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Le 01/05/2003 par Nathalie B.

Les affranchis de la Nikkatsu

Suite à la rétrospective consacrée à SUZUKI Seijun (voir notre article sur SUZUKI Seijun, "La marque du franc-tireur") au cinéma Grand Action en octobre et novembre 2002, HK Vidéo édite un premier coffret DVD, contenant 3 des films du provocateur cinéaste japonais des années 60.

Depuis la redécouverte de SUZUKI Seijun en 1990 à Rotterdam, relayée par un hommage parisien en 2002, on ne cesse de vouloir coller au metteur en scène des étiquettes qu'il réfute, avec le sourire, entre deux cigarettes. Assimilé au mouvement Pop Art, considéré comme un auteur "artistique", SUZUKI explique qu'il n'avait pas d'intention particulière en faisant ses films, sinon de les faire, et que les qualificatifs dont on l'affuble ne sont que des relectures a posteriori d'un contexte de production particulier. SUZUKI, né en 1923 à Tôkyô, rappelle qu'il était réalisateur de séries B, classé B dans la hiérarchie des metteurs en scène du studio Nikkatsu, dont les films avaient un certain succès. Rien de particulier si ce n'est par sa mise en scène, SUZUKI a dynamité le film d'action, désinhibé l'érotisme cinématographique et embrasé le mélodrame, provoquant avec ses producteurs une situation de conflit perpétuel durant 10 ans. En appliquant les règles des genres qui lui étaient imposés jusqu'à l'absurde, SUZUKI a dépeint les sombres yakuzas comme de sombres crétins et les prostituées comme des perverses courageuses ou des héroïnes de guerre. Portés par une réalisation inventive et neuve (nécessaire, d'après le réalisateur, puisque "comme on n'a pas d'argent, on doit trouver des idées" ), ses films ont influencé la Nouvelle Vague japonaise, menée par OSHIMA Nagisa et IMAMURA Shohei, et récemment le cinéma d'action de réalisateurs indépendants, comme Jim JARMUSH, qui lui rend directement hommage à travers Ghost Dog.



Parmi la quinzaine de films réalisés par SUZUKI entre 1963 et 1967, HK vidéo a judicieusement choisi des oeuvres représentatives de l'ensemble de la filmographie de cette période. C'est avec La jeunesse de la bête (1963) que SUZUKI trouve son style, tandis que l'expérimental La marque du tueur (1967) lui vaut son renvoi du studio Nikkatsu. Le mélodrame érotique La barrière de chair (1964) prouve qu'il a touché à d'autres registres que le film de yakuzas, genre qu'il a cependant profondément malmené. Dans ces 3 films, SHISHIDO Jo incarne, tour à tour ex-flic, voyou et tueur à gages, le mâle suzukien, violent et ridicule, dans toute sa splendeur.
En 1954, SUZUKI et SHISHIDO entrent tous deux à la compagnie Nikkatsu. SHISHIDO, né en 1933 à Osaka, vient grossir les rangs des jeunes premiers romantiques des films commerciaux du studio. Mais son statut de bellâtre de série B lui pèse, et pour paraître plus menaçant, il subit une opération de chirurgie esthétique au visage. Est-ce là le secret de ses bajoues formidables ? N'ayant pas eu la chance de voir de films de l'acteur avant sa transformation, il m'est impossible de le garantir, mais sans doute est-ce là effectivement que réside le secret de sa séduction, animale, de (chaud) lapin. Relooké, SHISHIDO va devenir pour la postérité la figure masculine de prédilection de SUZUKI. En 1963, ils tournent ensemble Détective bureau 2-3 et La jeunesse de la bête.



