Articles | diversLe 01/10/2002 par Nice senseiBlue : la pureté d'une séparation
Blue est l'œuvre de NANANAN Kiriko. Sa publication débute en janvier 1996 et prend fin au mois d'octobre dans la revue mensuelle Comic Are ! Son volume unique est sorti chez Magazine House dans la collection Mag Comics.
Kirishima Kayako est en 3e année dans un lycée privé de jeunes filles, situé sur la côte Ouest du pays, et aime contempler la Mer du Japon. Elle est attirée par Endô Masami, une camarade de classe, qui a été temporairement renvoyée de l'école l'année précédente pour une raison encore obscure. Un jour, Kayako lui adresse la parole, c'est le début d'une brève et douloureuse relation amoureuse.
Le Japon se compose de 4 îles principales : Hokkaido, Honshû, Shikoku, Kyûshû, et de plus de 7 000 petites îles. Les Japonais font le distinguo entre la zone la plus urbanisée et industrialisée, s'étendant de Tôkyô à Nagasaki (habitée par 70% de la population), et la campagne, autrement dit les terres longeant la Mer du Japon (Nihonkai), moins développée.Cette nette différenciation se traduit à travers l'expression usuelle " Japon de l'envers, Japon de l'endroit " ou bien " Le ventre du Japon (omote Nihon), le dos du Japon (ura Nihon) ". La vie à la campagne se caractérise par un manque cruel de moyens (transports, confort, écoles), ce qui ne favorise pas le maintien d'une population jeune. De ce fait, la représentation traditionnelle du mari qui travaille au dehors et de la " bonne épouse, mère avisée (ryôsai kembo) " cantonnée à la maison reste tenace. C'est dans cet environnement que nos 2 lycéennes évoluent.
Masami est fille unique et ressent parfois la présence des parents comme une gêne. Malgré son amour filial, la jeune fille n'est pas heureuse ne sachant quoi faire pour les satisfaire. Ce mal-être fait naître l'envie de quitter cette région, voire cette Terre. Meurtrie par un sévère échec sentimental avec un homme plus âgé, marié, père de famille, et un avortement, Masami ne caresse aucun rêve d'avenir. D'ailleurs, elle affirme que même si elle en avait un, comment faire pour l'atteindre ? La province s'organise encore autour des valeurs paysannes : priorité aux hommes et non-respect pour la liberté individuelle, surtout féminine. Fortement influencée par le concept fondamental de l'éthique japonaise (qui place chaque individu en situation de débiteur soumis à des obligations impératives vis-à-vis de la société et des parents) Masami envisage sérieusement le mariage après le lycée pour répondre favorablement à ses géniteurs. Soulager les parents en quittant la maison mais en continuant à leur porter assistance demeure un souci pour beaucoup. De son propre aveu, ce n'est pas un compromis car elle en est venue progressivement à rêver d'une vie banale. Idée préconçue, pression familiale et mauvaises expériences ont amené logiquement Masami vers cette perspective.
Quant à Kayako, elle a un petit frère et sa famille la destine aussi à rentrer dans le rang. Toutefois, elle persiste à vouloir faire ce qu'elle désire et vise une école de designer à Tôkyô pour laquelle elle partira en guise de conclusion.
La passion est un mot qui recouvre bien des drames. Masami a testé et Kayako en souffre. NANANAN Kiriko dépeint ses héroïnes comme des introverties sentimentales. Saisir leurs sentiments n'est pas aisé car elles sont silencieuses et quelquefois inaccessibles. Tout se développe en profondeur. Aucune émotion n'est visible de l'extérieur mais l'intérieur est le théâtre d'une intense passion. Kayako ressent davantage cet amour et éprouve progressivement un attachement exclusif, jaloux, pour Masami. Nakano compte-elle plus qu'elle aux yeux de Masami ? Quand elle se froisse publiquement avec sa meilleure amie au sujet d'un garçon, avec qui Kayako a couché, sa première pensée est : " quelle expression arbore Masami à ce moment là ? " Suite à la révélation du secret de Masami par Nakano, une certaine amertume l'envahit, pourquoi Masami ne l'a-t-elle pas mise au courant plus tôt ? N'a-t-elle pas besoin de Kayako ? Autant de doutes qui l'amèneront à blesser involontairement la personne qui lui est chère.
