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Le 01/06/2002 par Nathalie B.

Banana Spleen

En discutant, avec deux jeunes japonaises rencontrées chez un ami et fraîchement arrivées en France, des écrivains nippons que j’avais lus, bon nombre d’entre eux ne leur disait rien. Je me suis alors sentie un peu bête, comme une occidentale à côté de la plaque (ce que je dois être fatalement malgré tout). Mais quand j’ai prononcé le nom de YOSHIMOTO Banana, non seulement elles connaissaient et avaient lu, mais en plus elles appréciaient !

YOSHIMOTO Banana est née YOSHIMOTO Maiko le 24 juillet 1964 à Tôkyô. Elle est la fille du poète et philosophe YOSHIMOTO Takaaki, homme influent de la nouvelle gauche japonaise des années 60, qui a beaucoup écrit sur le nationalisme japonais et sur Karl MARX, et dont on trouve certains ouvrages traduits en France. Sa soeur, HARUNO Yoiko, est une mangaka qui produit des histoires fantastiques et du shôjo. Maiko a grandi dans un contexte familial très libéral, rare pour l'époque (au lycée elle habitait avec son petit ami et non plus chez ses parents). Elle étudie la littérature, et diplômée à 22 ans, prend le pseudonyme de Banana. Sans plus attendre, elle écrit deux romans pendant ses moments de pause alors qu'elle travaille comme serveuse. Le succès est immédiat : Kitchen et Moonlight Shadow, remportent le premier le Prix Umitsubame du premier roman, le second le Prix IZUMI Kyoka, et se vendent à des millions d'exemplaires. Deux films suivent, et le succès ne se dément pas puisqu'ils ont depuis été réédités une soixantaine de fois pour le seul Japon ! En 1993, au sommet du G7, le Ministre des Affaires Etrangères emporte dans ses valises des exemplaires des deux récits pour les délégations étrangères. Banana enchaîne essais, romans et recueils de nouvelles parmi lesquels Utakata, Sanctuaire, Amurita, Tsugumi, N.P., Lézard, Lune de miel, recevant prix littéraires et suffrages du public. Sanctuaire et Tsugumi sont adaptés en 1990 en films, par le réalisateur de talent ICHIKAWA Kon. Tsugumi a d'ailleurs eu un grand impact sur les jeunes japonais. Banana devient un auteur international, et en France les publications de ses romans et nouvelles se multiplient depuis 5 ans. Ce succès ne va pas sans critiques, surtout que l'écrivain mélange hardiment l'affectif et le « subversif » (la sexualité occupe une place centrale dans son oeuvre, et la famille n'a rien du traditionnel papa-maman-enfant). Les critiques, quand on y regarde de plus près, sont peut-être davantage dirigées contre la Bananamania qui s'est emparée du Japon depuis 1986 avec la publication de Kitchen et Moonlight Shadow, et qui perdure aujourd'hui. Car une grande partie de la jeunesse nippone se reconnaît dans les histoires, les personnages et l'univers de YOSHIMOTO Banana. C'est en se plongeant dans son oeuvre que l'on approche les raisons de son succès, mais aussi, réciproquement, lire YOSHIMOTO Banana permet de découvrir les attentes ou les fantasmes d'une grande partie de la jeunesse japonaise mal dans ses baskets.



