Articles | cinémaLe 01/06/2003 par Nathalie B.Panorama du Cinéma japonais
Durant 3 mois, la Maison de la Culture du Japon à Paris (MCJP) a présenté un panorama du cinéma japonais des années 80 et 90, à travers une sélection éclectique de 40 films.
Un loisir populaire, le cinéma au Japon ? C'était le cas autrefois, le cinéma étant alors un art rentable et un divertissement populaire. Depuis les années 60, la situation s'est progressivement dégradée : les habitudes de loisirs ont changé avec l'apparition de nouveaux divertissements, le nombre de spectateurs n'a cessé de chuter jusqu'en 1996 (seulement 120 millions cette année-là, loin du record du milliard largement dépassé de... 1958), les succès publics sont exceptionnels, et le prix d'une place de cinéma atteint aujourd'hui les 15 euros. Télévision et vidéo sont dorénavant les supports les plus courants pour les oeuvres filmées, le nombre de films produits tourne autour de 250 par an (en comptant la vidéo et les film érotiques distribués en circuits parallèles), et la majeure partie de la production cinématographique n'est plus le fait des grands studios, mais d'indépendants. Les compagnies ont de plus abandonné le système de formation des assistants-réalisateurs et techniciens en leur sein, et les filières d'apprentissage pour les aspirants cinéastes sont rares. Les années 80 et 90 ont été des années de mutation dans la douleur pour le cinéma japonais, en manque de tout, et surtout d'argent et de spectateurs.
Afin de présenter au mieux la complexité du paysage cinématographique nippon de ces 2 décennies, la MCJP a misé sur la diversité. Le panorama était scindé en 2 parties : la première, s'étalant du 28 janvier au 15 mars, était consacrée à des films visibles en France, par le biais d'une sortie en salles ou en vidéo ; la seconde, du 1er au 30 avril, était axée sur des "inédits". C'est semble-t-il l'éclectisme qui a primé, dans le choix des films comme de leurs auteurs. La MCJP a mis bout-à-bout satires et drames sentimentaux, en passant par le fantastique et l'expérimental, avec derrière la caméra des maîtres comme des jeunes cinéastes. Cette programmation éclatée, représentative d'années difficiles, a aussi montré la continuité de ce cinéma avec son prestigieux passé (l'âge d'or du 7e Art japonais étant depuis longtemps révolu), et un présent, celui des années 2000, précaire mais bien vivant.
En dépit du déclin dramatique du cinéma japonais auc cours de ces 2 décennies, les réalisateurs ont continué de tourner, avec plus ou moins de bonheur et de moyens. Pour ceux qui ont traversé le siècle avec le cinéma, ces années ont été d'autant plus sombres qu'ils avaient vécu les heures fastueuses des années 50, années pendant lesquelles tout n'était cepedant pas rose dans l'esclavagiste système des grands studios . Les années 80 et 90 ont en effet été celles des derniers films de réalisateurs illustres, comme le maître KUROSAWA Akira (1910-2000). Présenté à la MCJP, Kagemusha, Palme d'or à Cannes en 1980, marque la fin d'une époque et celle d'un cinéma "classique". Il en est de même pour
Les quatre soeurs (1986), adaptation du roman
Neige Fine du célèbre écrivain TANIZAKI Jun'ichirô (1886-1965) par le vétéran (né en 1915) ICHIKAWA Kon. En contre-pied de ces cinéastes des grands studios, certains réalisateurs issus de la Nouvelle Vague japonaise des années 60 ont connu une forte reconnaissance artistique internationale à partir des années 70 et 80. A ce titre étaient présentés
Furyo (1983), succès mondial de OSHIMA Nagisa (né en 1932), réalisateur du célèbre et sulfureux
L'empire des sens en 1976, et
La ballade de Narayama (1983) de IMAMURA Shohei (né en 1926), qui valut une première Palme d'or au réalisateur (la seconde consacrera L'anguille en 1997). Autre nom connu des spectateurs français, KITANO Takeshi (né en 1947), sans doute le réalisateur japonais actuel le plus célèbre en Occident, s'est lancé dans la réalisation à la fin des années 80. KITANO, malgré l'attention que son nom provoque, n'a pas eu de traitement de faveur de la part de la MCJP, et seul
Sonatine (1993) a été programmé. Comme pour les autres réalisateurs connus et confirmés, la MCJP a ainsi évité la facilité consistant à caresser dans le sens du poil un spectateur français familier et donc bien disposé à l'égard de certains cinéastes et films. Un choix judicieux, qui permet aussi d'appréhender les différences de perception, publique et critique, des films au Japon et en France. A l'exemple de KITANO, plus présent dans l'animation de shows débiles à la télévision nippone que dans les salles obscures, certains cinéastes ou certaines oeuvres ont fait grand bruit au Japon et pas nécessairement en Occident, et vice versa. Les "malentendus" ne manquent pas, à commencer par le cas KUROSAWA Akira. Plus adulé en Occident que dans son pays, le maître n'a pu réaliser ses derniers films qu'en étant produit par des étrangers, rappelant ainsi que le cinéma nippon était avant tout et presque uniquement une industrie. Un autre exemple de ce décalage entre Japon et France est le populaire, en France,
Tampopo (1986), de ITAMI Juzo. Cette comédie satirique autour de la préparation des nouilles japonaises a été bien mieux reçue dans l'Hexagone qu'au Japon, où son mélange des genres parodiés à toutes les sauces, mais avec finesse, n'a pas recueilli la faveur populaire. En France,
Tampopo est un film "connu" et qui fait l'objet de diffusions télévisées (sur certaines chaînes consacrées au cinéma) régulières.
