide dans bien des choses. Dom apparaît en tant que... Dom, et est le seul ami qui n'ait pas explosé de rire quand Rodney a exposé son projet. Il a un sens de l'humour unique et phénoménal.
Ukyo (dont le vrai nom est Jon), s'occupe de maintenir le serveur qui héberge
MegaTokyo, ce qui est bien plus difficile que l'on peut le croire. Cortana (Scott) l'aide particulièrement dans ce travail.
Natsuki et Ed, enfin, me fournissent des idées, également. Ed est l'ami de Dom, et tous les deux se comportent exactement comme leurs avatars de
MegaTokyo : un espion contre un espion ! J'ai "emprunté" Natsuki à
Nekobox (
htt://www.nekobox.org), et elle m'aide à ajouter du romantisme et une touche sentimentale au scénario, alors que les garçons sont plus dans l'action.J'oublie quelques personnes, mais ces six amis sont le noyau central de
MegaTokyo.
AL : Rodney ne fait donc plus partie de l'équipe ?
P : Non, nous nous sommes séparés il y a environ un an. La collaboration artistique ne fonctionne pas toujours... Au fil du temps, je me suis retrouvé seul à travailler sur le comics alors que Largo s'en désintéressait peu à peu. Je lui ai proposé de tout prendre en charge, et il a accepté, pouvant se consacrer à d'autres occupations qui lui tiennent plus à coeur. Mais tout s'est passé amicalement.
AL : Pourquoi vous être vous-mêmes mis en scène ?
P : Je n'en ai réellement aucune idée. Il fallait un postulat de départ, et la différence entre Rodney et moi est si importante qu'elle permettait de maintenir le comics à long terme... même si le partenariat n'a plus lieu d'être.
AL : Comment décririez-vous MegaTokyo à une personne ne le lisant pas ?
P : MegaTokyo est un webcomic online hautement influencé par les manga. Je ne cherche pas à "imiter" le style des BD japonaises, et ne cherche pas à devenir mangaka. J'aime à dire que j'ai passé huit ans non pas à apprendre le japonais, mais le langage du manga.
C'est une sorte de mélange d'action, de romance et de comédie, je pense, bien que je ne sache pas réellement comment le décrire, car ce titre joue beaucoup sur les perceptions de la réalité, et le fait que votre vie online est aussi importante que la vie réelle.
AL : D'où les références au "l33t sp34k1ng"?(1)
P : En grande partie, oui. Tout est mélangé, en fait : beaucoup de choses me font rire, et c'est ainsi qu'on peut les apprécier.
AL : A ce sujet, pourquoi le sous-titre "Relax, we understand j00" (Relax, on vous comprend) ?
P : Car la principale chose que les Américains ne comprennent pas par rapport au manga et aux anime, c'est que ce sont les choses subtiles qui sont importantes. Les animefans aiment le sentiment de quotidien qui se dégagent des anime, les petites choses subtiles de la vie. J'aime à penser cela, et je fais MegaTokyo pour moi, en me basant sur toutes ces choses que j'aime dans les manga et anime.
AL : Et donc, les animefans peuvent retrouver tout cela dans MegaTokyo car les auteurs (vous) les comprennent ?
P : Oui. MegaTokyo représente un cliché du monde tel que le perçoivent les gens. Je ne suis pas là pour faire de l'audience ou vendre des choses. Je suis juste un fan et voici le petit webcomic que je fais pour mon plaisir.
AL : Mais maintenant, plein de goodies sont disponibles, et même une version papier.
P : Oui, mais seulement si les gens veulent les acheter. La seule raison pour laquelle nous avons fait des T-shirts, c'est parce que les lecteurs les réclamaient. Je n'ai jamais voulu que les gens aient le sentiment qu'ils DEVAIENT acheter quoi que ce soit lié à MegaTokyo. La majorité des goodies sont gérés par Think Geek (http://www.thinkgeek.com/interests/magatokyo/), avec qui j'ai effectué un partenariat sur MegaTokyo. Au début, je travaillais avec CafePress, mais j'ai décidé de changer pour Think Geek car je voulais que les produits de la meilleure qualité soient disponibles au meilleur prix. J'ai également fait tout mon possible pour que les frais de port à l'étranger soient les moins élevés possible. Cela a été une expérience plus qu'intéressante et le magasin fonctionne plutôt bien.
Quant au recueil, Iron Cat Entertainment (http://wwww.ic-ent.com/catalog/product_inf...products_id=313)m'a proposé il y a quelques mois de faire une version imprimée de MegaTokyo. Je ne me sentais pas prêt pour cela, mais quand j'ai senti le moment venu, nous avons commencé et sorti le tome 1. Aussi étrange que cela puisse paraître, j'ai toujours pensé que MegaTokyo était un webcomic complètement gratuit, et que ce recueil n'est qu'une chose en plus que les fans veulent éventuellement.
AL : Quels sont vos projets, à plus ou moins long terme ?
P : Pour l'instant, ils sont très simples. MegaTokyo est mon principal travail, et je ne veux pas qu'il s'affadisse en me dispersant sur des travaux annexes. Je sais où la série va aller, et la majorité des événements qui vont s'y dérouler, mais je n'ai aucune idée du temps que cela va prendre. Les choses comme celle-ci n'ont jamais de fin, car la vie ne s'arrête pas tout simplement quand une chose joyeuse arrive dans votre histoire.
Pour les autres projets, je travaille sur Warmth, que j'avais envisagé de faire sous la forme de prépublication dans un magazine, mais j'ai décidé de le publier online, finalement. Ce sera donc une autre forme de webcomics. Je n'aime pas forcer les gens à payer pour voir mon travail... c'est pourquoi le web est si pratique.