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Le 01/05/2003 par Matthieu PINON

Noise : de bruit et de fureur

Encore inconnu il y a quelques années, NIHEI Tsutomu a su s’imposer dans l’univers manga avec un titre d’une originalité encore jamais vue : Blame ! Avec l’édition de Noise, one-shot réalisé en parallèle, Glénat nous permet d’avoir un regard différent sur l’artiste et sur son oeuvre phare.

Dans une mégalopole futuriste, Susono Misubi et son collègue Clauser, deux policiers de la brigade des mineurs, enquêtent dans les bas-fonds et y découvrent un spectacle ignoble : des cadavres d'enfants sont étendus sur des tables d'opérations, des câbles implantés dans le crâne. Ayant perçu un mouvement, Clauser s'engouffre dans une salle. Des coups de feu retentissent et Misubi se rue à son aide... mais il a disparu, et la jeune femme se retrouve seule dans cette cave, où des corps boursouflés sont crucifiés. Une mystérieuse silhouette encapuchonnée se jette par la fenêtre, le corps inconscient de Clauser sur son épaule. Revenue au commissariat, ses supérieurs apprennent à Misubi qu'après avoir fouillé les lieux, ils n'y ont rien trouvé, et lui suspendent son port d'arme. Voulant en savoir plus, la jeune femme va interroger un marchand d'armes, chez lequel elle trouve une mystérieuse épée. De retour sur les lieux de son investigation, effectivement vides, un petit personnage arborant un masque de grenouille lui tend un morceau de peau... la moitié du visage de Clauser ! Suivant cet étrange individu, elle découvre son collègue, visage écorché, lui aussi crucifié, entouré d'êtres portant des masques d'animaux : les prêtres de l'église du Chaos. Ceux-ci transforment alors Clauser en monstre belliqueux, et seule la mystérieuse épée permet à Misubi d'en venir à bout.
Bannie de la police, elle est désormais la seule à pouvoir lutter contre cette étrange organisation, et son enquête va l'emmener bien plus loin qu'elle ne peut l'imaginer...



Avec Blame !, NIHEI a imposé un style graphique inimitable, au service d'une histoire techno-punk sombre et violente. A travers Noise, il pose les bases de l'univers dantesque de sa série, et en profite pour essayer de se diversifier. Si l'univers est toujours futuriste, il ajoute une petite touche d'heroïc-fantasy au travers des membres de l'église du chaos (les joueurs de Donjons & Dragons apprécieront la référence), humains à tête animale vêtus de toges. Mais on sent à travers Noise que NIHEI a cherché à se diversifier plus d'un point de vue graphique que narratif. Ainsi, un court chapitre voit Misubi enquêter dans un quartier de la mégalopole. L'atmosphère y est lumineuse, bien plus claire que dans n'importe quelle page de Blame !, et la jeune fille, vêtue d'une simple robe blanche, ajoute une touche de sérénité supplémentaire, même si l'on devine la difficulté éprouvée par NIHEI à la dessiner. On sent que le dessinateur est bien plus à l'aise dans les scènes angoissantes et violentes. C'est d'ailleurs pour lui l'occasion de rendre hommage à deux de ses idoles, Enki BILAL (La trilogie Nikopol) et H.R. GIGER (le designer d'Alien).
N'allez pas croire pour autant que le scénario de Noise soit inexistant. Bien au contraire, NIHEI réussit à construire une histoire solide en 150 pages, véritable prequel à Blame !, où certaines origines de l'univers de Killy sont expliquées. Mieux, il retranspose le rythme de Jeanne d'Arc dans son univers cyber ! Référence annoncée dès la couverture, la ressemblance entre son héroïne et l'icône française est constante tout au long de l'histoire : Misubi perd peu à peu toute considération de la part de ses concitoyens, entend des voix (l'esprit de Clauser erre encore dans le réseau informatique), cherche à bouter l'envahisseur hors de la mégalopole... Misubi est d'ailleurs dès le début présentée comme une personne sensible, ne pouvant retenir ses larmes en découvrant les cadavres d' enfants, qui perd peu à peu toute humanité, pour devenir une machine de guerre froide et implacable. On sent, au fil de cette évolution, que NIHEI prend de plus en plus de plaisir à la dessiner, l'auteur ayant une préférence avérée pour les personnages stoïques, visiblement seuls capables de survivre dans ce monde brutal. Ainsi, à la fin de Noise, Misubi est présentée non plus comme une frêle jeune femme, mais comme une combattante déterminée, véritable alter ego féminin de Killy.



Le héros charismatique de Blame ! est d'ailleurs présent dans ce volume, puisque la nouvelle Blame, premier travail professionnel de NIHEI, remplit les dernière pages de ce manga. Publiée en 1995, cette courte BD pose les bases du style NIHEI : architectures cyclopéennes, histoire sombre, créatures cybernétiques... Mais surtout, le personnage de Killy, même s'il n'est pas encore parfaitement abouti graphiquement, est quasiment finalisé, avec son sang-froid caractéristique et son arme surpuissante. De même, le style narratif de NIHEI est déjà là : une succession d'instantanés, de gestes et de mouvements en suspens, qui permettent de décomposer les scènes de combat d'une manière très claire. Seul le graphisme est encore hésitant : le trait du mangaka est encore trop raide. Les personnages sont rigides, et leur gestuelle approximative. Dans ces "instantanés" qu'affectionne le dessinateur, ces arrêts sur image au cours d'une action, on ne sent aucune énergie se dégager : la scène de combat du début ne s'en relève pas et manque de gâcher le reste de l'histoire. Heureusement, NIHEI réussit à replonger le lecteur dans l'histoire, grâce à une ambiance originale mêlant cyberpunk et polar, sorte de fusion entre GIBSON et CHANDLER. Bref, on assiste à la naissance d'un style.



C'est donc là que réside l'intérêt principal de Noise. Bien sûr, les histoires seront appréciées par les fans de NIHEI, puisqu'elles restent dans la veine de l'auteur, sombres et torturées. Mais il est passionnant de voir comment le mangaka a su traiter des thèmes communs dans un univers unique de manières si différentes, comment il a appliqué diverses méthodes graphiques et narratives, ou encore de distinguer les références influant sur son oeuvre. On découvre alors de nouvelles facettes à toutes ces bandes dessinées, et c'est avec un autre regard qu'on les lit. Avec Blame !, on avait découvert que NIHEI avait l'étoffe d'un grand. Avec Noise, on réalise qu'il est encore plus doué... et on attend avec impatience ses prochains titres pour (re)découvrir d'autres aspects de son talent.
 
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