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Le 01/01/2002 par Kara
Oyez, messeigneurs ! Il est parfois de bon ton de mener croisade envers la démoniaque bêtise de certaines publications qui se prétendent prophètes en leurs genres. Manga, la BD facile fait partie de ces tas de papiers que l'on aimerait soumettre à la Question. C'est ainsi chose faite par animeland.com et Kara.
Manga la BD Facile fait partie d'une collection de guides de dessins fort sérieux édités par la très honorable maison d'édition Taschen. Celle-ci possède à son actif de nombreux ouvrages sur l'histoire de l'art et est reconnue par de nombreux professionnels comme étant une référence dans ce domaine. Depuis peu, Taschen édite des guides de dessin forts instructifs.
Manga, la BD Facile de Christopher HART est de ceux-là, puisque celui-ci nous convie à dessiner du "vrai" manga, comme
Le Dessin Anatomique Facile livrait les secrets de Burne HOGARTH (dessinateur de
Tarzan). Avant de monter sur nos grands chevaux, prenons les choses dans l'ordre. Cet ouvrage d'environ 150 pages est composé de quatre chapitres principaux : tout d'abord, nous trouvons les bases de dessin (avec des croquis, des illustrations, etc...), une classification des genres, une partie sur la narration dans le manga, et pour finir, un chapitre consacré à la présentation du métier de dessinateur, complété par une interview.
Commençons par la partie graphique du livre. La première chose qui surprend est que l'auteur à réuni, pour illustrer son ouvrage sur le manga, une belle brochette de dessinateurs... américains ! Où est la logique ? Le résultat final est une galerie de dessins et d'illustrations au niveau très amateur, "fusion" très maladroite entre le comics et du manga de pacotille. Ce type d'illustration reflète parfaitement la vision qu'aurait un occidental mal informé sur le style graphique nippon standard. L'ensemble souffre d'un manque de rigueur évident, desservi par un trait grossier, et des couleurs criardes 100% comics telles celles usitées dans les années 70 !
Les rares essais de mécha-design nous renvoient à ce qui se faisait de mieux dans les dessins animés nippons... des années 80 (p.39, 99, 101). Cependant certains croquis visiblement inspirés du shôjô manga parviennent à tirer péniblement leur épingle du jeu (p.74), ainsi que certaines illustrations 100% comics sur lesquelles on aurait plaqué des "têtes à grozyeux" (p.93). Nous poursuivons ainsi par un hilarant classement des différents genres de manga comme la SF, l'héroïc fantasy, ou la romance. On y apprend entre autres que les ancêtres des mangas sont des récits de samouraïs (alors que ceux-ci ne sont qu'une partie des sujets traités en emakimono, ces rouleaux peints, véritables ancêtres du manga). Seule la partie sur l'héroïc fantasy comporte quelques notes pertinentes et des dessins mélangeant habilement le cartoon américain et le shôjô (dûs à la talentueuse Svetlana CHMAKOVA, p.67 à 80), mais n'ayant plus grand rapport avec le manga. Etonnant, non ?
Mais la BD, c'est aussi de la narration, fondamentale dans le cas des manga. Là encore, les auteurs prennent ce qu'ils pensent être la narration, la mise en page "typique" d'un manga telle que les occidentaux se l'imaginent. Le résultat est un cumul non exhaustif de cases aux multiples zébrures, contre-plongées inutiles, et autres effets lumineux très disco. Le principe n'est pas en lui-même condamnable (certains commentaires sont très pertinents parfois), mais il ne reflète que la vision très étriquée et sélective des auteurs. Autant juger la BD américaine en se basant uniquement sur Superman et Spiderman. Ainsi par exemple, l'auteur affirme que dans le manga, toutes les scènes d'ambiances telles qu'un personnage qui traverse une rue, sont systématiquement à proscrire, car inutiles ! Nous sommes sur que TANIGUCHI Jiro (
l'Homme qui marche) ainsi qu'un réalisateur comme OSHII Mamoruh (
Ghost in the Shell,
Patlabor) apprécieront la chose.
