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Le 01/01/2002 par Sahé CIBOT

Interview de YONEZAWA Yoshihiro

A l’occasion du Comicket d’août dernier, nous avons fait la connaissance du principal organisateur et porte-parole de l’événement, Monsieur YONEZAWA Yoshihiro. Il nous a accordé un peu de son temps pour une interview.

AnimeLand : Monsieur YONEZAWA, bonjour. Quand et dans quel but le Comic Market a-t-il été créé ?
YONEZAWA Yoshihiro : La première édition du Comic Market a eu lieu en décembre 1975. Nous sommes partis de l'idée qu'il y avait des limites à l'expression dans les structures traditionnelles en matière de manga mais aussi d'essais littéraires et qu'il serait intéressant de promouvoir ces oeuvres dans un lieu permettant plus de liberté. De là, nous nous sommes dit qu'un lieu était nécessaire où même des créations d'amateurs, plus personnelles, exprimant les goûts de chacun pourraient être présentées. Ces créations sont sous forme de « mini-comics » ou encore de fanzines et il fallait un endroit pour présenter tout cela. C'est ainsi que nous avons commencé à organiser le Comic Market.



AL : Aujourd'hui il y a énormément de visiteurs, mais au début, quelle ampleur avait l'événement ?
Y.Y. : Et bien, au début, il y avait environ 30 exposants et le nombre de visiteurs était de moins de 1000... environ 800 personnes, je pense. Le lieu était aussi plus petit.

AL : Que pensez-vous de l'évolution de l'événement ?
Y.Y. : A vrai dire, j'étais de tous les Comicket, c'est-à-dire que depuis le début, à raison de deux ou trois éditions par an, je l'ai vu évoluer peu à peu. Ce n'est pas une prise d'ampleur soudaine comme par exemple un nombre de visiteurs passant de 1000 à 10 000 tout d'un coup ! Au contraire, la prise d'ampleur a été progressive : de 1000, le nombre de visiteurs est passé à 1500, puis 2000 etc. Et par exemple, pour une personne qui aurait commencé à participer à l'organisation de Comicket il y a 15 ans, elle aurait commencé à une époque ou le nombre d'exposants était de 10 000 au total, et en 15 ans, elle aurait observé toute l'évolution jusqu'ici. Donc en fait, nous n'avons pas réellement l'impression de changement.



AL : Qu'est-ce qui, à votre avis, peut faire la fierté du Comicket ?

Y.Y. : Hum... ce dont on peut être fier... ? Avant tout, le fait d'avoir pu continuer à organiser cet événement jusqu'à présent sans grand incident. Par ailleurs, parmi les événements qui sont organisés au Tokyo Big Sight, c'est le Comicket qui attire le plus de monde, mais nous sommes restés indépendants, libres de créer nos propres règles et nous n'avons pas à faire tant de choses que ça en matière de gestion. Finalement, la principale caractéristique du Comicket est qu'il dure grâce aux efforts des participants.



AL : Vous m'avez dit que jusqu'à présent, tout s'était passé sans incident, mais qu'est-ce qui vous donne le plus de mal ?
Y.Y. : Actuellement, il nous arrive de recevoir des menaces, on tente de nous mettre des bâtons dans les roues, car il existe des gens, à moins que ce ne soient des groupes, je ne sais pas, qui veulent supprimer le Comicket. Lors d'un événement de cette ampleur, il suffit qu'il y ait une personne comme ça parmi 300 000 pour que ça puisse poser problème. Conséquemment, lorsque nous recevons un coup de téléphone ou une lettre de menace, cela nous stresse énormément et nous demandons de l'aide à la police pour la sécurité sur place, mais nous regrettons de devoir avoir recours à cela.



AL : Il y a des personnes du staff qui refusent d'être photographiées et il semblerait que ce soit parce qu'elles ne veulent pas que d'autres sachent qu'elle participent au Comicket. Comment expliquez-vous cela ?



Y.Y. : Participer au Comicket est une sorte de loisir, c'est-à-dire qu'on travaille pour le Comicket lorsqu'on a du temps libre, en dehors de la vie professionnelle. Le Comicket n'a lieu que deux fois par an, mais dure deux ou trois jours et donc, inévitablement, il arrive qu'un des jours corresponde à un jour de travail « normal » pour pas mal de personnes. Autrefois, les participants étaient surtout des étudiants et parfois le Comicket ne durait qu'une journée, un dimanche, donc ça ne posait aucun problème. Mais maintenant, lorsque nous avons besoin de monde pour le vendredi et le samedi, il y a des personnes qui prennent une journée de congés. Comme ce n'est qu'une ou deux fois par an, c'est à eux de décider de prendre un congé ou non, mais bon... il y a des gens qui « sèchent », enfin il faut pas dire ça comme ça mais... oui, qui « sèchent » leur travail habituel, et il y a aussi des gens qui ne veulent pas que leur participation au Comicket se sache, car ils considèrent un peu cela comme leur jardin secret. Il y a toute sorte de participants, mais ceux qui sont là pour se faire remarquer sont plutôt rares, c'est pourquoi c'est plutôt difficile de les interviewer et que d'une manière générale, nous sommes assez sévères envers les médias : à l'entrée, il faut remplir un formulaire expliquant le genre de reportage que l'on veut faire et en ce qui concerne les photos, il faut toujours demander la permission aux personnes concernées.