La MCJP a accordé une place de choix à des films voulus comme des oeuvres populaires, et qui ont plus ou moins marqué les années 80 et 90. De ce panorama ressort l'importance accordée à l'univers du quotidien. En effet, la plupart des films projetés étaient axés sur des personnages ordinaires face à une situation inspirée de la vie courante. Ces films semblent d'ailleurs souvent très ciblés, puisque s'adressant de façon explicite à un public allant des adolescents (la comédie de potaches
Boys be ambitious, 1996) à leurs grands-parents (
Le testament du soir, 1998, drame autour de la vieillesse et de la mort). Ce cinéma nippon populaire n'utilise pas d'artifice pour traiter du sujet des rapports humains. C'est souvent directement qu'il aborde ce thème, sous toutes ses déclinaisons (au sein de la famille, dans le couple, entre frères et soeurs ou parents et enfants, entre amis ou voisins). Les titres eux-mêmes sont éloquents : le curieux et satirique
Jeu de famille (1983), les drames
Mes fils (1991), faux remake du
Voyage à Tôkyô de OZU Yasujiro,
Conjugalité (1986) et
Sombre crépuscule (1985), où une famille fait face à la sénilité du père, ou encore la comédie fantastique
La nouvelle de la classe (1982).
Dans le registre de la comédie, on peut signaler notamment 4 films très différents à retenir particulièrement. Le premier,
Sumô Club (1992) est une comédie très réussie de SUO Masayuki. Etudiant, Yamamoto accepte d'entrer dans le club de sumô de son professeur en échange de la validation d'un de ses cours. Yamamoto doit cependant recruter d'autres membres, et le club se constitue peu à peu, hélas avec des élèves tous plus mauvais et moins motivés les uns que les autres. Mais les apprentis sumôtori se prennent au jeu, comme le spectateur, tant français que japonais à en juger par les réactions lors de la projection. Une autre réussite est la comédie sentimentale
Sous le soleil de Tôkyô (1990), l'un des films présentés les plus originaux dans sa forme et dans son ton. Réalisé par SOMAI Shinji (1948-2001), cette histoire fantastique d'un amour interrompu est un joyeux mélange de féerique, de comique et d'amertume, filmé parfois comme un vaudeville en de longs plans séquences. Léger et poétique, tendre et pourtant un peu triste, ce film dégage un charme très spécial. Le ton est tout autre dans
Ikinai (1998) de SHIMIZU Hiroshi (né en 1965), ancien assistant-réalisateur de KITANO, lequel a produit le film. Un groupe de voyageurs, pressés d'en finir avec l'existence, entreprend un périple touristique en car à Okinawa. Tout a été prévu pour que ce voyage soit leur dernière aventure sur terre. Mais une jeune fille, ignorante du plan de suicide collectif, se joint à eux. A mesure que le voyage se déroule, certains commencent à douter, et les volontés vacillent... Une comédie grinçante, sur le mode tragi-comique, tant les personnages et les situations oscillent entre pathétique et insolite. Les grincements de dents sont encore différents dans la formidable critique des medias du quasi-documentaire
Comic Magazine (1986) de TAKITA Yôjirô.
