Articles | internationalLe 01/11/2002 par Julien BASTIDELes tambours d'Orient à Paris
Les murs de la Maison de la Culture du Japon à Paris ont tremblé quatre soirs de suite ! Les responsables ? Deux monstres sacrés des percussions asiatiques : le Japonais HAYASHI Eitetsu et le Coréen Kim DUK-SOO, dont les tambours vibrent d’une puissance phénoménale !
C'est un véritable événement qu'a organisé la Maison de la Culture du Japon à Paris en conviant deux stars des percussions pour une suite de concerts, du 5 au 8 novembre 2002. Le Japonais HAYASHI Eitetsu et le Coréen KIM Duk-Soo sont deux empereurs au royaume des tambours, le premier du Wadaiko (1), le second du Changgo. En compagnie de leurs formations musicales, ils sont venus présenter en représentations séparées, puis en deux concerts communs, leurs instruments et le répertoire qui les accompagnent. Une rencontre qui a permis de faire découvrir une partie de la musique traditionnelle de leur pays, mais aussi de rapprocher deux cultures tout en exaltant leurs diversités.
Ils sont presque des dieux. Il suffit de les entendre et de les voir pour s'en convaincre. Comme si Héphaïstos, forgeron des éclairs de la foudre, et Zeus, détenteur de la puissance céleste des éclairs en question, ne faisaient qu'un ! Ou plutôt deux, chacun ayant accordé une parcelle de ses tonitruants pouvoirs à HAYASHI Eitetsu et KIM Duk-Soo.
Le charismatique HAYASHI Eitetsu a consacré sa vie à la reconnaissance des percussions japonaises. Né en 1952, il débute à 19 ans comme leader de Sado-Ondekoza, formation de tambours Wadaiko, légendaire pour son mode vie ascétique et son entraînement rigoureux. Hayashi connaît une célébrité mondiale à la tête de cette formation, puis de Kôdo, son propre groupe. Il devient indépendant en 1982 et enchaîne les concerts à l'étranger, dans des salles aussi prestigieuses que le Carnegie Hall à New-York ou le Conservatoire Tchaikovsky à Moscou. Ouvert aux expériences nouvelles, il joue avec les orchestres philharmoniques de Boston et Berlin, et se produit aux côtés de pianistes de jazz, de musiciens africains ou de danseurs de Butô... Lors des représentations à la Maison du Japon, HAYASHI Eitetsu est venu accompagné de deux autres percussionnistes ayant déjà joué avec lui, KOIZUMIi Kenichi et TOMONORI Hasegawa, et du flûtiste TAKEI Makoto.
Ca démarre très fort... et pourtant, la suite se révélera encore plus puissante. Pour le morceau d'ouverture du concert, L'oiseau de pierre, le maître, au centre de la scène et face au public, dispose d'un ensemble de tambours plus petits (Okeshime-daiko, Shime-daiko et un assortiment d'Uchiwa-Daiko, tambours sans corps, en forme d'éventails). Tel un chef d'orchestre, HAYASHI donne le rythme en alternant à l'extrême la vitesse du tempo, tandis que ses disciples, dos au public, s'échinent sur leurs O-daiko. Mais on se débarrasse bien vite des fioritures pour rentrer dans le vif du sujet : passé ce premier morceau, HAYASHI rejoint ses compagnons sur l'estrade pour un âpre corps à corps avec le Wadaiko. Une véritable lutte s'engage, martelée par les imprécations hurlées des trois musiciens.
La force et le talent de HAYASHI trouvent pleinement leur accomplissement. D'abord magnifiquement habillé en costume traditionnel, HAYASHI « enlève une couche » à chaque morceau, pour finir presque torse nu, donnant au public le troublant spectacle de son dos puissant aux muscles saillants sous l'effort. Réputé pour sa résistance physique et l'originalité de son jeu, le Japonais a fait du monstrueux O-daiko son instrument de prédilection. Cet énorme tambour traditionnel, dont le diamètre varie de 40 à 90 cm, produit des sons profonds qui sont les plus graves des percussions japonaises. Formidable caisse de résonances, il est posé horizontalement sur une sorte de pied ; le musicien, debout face à lui, le frappe avec différentes sortes de bâtons selon le son qu'il souhaite obtenir.
Campé face au tambour, les jambes très écartées et le bas du corps complètement immobile, HAYASHI , en parfaite communion avec son instrument, fait voler ses coups à une vitesse incroyable et avec une apparente facilité. Créant à l'unisson un tonnerre menaçant tout autour d'eux, les trois musiciens font vibrer la grande salle de la Maison du Japon du sol au plafond ! Seul, parfois, le chant strident des flûtes de TAKEI Makoto vient déchirer le grondement enveloppant des tambours. Un galop qui emporte tout sur son passage, même le décor de bambous en ombres chinoises du fond de la scène, tremblant comme sous l'effet du vent... Le spectacle culmine dans la deuxième partie, lors d'un très long morceau intitulé
The wings of flightless bird - Jakuchu. Seul sur scène, HAYASHI , comme en transe, frappe son instrument jusqu'à épuisement, avec une ferveur quasiment religieuse. Le concert glisse vers l'expérience mystique, laissant le public - dont vos serviteurs - lessivé, (presque) aussi essoufflé que s'il avait lui-même martyrisé le O-daiko, et pourtant apaisé. Comme écrasés par ce tonnerre de sons, on tente de retrouver sa respiration... Une authentique expérience de musique de transe !
Après un tel choc, on espère ne pas être déçus par les tambours coréens...