Le genre à la mode est alors le film de yakuza, ou Ninkyo mono, dont les scenarii téléphonés et les personnages archétypaux obéissent à des règles strictes. La Nikkatsu, spécialisée dans la série B, en fait son genre favori et attelle SUZUKI à la tâche. Le cinéaste donne un ton nouveau, grotesque et distancié, à ses histoires rebattues, ce grâce à la mise en scène. La jeunesse de la bête est le premier film où le cinéaste, par le détournement des règles du genre, fleurte aussi ostensiblement avec la parodie.
Le scénario, emmêlé au possible, met en scène un ex-flic nommé Mizuno Jo, joué par un SHISHIDO nerveux, qui, persuadé que le suicide d'un de ses anciens collègues est un assassinat perpétré par un clan mafieux, déclenche une guerre des gangs. Le sérieux tragique de l'histoire devient vite grotesque et délirant : les coups de téléphones (colorés, les téléphones) s'enchaînent sans nous éclairer sur l'intrigue tarabiscotée, la galerie de gangsters va du débile léger Minama, acolyte de Mizuno, au sadique chef de clan qui roule des patins à son chat, en passant par le frère gay du boss surnommé "le Store vénitien" qui aime manier un rasoir caché dans sa chaussette de tennis. En plus des classiques sévices corporels et bordéliques coups de feu, SUZUKI invente l'agression à la bombe aérosol enflammée et l'attaque au faux bâton de dynamite, perpétrée par des yakuzas cagoulés de bas qui les empêchent d'ouvrir les yeux. On est loin de l'image grave accolée au gangster, les personnages ayant aussi en bouche des répliques gratinées : "Ton frère a trois doigts en moins. Tu veux perdre ton nez ?", "Tu me piques mon dialogue, crétin" ou "Vous les caïds, vous avez tous le même scénariste".
Si SUZUKI respecte les codes du Ninkyo mono, il en trahit l'esprit, tout canon du genre virant au grotesque. Les décors, choisis dans un souci plastique évident, et la mise en scène sont truffés de trouvailles visuelles. SUZUKI construit ses plans avec soin et imagination, multiplie les points de vue, alterne couleur et noir et blanc, mélangeant éventuellement les deux dans un même plan, joue sur la musique (du jazz) et le son (les premières scènes dans le cabaret, se déroulant dans une pièce insonorisée, rendent le film muet).



La même inventivité et une provocation décuplée caractérisent La barrière de chair, mélodrame érotique adapté d'un roman de TAMURA Taijirô, auteur scandaleux dont SUZUKI partage les convictions proches du nihilisme. Le terme érotique définit d'ailleurs timidement un film qui mériterait le qualificatif de "sexuel", tant le sexe imprègne chaque scène, chaque plan, geste, regard d'acteur ou ligne de dialogue. SHISHIDO, au sommet de sa séduction, exhibe sa plastique intéressante et moite devant une horde de femelles parée chacune d'une couleur primaire. Prostituées survivant dans le Japon de l'après-guerre, les héroïnes du film ont établi des règles afin d'échapper à la jungle du monde qui les entoure. L'une de ces lois est l'interdiction de coucher avec un homme sans être payée, sous peine de punition. SUZUKI illustre le châtiment encouru par des scènes sado-maso étonnantes encore aujourd'hui. Tragédie oblige, SHISHIDO, fruit défendu, attise les jalousies jusqu'à la mort. C'est sans doute dans ce registre du mélodrame pur et dur (dont L'histoire d'une prostituée (1965) est un autre remarquable exemple) que SUZUKI a été le plus loin dans la coexistence entre réalisme et stylisation fantasmagorique. Selon le réalisateur, "le cinéma est fait de mensonges. Quels films peut-on considérer comme réalistes ? Je pense que dans un film, tout est faux. On tourne de façon à rendre crédibles des mensonges. C'est notre travail." Dès lors, il n'y a pas lieu de distinguer le prétendu vrai du faux. Décors, scènes de violence et de sexe, crudité des dialogues, se marient étonnamment bien avec l'onirisme ou le flamboyant des couleurs. Le sexe est traité de façon si brute et directe que le film décoinça nombre de jeunes cinéastes de l'époque. La barrière de chair fit aussi connaître le réalisateur à l'étranger, et il demeure l'un de ses films les plus célèbres.



