Articles | internationalLe 01/01/2003 par Nathalie B.Yu Miri, écrivain embarassant
Auteur reconnu au Japon, YU Miri est aujourd’hui à la une des médias pour le procès intenté contre l’une de ses œuvres. Ce n’est pas un hasard si le débat qui sévit dans l’archipel sur la liberté d’expression a été lancé autour d’un écrit de cette jeune femme, coréenne du Japon qui n’a pas peur de parler des tabous de la société dans laquelle elle vit.
Elle est une empêcheuse de tourner en rond, une téméraire qui n'en finit pas de mettre les pieds dans le plat. Dans sa vie comme dans ses écrits, rien ne va sans heurts, tout est chaos, souffrance, difficulté à exister. YU Miri nourrit ses oeuvres de sa vie et de celle de ses proches, c'est là ce qui la caractérise : sa capacité à parler de son réel, de son vécu, sans pitié, sans concession. Cela lui a valu de déclencher un débat sans précédent au Japon sur la liberté d'expression, et de voir l'une de ses oeuvres interdite de publication par la Cour suprême nippone pour le motif explicite d'atteinte à la vie privée, ce qui ne s'était jamais vu. Loin d'être un simple phénomène médiatique, la jeune femme est avant tout un écrivain à part, à la franchise dangereuse.
YU Miri est née coréenne, même si c'est au Japon qu'elle a vu le jour, en 1968 à Yokohama. Ses parents, émigrés coréens parmi les 680 000 Coréens vivant au Japon, appartiennent à la minorité ethnique la plus importante du pays, et l'une des plus fortement stigmatisées. Son enfance, qu'elle décrit sans concession ni rancoeur dans le remarquable « roman » autobiographique
Le berceau au bord de l'eau (1997) n'est que disputes, violences familiales, et brimades à l'école. Renvoyée du lycée, elle devient comédienne dans une troupe de théâtre, avant de fonder sa propre compagnie. Elle sera finalement écrivain, et depuis n'a de cesse de raconter son vécu, proche ou lointain, dans ses oeuvres.
Rarement un auteur aura puisé de façon si explicite dans son existence pour nourrir ses récits. Faire voler en éclats les tabous, familiaux et sociaux, s'impose à elle comme une nécessité, puisque sa vie elle-même est faite d'interdits brisés. Elle ne croit pas aux familles sans problèmes et elle le dit. Elle ose parler de harcèlement, de viol, d'inceste, de solitude, de marginalité, de différence... Deux éléments ont amené Philippe PICQUIER, son éditeur français, à s'intéresser à elle:
« En tant qu'écrivain femme, elle met en scène un univers inconnu, avec un ton de voix original, à mille lieues d'un MURAKAMI Ryû par exemple, et cet univers psychologique est véritablement terrifiant. Ensuite, étant d'origine coréenne, il était intéressant de découvrir comment en tant que telle elle pouvait voir les choses. » Effectivement, YU Miri parle de ces choses qui ont forgé sa personnalité, qui ont fait d'elle ce qu'elle est. Les textes publiés chez l'éditeur français ont tous, selon les mots de ce dernier, cette
« violence intériorisée » qui caractérise YU Miri.
Elle écrit d'abord des pièces de théâtre, reçoit le prix Kishida pour
Fish Festival, puis aborde le roman avec
Jeux de famille (
Fullhouse en version originale) en 1996, qui lui vaut le prix IZUMI Kyoka et le prix NOMA Bungei du nouvel écrivain. Dans cette dernière nouvelle, elle explore les thèmes de la violence, la famille, la solitude, l'enfance, et l'inceste. Autre nouvelle,
Pousses de soja raconte sa liaison avec un homme marié. En 1997, la publication de
Family movie lui apporte la consécration avec le prestigieux prix Akutagawa. L'année suivante, cette histoire d'une famille faussement heureuse choisie pour être le sujet d'un documentaire est adaptée au cinéma par le coréen PARK Chul-Soo, avec dans un des rôles la petite soeur de Miri, YU Eri. Une mini-série télévisée produite par la NHK a été tirée du roman
Rouge. Parmi ses autres oeuvres, on peut citer
Gold Rush (1997), où elle laisse momentanément tomber son histoire familiale,
Encyclopedia of my private talk, autour de ses expériences sexuelles, et trois volumes à très haute teneur autobiographique,
Life,
Soul et
To live. Le best-seller
Life a été adapté au cinéma sous le titre
Inochi, par SHINOBARA Tetsuo. Bardée de prix, elle est aussi très lue au Japon, en Corée et à Taiwan.