AL : Il semblerait aussi que le Comicket ne soit pas encore tout à fait reconnu et accepté par la société japonaise. Qu'en pensez-vous ?
Y.Y. : Hum... La reconnaissance sociale du Comicket est à présent bien meilleure qu'avant, mais en ce qui concerne son appréciation... il y a toujours cette façon de penser qui considère que les mangas, les dessins animés et les jeux vidéo sont des loisirs destinés aux enfants, et donc que tout ce qui touche à ces domaines est enfantin. Bien sûr, il existe des productions destinées à un public adulte, mais il y a des personnes qui ne tiennent pas compte de cela et persistent dans l'idée que le manga et l'anime sont pour les enfants.



AL : Cette façon de penser est si forte au Japon ?
Y.Y. : En France par exemple, vous distinguez bien la BD destinée à un public d'adultes et les créations aux graphismes plus simples destinées aux enfants d'autre part. Les deux sont bien séparés.
Au Japon, il y a énormément d'oeuvres destinées à un public de 10-20 ans. Vous, vous avez des oeuvres pour les adultes et d'autres pour les enfants, pas ou peu d'oeuvres destinées aux ados et au Japon c'est l'inverse. C'est peut-être la plus grande différence entre nos deux pays... et donc au Japon, la frontière enfants /adultes n'est pas claire, ce qui est sûrement l'une des raisons pour laquelle il y a des adultes qui ont du mal à accepter le manga et l'anime.



AL : Que faites-vous dans la vie ?
Y.Y. : Je suis essayiste et critique. J'écris des livres...



AL : Faites-vous de la critique de manga ?
Y.Y. : Oui, j'écris aussi des critiques de mangas et ces derniers temps... depuis l'année dernière, j'écris un livre sur l'histoire des livres dont la publication a été interdite. J'en ai écrit deux l'année dernière et je vais travailler sur le troisième au mois de septembre. En dehors de ces livres, j'écris donc des ouvrages de critiques de mangas... un peu de tout à vrai dire. On peut dire que j'écris sur tout ce qui touche à la culture populaire.



AL : Et avez-vous aussi dessiné des mangas vous-même ?
Y.Y. : Oui, j'en crée, mais juste comme ça, pas dans un cadre professionnel.



AL : Avez-vous d'autres projets liés au manga et à l'anime ?
Y.Y. : Oui, oui, plusieurs choses. En dehors de mes essais et critiques, j'écris dans une revue publiée par le journal Asahi. Par ailleurs, un Institut du Manga (mangagakkai) vient enfin d'être créée à la fin du mois de juillet dernier. Cet Institut regroupe des chercheurs et des critiques de manga et est soutenu par une université. La première réunion générale doit avoir lieu en novembre prochain. Nous sommes donc entrain de l'organiser. Ce projet, sur lequel je travaille avec Messieurs ONO Kôsei, SHIMIZU Isao, NATSUME Fusanosuke (qui était à Angoulême en janvier) MURAKAMI Tomohiko et plusieurs autres personnes qui étudient le manga depuis longtemps, est vraisemblablement le projet le plus proche actuellement. L'Institut ne se limite pas aux chercheurs renommés, mais est ouvert à toute personne aimant le manga et ayant le désir de l'étudier. Si tout ce passe bien, je pense que ce sera pour nous l'occasion d'approfondir les recherches dans le domaine en regroupant diverses informations et en considérant l'histoire du manga dans sa totalité, et par-là de donner une nouvelle vision de cette partie de la culture proprement japonaise qu'est le manga.



AL : Et vous avez l'intention de publier des livres à ce sujet ?
Y.Y. : Nous allons surtout organiser des conférences et des discutions et bien sûr, nous publierons des compte rendus. Mais nous voulons aussi que ce soit un lieu où l'on forme des chercheurs. Par ailleurs, il y a beaucoup d'étrangers qui veulent étudier le monde du manga ou de la japanimation, mais il n'y a aucun organisme pour les accueillir, pas d'université apte à répondre à leur demande. C'est pourquoi nous voudrions améliorer les échanges avec les étrangers et créer un réseau.



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