A l'opposé du vaste registre comique, le drame compte aussi de beaux exemples de films réussis. C'est le cas de
La rivière de boue (1981) de OGURI Kôhei, l'un des premiers films indépendants des années 80, et de
Okaeri (1995) de SHINOZAKI Makoto, mélo simple et magnifique sur un couple dont la jeune femme perd la raison. La MCJP n'a pas présenté de films fantastiques d'horreur (
Ring et autres), qui ont redonné un coup de fouet au cinéma populaire à la fin des années 90, ni de pink movies... L'un des prolifiques réalisateurs de films érotiques des années 70 et 80 était pourtant présent via L'été de Nagisa (2000). Loin des films érotiques "roman-porno" qu'il a tourné pour la Nikkatsu durant des années, KONUMA Masaru (voir nos interview et portrait) a prouvé à ceux qui en doutaient encore qu'il était un excellent réalisateur. Sa chronique douce-amère sur l'été mouvementé d'une fillette était l'un des meilleurs films projetés lors de ce panorama : excellente mise en scène et direction d'acteurs, justesse de ton et de sentiments, découpage narratif et formel parfait. Côté "genres", la MCJP a résolument insisté sur les films policiers, représentés dans toute leur variété : faux film à suspens (
Revolver, 1988, de FUJITA Toshiya), vrai polar yakuza (
La tristesse d'un idiot, 1994, de KUMASHIRO Tatsumi, réalisateur du célèbre
Contes amers de la jeunesse), policier classique (l'embrouillé
La montagne de Marks, 1995, de SAI Yôichi) ou thriller (
Tokarev, 1994, de SAKAMOTO Junji).
Le panorama a enfin présenté quelques jeunes cinéastes, produits par des indépendants, qui incarnent l'avenir du cinéma japonais. Derrière bien des noms se cachait, à la fin des années 90, un homme emblématique de l'approche différente de tout un pan du cinéma nippon. SENTO Takenori a en effet produit nombre de films présentés en France ces dernières années. Son souhait était de financer des films d'"auteurs", peu commerciaux, qui ont souvent obtenu une forte reconnaissance critique à l'étranger. Les jeunes réalisateurs qui ont ainsi pu émerger sont notamment KAWASE Naomi (voir notre portrait) (née en 1969), ISHII Sogo (né en 1957), KOREEDA Hirokazu (né en 1962) ou SUWA Nobuhiro (voir notre portrait) (né en 1960). Afin de financer ces films, SENTO a aussi produit des oeuvres destinées à une carrière commerciale, comme les
Ring de NAKATA Hideo. Ont été projetés à la MCJP les très différents
Moe no suzaku (1997) de KAWASE,
After life (1998) de KOREEDA,
M/Other (1999) de SUWA et
Gojoe (2000) de ISHII. Suite à plusieurs échecs commerciaux, la société de production de SENTO n'a pas survécu, mais sa passion pour le cinéma ne devrait pas le tenir éloigné de la production trop longtemps.
D'autres noms apparus dans les années 80 et 90 révèlent les ambitions du cinéma japonais actuel. Certains sont depuis peu connus en France : parmi les plus talentueux figurent KUROSAWA Kiyoshi (né en 1955) révélé par l'angoissant
Cure en 1997, projeté à la MCJP, et TSUKAMOTO Shinya. Le réalisateur de
Tetsuo, né en 1960, était représenté par son troublant
Gemini (1999). Ces deux cinéastes développent des univers fantastiques qui ne ressemblent à nul autre, loin de l'approche "réaliste" des jeunes réalisateurs dressant le portrait d'une jeunesse désabusée. Propre à séduire un public de jeunes adultes,
Hysteric (2000) de ZEZE Takahisa (né en 1960) contient autant de motifs d'espoir que d'agacement. Son approche un peu facile d'une jeunesse paumée, entre sexe et violence, sent le déjà-vu. Sexe et violence règnent aussi dans les films de ISHII Takashi, mais d'une façon différente, plus crue et sensuelle à la fois. Né en 1946, ISHII était auteur de manga et scénariste de films roman-porno avant de passer à la réalisation.
A Night in nude (1993), machination diabolique et histoire d'amour, est une des réussites du cinéaste. Enfin, le prolifique et retors MIIKE Takashi était également présent, son hallucinant film d'action
La cité des âmes perdues (2000) démontrant que le côté touche-à-tout du cinéaste. MIIKE se moque des genres, passant de l'horreur à la baston sans problème, comme des supports, ne faisant aucune différence entre télévision, vidéo et cinéma. A ce titre, il incarne la fin des barrières formelles traditionnelles entre le 7e Art et d'autres modes voisins de divertissement.
Comme KUROSAWA, KAWASE (tous deux en Sélection Officielle à Cannes 2003 pour leurs derniers films), ou TSUKAMOTO (prix de la mise en scène à la Mostra de Venise en septembre 2002), MIIKE est l'un des chouchous des festivals occidentaux ; lui aussi est présent à Cannes cette année avec
Gozu, projeté dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs.
Si les années les plus dures pour le cinéma japonais semblent, à court terme, terminées, le 7e Art nippon n'en demeure pas moins dans une situation précaire, tributaire de multiples facteurs, comme les politiques d'investissement financier et l'influence des jeunes cinéastes notamment à l'étranger. Attention : fragile !