Passons au rédactionnel qui risque de faire grincer les dents à plus d'un ! Citons en guise d'amuse-gueule cette présentation du manga pleine de lieux communs dans l'introduction de l'ouvrage :
"A l'instar des banlieusards qui lisent l'Equipe le matin avant de travailler, les adultes japonais dévorent le dernier episode de leur manga préféré". Le reste des commentaires des différents croquis n'est pas mieux puisque écrit à la seconde personne du singulier (
« tu », en s'adressant à nous, lecteurs, trahit une familiarité infantilisante). Bref, il semblerait que les rédacteurs de cet ouvrage se soient très mal renseignés sur leur sujet comme sur leur public. Le pire, c'est qu'en lisant certains de ces commentaires, il surnage par-ci par-là de très bons conseils de dessin pur mais que les dessinateurs eux-mêmes sont parfois incapables d'appliquer. Ainsi, ces textes ne présentent qu'une facette très réinterprétée et stéréotypée du style manga. Les clichées méprisants s'accumulent donc au fil des pages :
"Les nez sont toujours petits, quel que soit l'âge du personnage" (TEZUKA, père du manga s'en retournerait dans sa tombe). Les méchants doivent avoir des yeux étroits assortis d'épais sourcils" (point de vue on ne peut plus réducteur). La palme revient sans doute à cette phrase :
"Les Shôjô sont des bandes dessinées pleines d'humour, d'innocence, de grâce et d'espièglerie"(que dire de
X ou du courant Yaoï ?). Là encore, nous sommes sûrs que des auteurs comme Yuu WATASE et autres CLAMP apprécieront d'être catalogués de la sorte. Réduire ainsi à des schémas pré-établis le manga va à l'encontre d'un de ses principes de base : les apparences sont toujours trompeuses. L'un des arguments du livre tend enfin à cataloguer systématiquement les différentes catégories de personnages tels : les filles timides, les mauvais garçons, les p'tits gros sympas, les vamps, etc.... de façon très manichéenne.
N'y-a-t'il rien à sauver ? Il y a bien quelques petites remarques intéressantes sur l'influence positive des mangas sur les jeunes, sur le dépassement de soi, etc... Ce qui laisse définitivement supposer que cet ouvrage s'adresse en priorité aux "jeunes super top wiz branchés". C'est tout et c'est peu. Nous finissons ainsi ce livre avec une très intéressante présentation du métier de dessinateur de BD, illustrée par de sympathiques dessins de presse très américains ! Il s'agit sans doute de la partie la plus instructive et sérieuse de l'ouvrage car s'appuyant sur une véritable expérience professionnelle. Le tout se conclut par une interview de Bill FLANAGAN, rédacteur en chef d'Animerica Extra, publié chez un éditeur pionnier du genre, Viz Comics. Que vient faire cette oasis au milieu de ce désert ? Comment des gens aussi sérieux que ceux de Viz ont-ils put se laisser embarquer à soutenir pareil erreur éditoriale ? La question reste en suspend.
Pour conclure (où achever dirons certains),
Manga la BD Facile est une vision très étriquée et kitsh d'un seul et unique genre de manga très largement réinterprété par son auteur : le shônen. A croire que celui-ci n'à jamais rien vu d'autre dans sa vie que du
Dragon Ball ou du
Pokémon ! Le tout est desservi par une brochette de dessinateurs peut-être passionnés mais n'ayant pas le niveau d'un vrai auteur de manga de talent. Curieusement, dès que ceux-ci prennent au hasard des pages un style plus personnel et non "pseudo-manga", le niveau se relève subitement. Ainsi, cette vision du manga aurait peut-être pu faire illusion si elle avait vue le jour il y a 20 ans. Visiblement destiné à un très jeune lectorat, ce livre commet trop souvent l'erreur de sous-estimer la connaissance du lecteur potentiel, nombre de fanzines ayant plus de qualités que cet ouvrage. Dommage, car on sent parfois, derrière certaines répliques très maladroites ou naïves de l'auteur, l'envie véritable de communiquer une passion. Aussi, si certains d'entre vous désirent acquérir quelques ouvrages de références sur la façon de dessiner du VRAI manga, nous vous conseillons plutôt les livres de la collection
How to draw manga de Hayashi HIKARU. Il s'agit d'une série de huit guides de dessin très complets (en anglais) et exclusivement illustrés par de véritables auteurs japonais de manga !*
Kara cumule les fonctions antinomiques d'auteur de BD franco-belge (doublement nominé au Festival International de la BD d'Angoulême 2002 pour son album Gabrielle / éd Pointe Noire, premier Français à avoir officiellement participé en tant qu'auteur à part entière à la célèbre convention japonaise Comicket ), et de journaliste dans le domaine du manga et de l'animation nippone depuis plusieurs années (officiant dans divers magazines comme AnimeLand et Bodoï). ©2001 TASCHEN GmbH