Masami se sent sale et coupable d'avoir fait subir de terribles choses à la femme et à l'enfant de son amant. Elle n'a su se détacher de cet homme avant le drame. En se coupant les cheveux, elle souhaite tourner la page. Masami est davantage réfléchie dans la relation qui l'unit à Kayako. Sans douter de ses sentiments, elle est peut-être moins impliquée car les cicatrices de son amour malheureux ne sont pas totalement résorbées. Son vécu l'a faite mûrir, par conséquent elle est consciente que l'amour exige l'équilibre, la lucidité et la force. Tout ce qui abîme et détériore témoigne du manque d'amour. Fervente admiration et désir de protection l'incitent à convaincre Kayako de partir pour Tôkyô sans elle. Incapable de lui offrir quoi que ce soit, Masami ne souhaite en aucun cas que son amie gâche sa vie en restant près d'elle. Cet esprit de sacrifice est tout à son honneur.
Blue traite de l'homosexualité qui traditionnellement au Japon n'a jamais été l'objet d'une condamnation comparable à l'anathème biblique. Davantage ignorée que condamnée, l'homosexualité masculine s'arrête là où le mariage commence (en théorie). Cependant, si le Japon moderne évite une mentalité de ghetto concernant la situation des hommes, qui est mieux acceptée, il en va différemment envers celle des femmes, obligées de cacher leurs penchants pour éviter la honte. De ce fait, un certain nombre d'entre-elles rentrent dans le moule, se marient, fondent une famille mais se prêtent à des liaisons extraconjugales avec d'autres femmes. La vraie-fausse homosexualité de Masami est probablement liée à un phénomène psychologique. Sa désastreuse relation avec son amant est une des raisons possibles. Ce n'est qu'une compensation ou un pis-aller. Kayako a aussi fait l'amour (sans grande conviction) avec un garçon, néanmoins son attirance vers les femmes semble plus naturelle et honnête.
Suite à la lecture de
Blue, un arrière goût de Yûgen nous titille la papille tant au niveau de l'histoire et son traitement que des dessins. Le Yûgen est un concept esthétique conférant aux choses une élégance, un charme et une tristesse contenue. Le graphisme de NANANAN-sensei suggère en effet les sentiments les plus profonds : le noir et le blanc appliqués à plat dominent, les nuances de gris sont rares, les trames sont grattées telles qu'elles, sans effet " space " ou tape-à-l'oeil. Le trait épuré de l'auteur est facilement identifiable et se rapproche du concept esthétique appelé Sabi, né durant la période de Muromachi (1336-1574). L'artiste accorde plus d'importance à la sobriété et à la simplicité qu'à l'apparence tapageuse. Pourtant, à l'époque de Blue, la mangaka n'a pas encore atteint la plénitude de son talent et affuble ses personnages de visages quasi-similaires. Une fausse note qui n'entame en rien la qualité du récit. Le réalisme visuel force le lecteur à s'impliquer davantage dans l'histoire et les problèmes soulevés par NANANAN-sensei ressortent très nettement. Le Sabi draine aussi la solitude, la désolation et la sereine résignation, tous ces sentiments pèsent sur le coeur du lecteur une fois le livre refermé. Blue est un ouvrage propre à émouvoir, comportant une part de mélancolie mêlée à des regrets non exprimés.
NANANAN-sensei cultive l'image d'une femme assez effacée, peu enclin à exposer sa vie privé. Les magazines qui l'éditent en sont le prolongement car souvent classés dans la catégorie des revues à petit tirage, et spécialisés dans les oeuvres d'auteurs. Comic Are ! était dirigé par le mari de TANAKO Fumiko, mangaka reconnue au pays du soleil levant. Le brave homme souhaitait par le biais de sa publication donner une chance aux jeunes artistes. Malheureusement, la loi du marché a eu raison de sa bonne intention. Son talent, NANANAN-sensei l'exerce principalement en exposant de manière pure les tréfonds et les particularités qui composent la richesse du coeur des femmes et des hommes. Malgré leur diversité, l'auteur n'oublie pas de souligner leurs points de convergence. Elle ne revendique pas un rôle de porte-parole mais force est de constater sa volonté, son attachement aux problèmes et interrogations qui tiraillent ses contemporains. Aujourd'hui, NANANAN-sensei diversifie son activité en illustrant jaquettes de CD et romans. Ses manga se nomment
Water, Itaitashi Love (
amour pitoyable, douloureux),
Haruchin (grand succès pré-publié dans la revue Hanako destinée aux jeunes femmes occupant un travail), ou encore
Kabocha To Mayonnaise (
potiron et mayonnaise).
Le mot
" Blue " fait référence à la mer, chère à Kayako qui se rappelle s'être retrouvée pour la 1ère fois seule avec Masami sur la plage à regarder la Mer du Japon. Mais le titre est avant tout lié à la notion de pureté (âge, sentiment, acte) qui n'est pas exempt de souffrance. Kayako aura d'ailleurs cette pensée
" Etre pure quoique nous fassions, n'est-ce pas là être vil ? ".
Méditez là-dessus les enfants !