Son oeuvre est marquée par une grande cohérence, tant dans les thèmes abordés, que dans les personnages et l'ambiance spéciale qui en émane. Tous ses récits sont une page de la vie de jeunes gens, marqués par un drame, souvent le deuil, qui remet en cause l'existence même de ceux qui restent. On suit alors les étapes qu'ils franchissent avant de trouver une nouvelle façon d'être et de vivre. Raconté comme ça, cela paraît abstrait et psychologisant, alors qu'au contraire les histoires de Banana sont ancrées dans le concret, le quotidien, la famille, la maison. La protagoniste (le personnage central est souvent une jeune femme), en pleine crise psychologique, va s'enfermer sur elle-même, fuir la réalité pour vivre dans le souvenir. Puis, une rencontre fortuite avec une personne peu commune, voire carrément marginale et qui a souvent beaucoup souffert, va lui apprendre à revivre. Explorant ainsi les méandres de l'âme humaine, Banana place des personnages peu ordinaires dans un cadre ordinaire. Petit à petit, les personnages l'emportent sur le décor, et tout devient spécial, l'existence même prend des couleurs quasi fantastiques.
Ainsi, dans Kitchen, une étudiante, Mikage, se retrouve sans famille à la mort de sa grand-mère. Désemparée, elle sombre dans la mélancolie, son seul réconfort étant de dormir dans sa cuisine, lieu familial et réconfortant par excellence. Bientôt un jeune homme qui connaissait bien sa grand-mère, Yûichi, lui propose de venir habiter avec lui et sa mère, Eriko. Mikage peu à peu renaît au contact de ses deux personnes d'exception, la truculente Eriko, auparavant père de Yûichi, ayant changé de sexe après son veuvage ! Dès ce premier roman, on trouve les thèmes que Banana continuera de développer ensuite : le deuil, la famille (mais pas la famille traditionnelle, « recomposée », souvent monoparentale, avec demi-frère et demi-soeur), la solitude, le suicide, la sexualité (sous tous ses modes : bisexualité, homosexualité, transsexualisme, inceste). Ceci dans le cadre de la vie de tous les jours, rythmée par les repas, le jour et la nuit, le temps qu'il fait dehors, les saisons qui passent... D'où une ambiance très particulière et vraiment originale, axée sur les petits riens de la vie quotidienne, sur les moments partagés, où le Temps, véritable acteur du récit, rythme cette vie. L'écriture très sobre et sensuelle de Banana met l'accent sur les sens et les sensations, en décrivant l'odeur ou la musique de la pluie sur le verre d'une vitre, le froid mordant une peau nue, le mouvement d'une chevelure, l'intonation d'une voix ou tout simplement la couleur du silence. On ressent parfois une parenté avec à un certain type de manga, axé sur le quotidien.
Outre ses influences littéraires diverses ( les manga, Stephen KING pour ses histoires non fantastiques, Truman CAPOTE, William BURROUGH, Isaac Bashevis SINGER), on retrouve chez Banana de nombreuses références à la culture pop japonaise, mélangée à des éléments traditionnels, comme les fantômes ou l'importance des rêves. Banana offre à la fois un ancrage dans le quotidien, avec des personnages suffisamment proches de nous et néanmoins toujours un peu exceptionnels, et du fantasme, du rêve et surtout de l'espoir. Un espoir dont la jeunesse nippone, en mal de repères et en mal de vivre, a bien besoin aujourd'hui. Séduite par une quête à la fois individualiste (se trouver ou se retrouver soi ou l'autre) et collective (trouver celui ou ceux avec qui l'ont veut partager sa vie), cette jeunesse ne peut que se reconnaître dans ses personnages perdus, découragés, passifs et qui ont besoin d'une aide extérieure pour trouver la force de continuer à avancer dans l'existence. Dans l'édition américaine de Lézard, Banana fait mention de Kurt COBAIN, idole grunge qui s'est suicidé il y a quelques années. Se guérir de quelque chose, réapprendre à vivre, se sentir vivant, voilà qui touche l'humanité de chacun.



Banana affirme modestement qu'elle s'amuse en écrivant, et que c'est le plaisir qui la guide dans l'écriture. Indépendante, célibataire, elle vit toujours à Tôkyô, avec sa tortue, son chat et son chien. La « jeune » écrivain ne l'est plus tellement, surtout dans un pays où la femme est mûre à 25 ans. Tout comme elle, ses personnages et ses histoires évoluent, et s'ouvrent sur le monde (l'un de ses derniers recueils de nouvelles a comme décor l'Amérique du Sud). Son lectorat mûrit avec elle, mais ses premiers romans semblent toujours parler à la nouvelle génération d'aujourd'hui.



Sont parus en France :
Kitchen et Moonlight Shadow, chez Folio Gallimard. N.P., Dur, Dur !, Lézard, chez Rivages. Le dernier jour, chez Philippe Picquier.
 
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