Mais sa spécificité réside moins dans les thèmes abordés (présents aussi chez bien d'autres auteurs) que dans la lucidité et la distance avec laquelle elle écrit. Sa démystification de l'enfance, de la famille et plus généralement des rapports humains, gouvernés par les rapports de force et l'égoïsme, est gouvernée par un regard critique sans concessions avant tout. Sa plume est dure, aiguisée, tranchante, mais surtout détachée. Elle semble à chaque page dresser un constat, sans chercher à se mentir ou à mentir sur les autres. Sans aigreur, elle parvient à dépasser le passionnel. Philippe PICQUIER la définit comme
« affreusement objective mais sans grandiloquence, ce qui rend les choses criantes de vérité. Mettre de la distance a souvent plus de force ». Elle tient son vécu à distance, aucun trace de pathos ne transpire de ses lignes. L'humour est très présent pour rendre le grotesque ou l'absurde. C'est sans doute dans
Le Berceau au bord de l'eau, son meilleur livre traduit en français à ce jour, que YU Miri est le mieux parvenue à ce détachement lucide non dénué d'ironie qui en fait un écrivain à part. La romancière raconte sur le mode de l'autobiographie (les noms, les dates, sont tous réels) la première partie de sa vie, son enfance, sa jeunesse, et le début de l'âge adulte dans la troupe des Tôkyô Kid Brothers. Ecartelée entre un univers familial chaotique et brutal, et le monde extérieur formaté et cruel, la jeune Miri et son caractère déjà prononcé ne trouvent pas leur place. Dans sa maison comme ailleurs, tout n'est que violence, des enfants entre eux, des adultes vis-à-vis des enfants, des hommes avec les femmes, humiliation, exclusion...
Elle ne cache rien de la misère affective des uns et des autres, en premier lieu d'elle-même, de l'attitude égoïste de ses parents, dont elle se plaît pourtant à décrire les bons côtés et à tenter de comprendre les raisons de leurs gestes. Même quand elle parle de la haine qu'elle a pu ressentir, elle le fait sans aucune hargne. Viennent aussi grandir le portrait de famille ses deux frères et sa soeur, les grands-parents coréens, et leur lot d'ambiguïtés, les contradictions de ces coréens du Japon désireux de paraître Japonais (par le changement du patronyme notamment) tout en continuant à faire perdurer les liens avec la Corée (à travers par exemple la célèbre institution culinaire nationale qu'est le kimchi, préparation à base de chou blanc, piments et ail). Elle dénonce les brimades à l'école, dans un système scolaire abêtissant et sadique, qui l'ont conduite à adopter un mutisme total durant des années. Elle aborde aussi le non-dit pernicieux du racisme anti-coréen dont elle est victime, présent malgré le fait qu'elle n'ait jamais parlé de ses origines à qui que ce soit durant toute son enfance. Elle évoque les abus sexuels dont elle a été victime, ses tentatives de suicide. Sa rencontre avec le théâtre et surtout l'écriture, va la sauver. C'est cru et cruel, et pourtant souvent comique tant sa lucidité fait mouche.
Aujourd'hui mère célibataire et férue de course à pied (ses grands-pères étaient tous deux d'excellents marathoniens), la jeune femme est au coeur d'un débat important pour la création littéraire. Le procès fait au
Poisson qui nage dans le rocher publié en 1994 dans une revue, vient de s'achever après des années de procédure.
Dans ce roman, l'écrivain dépeint minutieusement une femme ayant un naevus au visage. Un portrait qualifié d'
« impitoyable » par les avocats de la partie plaignante. La justice, et sa plus haute instance nippone, la Cour Suprême, ont considéré que le livre portait atteinte à la vie privée de la personne en question. Le roman ne sera donc jamais publié sous sa forme originale. Si d'autres écrivains nippons ont été auparavant devant les tribunaux (notamment MISHIMA Yukio pour
Après le banquet en 1964), aucun n'a fait l'objet d'une décision aussi tranchée. Les réactions sont mitigées, et même ceux qui se félicitent de ce verdict en redoutent les conséquences pour la liberté d'expression. Il faut dire que l'oeuvre créée par YU Miri s'apparente à une tradition littéraire appelée le shi-shotetsu, ou roman à caractère autobiographique. Un genre aujourd'hui considéré comme dangereux par ceux qui en sont les « victimes ». Tout récemment, un autre écrivain a été poursuivi par ses parents pour diffamation, et a dû supprimer de nombreux passages de son roman.
Faut-il imposer ou non des limites, dans un type de récit qui implique fatalement une part de réalité, de non-fictionnel ?
« L'oeuvre de YU Miri est autobiographique et minimaliste au possible ; elle regarde les gens et les détails à la loupe. Elle n'invente que les atmosphères », considère Philippe PICQUIER. Pourtant la romancière estime avant tout qu'un roman est une fiction, qu'il y a une différence entre la réalité et ses écrits. Elle explique qu'elle écrit selon ses souvenirs de la réalité, que sa mémoire enclenche le processus de fictionnalisation dès le moment où elle commence à écrire. Au final, elle voit ses
« romans privés » comme de la
« fiction de nature littéraire » que la
« similarité avec la réalité ne rend pas nécessairement vraie ou réelle ». Ses arguments n'ont pas convaincu la justice japonaise. La tenace YU Miri n'en sort pas forcément ébranlée pour autant. L'écriture reste pour elle, quand elle s'imagine tel un oiseau,
« le vent sous [ses] ailes ».
Remerciements à M. Philippe PICQUIER.
Propos de YU Miri extraits du Taiwan Times du 25 février 2002.
Le berceau au bord de l'eau, de YU Miri, aux éditions Philippe PICQUIER (2000).
Jeux de famille, suivi de
Pousses de soja, idem (1997).
Gold Rush, idem (2000).
La publication de
Family Movie chez PICQUIER est en pourparlers actuellement.