3 ans s'écoulent avant que SUZUKI et SHISHIDO se retrouvent pour le bouquet final qu'est La marque du tueur. Le film va coûter sa carrière au réalisateur. Son échec commercial fournit un prétexte à la Nikkatsu qui souhaitait se débarrasser d'un cinéaste gênant, car vu comme un modèle par une nouvelle génération de réalisateurs désireux de faire du cinéma en dehors des cadres imposés par les grandes compagnies. Même si SUZUKI refuse de voir cette oeuvre comme un manifeste, le film est l'expression d'une liberté d'esprit rare, celle d'un cinéaste qui n'a plus rien à perdre. Jamais le cinéaste n'a été aussi loin dans l'iconoclaste stylisé et le grotesque tragique.
Pour la dernière fois, Shishido, l'air fatigué, trimballe sa gueule bouffie et sa dégaine animale devant la caméra de SUZUKI. Durant le générique, une balade (chant, clavecin et harmonica) se superpose à des voix off échangeant des propos abscons : "Tu as déjà couché avec une femme ? - Bien sûr. - Prends plutôt une bouillotte." SHISHIDO est Hanada, n°3 dans la hiérarchie des tueurs professionnels. Pas toujours bien rasé, il aime l'odeur du riz qui cuit. Caméra au poing, SUZUKI suit Hanada/SHISHIDO qui flingue les tueurs 4 et 2. Il se demande si l'énigmatique n°1 existe, puis une femme le prend en stop sous la pluie. Elle dit "Je rêve de mourir" puis "Je hais les hommes", et HANADA tombe amoureux. A poil dans leur appartement à la déco ultra moderne, Hanada joue à cache-cache avec sa femme, avant d'enlacer l'autocuiseur. Entre deux scènes érotiques, il tue un type par la canalisation d'un lavabo et saute sur un dirigeable. L'inconnue rencontrée sous la pluie, Misako, lui demande de tuer un homme. Un papillon lui fait rater sa cible. Hanada est fini, mais Misako, pas rancunière, lui montre sa collection de papillons, en disant "Où vais-je t'épingler ?". Il tente de la tuer (il a planqué son fusil dans une plante verte), mais n'y parvient pas, la dépression le guette, sans compter qu'il découvre que sa femme le trompe avec son employeur. Et puis, qui est ce foutu tueur n°1 ? Tout le monde le veut buter Hanada, il finit en slip et flingue sur la jetée d'un port, mais un type lui sauve la vie... Qui est-ce, sinon le "number one" ? S'engage entre Hanada et n°1 une guerre psychologique qui tourne à la vie de couple : ils partagent le même lit et l'un conseille à l'autre "Prends des protéines". Ca finit en vociférations sur un ring de boxe.
Narration éclatée, succession de plans en roue libre et esthétisme extrême, mélange de désespoir et de grotesque, La marque du tueur demeure un film hallucinant, et émouvant car aboutissement destructeur de la carrière d'un cinéaste talentueux.



Les 3 films de ce coffret ont bénéficié d'un respect tout particulier de la part de l'éditeur : une présentation de chaque film, quelques bonus (un portrait de SUZUKI, une biographie et une filmographie du cinéaste et de son acteur, les bandes annonces de La barrière de chair et de La marque du tueur), et surtout une très bonne qualité d'image, les films ayant été remasterisés d'après une copie neuve tirée du négatif original. Un travail qui rend hommage au superbe noir et blanc de La marque du tueur et aux couleurs acidulées de La barrière de chair et La jeunesse de la bête. On espère d'autres coffrets à venir.



SEIJUN Suzuki, Volume 1, Coffret DVD de 3 films, La marque du tueur, La barrière de chair, La jeunesse de la bête, aux éditions HK Vidéo, en version originale sous-titrée français.
 
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