Difficile de ne pas faire de comparaison, tant les deux hommes partagent des expériences communes. Le parcours du sympathique KIM Duk-Soo est très semblable à celui de son homologue japonais : né la même année, il commence également très jeune la pratique des percussions, puisqu'il entre à 5 ans (!) dans une troupe regroupant des artistes ambulants. Et c'est à 7 ans qu'il remporte la plus haute distinction du Concours national de musique folklorique. En 1978, il fonde son propre groupe, SamulNori, ayant pour ambition, comme HAYASHI , de faire revivre la musique traditionnelle de son pays. SamulNori recueille ainsi les rythmes tombés dans l'oubli des différentes régions de Corée. La troupe a donné jusqu'à aujourd'hui plus de 3600 concerts dans le monde entier et, à l'instar de HAYASHI , ne cesse d'élargir son répertoire : concerts avec des ensembles de jazz, de musique classique, des fanfares, création de comédies musicales... etc. Kim DUK-SOO est reconnu comme un musicien d'exception, ayant collaboré avec des artistes aussi différents et prestigieux que Herbie HANCOCK, Ravi SHANKAR ou SAKAMOTO Ryuichi.
Son instrument fétiche est le Changgo, tambour typiquement coréen, en forme de sablier, dont on peut frapper les deux faces, avec un bâton ou la main. Les autres instruments de SamulNori sont le Buk (tambour baril de taille moyenne), le Jing (sorte de gong) et le Kkwaenggari (petit gong portatif au son aigu). KIM et les quatre autres musiciens de son groupe sont étonnamment polyvalents, puisque jouant chacun tour à tour de tous les instruments.
Le ton, populaire et festif, est donné dès le premier morceau, le traditionnel Munkut, cérémonie au cours de laquelle le groupe demande l'autorisation d'entrer dans un village. Les musiciens, en arrivant par le fond de la salle, déconcertent un public encore un peu froid, qui ne sait plus où donner de la tête ! Le groupe achève le morceau sur scène, entre musique et cérémonie, puisque le public est invité à se joindre à la prière face au petit autel garni de fruits installé sur la scène, sous de superbes tentures figurant des monstres mythiques. C'est ainsi que SamulNori a ouvert le concert, une façon de donner le La pour la suite !
Malheur à celui qui se fie à l'allure joviale et décontractée de KIM Duk-Soo : cet homme a de la dynamite dans les veines ! En effet, autre caractéristique une nouvelle fois partagée avec HAYASHI Eitetsu, KIM Duk-Soo est un musicien passionné, corporellement engagé. Ce diable d'homme et ses acolytes n'ont eu de cesse de faire eux aussi trembler les bases de la MCJP ! En cercle face au public, accroupis devant leurs Changgo, les 5 musiciens nous entraînent dans une sarabande infernale de sons, de rythmes et de chants. Mais la comparaison s'arrête là. Contrairement au concert précédent, point de hiérarchie ici : le maître est certes au centre, mais tous les musiciens sont sur le même plan, et chacun, JANG Hyun-Jin, SHIN Chan-Sun, CHOI Chan-Gyun et KIM Min-Sang, a une identité propre très forte. KIM et ses musiciens déploient un jeu musical extrêmement expressif, loin de celui, intériorisé, des Japonais. Suivant leur personnalité, ils secouent frénétiquement la tête, vocifèrent comme des démons ou simplement ferment les yeux, et libèrent une énergie exubérante, le visage souvent fendu par un large sourire. Le dynamique quintette enchaîne ainsi des rythmes complexes et sans cesse surprenants, canons, solos et jeu collectif, avec rigueur mais aussi joie. On finit par avoir envie de crier et taper sur n'importe quoi, tant leur bonne humeur est communicative ! On ne sait plus où on en est quand intervient l'entracte salvateur pour le voisin au crâne lisse trop tentant...
Changement total de scénographie dans la deuxième partie du concert : place à la danse ! Les musiciens sont debout et utilisent tout l'espace de la scène pour danser. Excepté KIM qui dirige les opérations en s'époumonant dans une petite clarinette avant de s'emparer du gong, les quatre autres artistes sont parés de coiffes superbes, ornées qui d'un ruban de papier, qui d'une fleur articulée faite de plumes. Dansant en rythme tout en continuant à jouer, les prodiges de SamulNori, d'abord par deux, puis l'un après l'autre, nous offrent des prouesses chorégraphiques qui vont jusqu'à l'acrobatie, tout en animant leurs coiffes avec là encore un mélange de rigueur et de décontraction vraiment bluffant. Pour finir, Kim Duk-Soo invite le public à le rejoindre sur scène et une quinzaine d'audacieux le prennent au mot, quittant leur siège pour former avec SamulNori une farandole sous les applaudissements des dizaines de timides trépignant sur leur fauteuil !
Deux soirs de suite, HAYASHI et KIM ont unis leurs talents dans une prestation commune. Un exceptionnel dialogue entre deux musiques si différentes, et pourtant proches de par leur puissance, leur complexité et leur pouvoir sur ceux qui les écoutent ! L'austère et puissant Wadaiko de HAYASHI Eitetsu donne des frissons là où le Changgo de KIM Dunk-Soo donne des ailes. Le premier vous enveloppe dans ses gigantesques battements de coeur, mystiques, quasiment sacrés. Le Changgo, multiple et sonore, finit lui aussi par unir ses chants de tambours et de flûtes dans un tout indescriptible. Un tout dont vous faîtes partie. Avec leurs diversités qui sont autant de richesses, les musiques de HAYASHI Eitetsu et KIM Duk-Soo touchent à quelque chose de fondamental en chacun de nous.
Remerciements à Valérie TOUZET et à la MCJP.