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Articles | cinéma
Le 01/10/2002 par Nathalie B.

KONUMA Masaru, sévices et ses vertus

L'étrange Festival c'est aussi l'occasion rêvée de rencontrer certains réalisateurs venus éclairer le public sur leurs intentions filmiques. En relation avec le portrait que nous lui avons consacré, cette interview nous a permis de découvrir un homme remarquable qui, pour filmer des scènes sado-masochistes, n'en est pas moins un ardent défenseur de la condition feminine.

Animeland : Quel a été votre parcours jusqu'à votre entrée à la Nikkatsu en 1961 ? Pour quelles raisons avez-vous été amené à faire du cinéma ?
KONUMA Masaru :
J'étais écolier à la fin de la guerre, et le seul loisir bon marché que nous avions à disposition était le cinéma. Je vivais dans le quartier de Shinjuku à Tôkyô, où il y avait des rétrospectives. Beaucoup de films français d'avant-guerre sortaient après-guerre au Japon, dans des salles d'arts et essais, où les places n'étaient pas très chères. Ces films m'ont permis de découvrir bien des choses de la vie avant l'expérience de la vie réelle, comme l'amour par exemple.
J'ai passé le concours d'entrée à l'Université d'Economie, et j'ai échoué ; je suis finalement entré au département Cinéma. Après mes études, j'ai cherché du travail dans ce domaine, car mon objectif était d'y travailler absolument. Quand la Nikkatsu a passé une annonce pour le concours d'assistant-réalisateur, je m'y suis présenté ; comme j'étais très fort en dissertation, je l'ai réussi.



AL : Cinéphile, vous appréciez particulièrement les films français. Qu'aimez-vous dans ces films ?
K.M. :
J'ai été fasciné notamment par les belles actrices françaises : Micheline PRESLE, Danielle DARRIEUX, Michèle MORGAN, ARLETTY. Les acteurs aussi, comme Gérard PHILIPPE. J'avais une photo de Françoise ARNOULT sur mon bureau ! Elle n'était pas exceptionnellement belle, mais " proche " en quelque sorte...
A l'Université j'ai découvert la Nouvelle Vague ; mon sujet de mémoire était d'ailleurs consacré à A bout de souffle de GODARD. J'ai très vite commencé à réfléchir sur les rapports entre le cinéma et la société.



AL : Comment êtes-vous devenu assistant-réalisateur à la Nikkatsu? Sur quels films avez-vous travaillé, et aux côtés de quels réalisateurs ?
K.M. :
Quand je suis entré à la Nikkatsu, c'était l'âge d'or des stars dans la compagnie, une époque qui a duré 5 ans. Mais j'ai été déçu par le fait que les actrices avaient, malgré tout, peu d'importance dans les films. Il y avait beaucoup de travail, j'étais un vrai esclave, les films s'enchaînaient les uns après les autres... J'aurais du mal à vous en citer un parmi tous ceux sur lesquels j'ai travaillé ! La Nikkatsu faisait toutes sortes de films, notamment des films appelés "sans nationalité", c'est-à-dire qui mélangeaient tous les genres possibles. C'est sur ces films là que j'ai débuté. J'ai travaillé notamment avec SUZUKI Seijun ; j'ai appris beaucoup de choses à ses côtés. J'ai aussi beaucoup vu les films de IMAMURA Shohei.



AL : Pouvez-vous revenir sur le contexte dans lequel vous êtes devenu réalisateur, celui de la crise du cinéma japonais des années 60-70 ? Travailler sur la série roman-porno lancée par la Nikkatsu était-il un choix ou non, ou une opportunité pour les réalisateurs débutants?
K.M. :
Les grandes compagnies étaient en pleine crise ; pour donner un exemple, en 1971, FUJITA Toshiya a réalisé deux films dont Le sable humide du mois d'août. A sa sortie, il n'y a peut-être pas eu plus d'un ou deux spectateurs dans les salles... La crise a engendré beaucoup de discussions entre les syndicats et la compagnie. Pendant 6 mois, les salariés étaient obligés de rester chez eux ou de travailler ailleurs. J'ai de mon côté réalisé des films publicitaires pour d'autres sociétés. Et en novembre 1971, je reçois un coup de téléphone de la Nikkatsu, qui m'appelle pour me présenter son nouveau projet : celui de lancer une série de films dits "romans-porno". J'ai saisi l'opportunité de pouvoir, enfin, devenir réalisateur ; il m'importait peu que les films à tourner soient des romans-porno ou non. D'autres réalisateurs ont pu, comme moi, réaliser leurs premiers films dans ce contexte de crise.



AL : Votre premier film s'intitule Kashin no izanai (qui peut être traduit par L'appel du corps de la femme): pouvez-vous nous en parler ?
K.M. :
Je me suis posé la question suivante : comment doit être un premier film fait par un réalisateur de 33 ans ? Je pense que, au risque de paraître peu modeste, je pouvais faire un film presque parfait. Mais j'ai voulu faire " maladroit "... Pour la première scène, je me suis inspiré du Mépris de GODARD, une homme et une femme cherchant un appartement. Dans la dernière, la protagoniste retrouvait la mémoire et faisait l'amour ; j'ai changé cette fin en m'inspirant des Nuits de Cabiria de FELLINI.



AL : Pouvez-vous donner quelques précisions sur le genre roman-porno, notamment ses différences par rapport au pink-eiga, le cinéma Pink ou érotique des années 60 ?
K.M. :
D'autres sociétés de production de cinéma, indépendantes, produisaient des Pink Movies avec très peu d'argent. Le budget était si limité que le tournage avait lieu dans des endroits sauvages pour les extérieurs, et dans des appartements pour les intérieurs. La Nikkatsu a repris cette idée, mais avec des moyens beaucoup plus conséquents, puisqu'elle avait à sa disposition, en tant que grand studio, de très bons techniciens, décors, etc. Quant aux histoires racontées, il n'y a pas grande différence. C'est plutôt une question de moyens.



AL : Quel était le cahier des charges à respecter en tant que réalisateur de film roman-porno?
K.M. :
Le cahier des charges était extrêmement précis quant à la durée du film, la durée des scènes d'amour, leur nombre... Il y avait aussi les interdits, comme ne pas montrer trop de sang, malgré la violence. En effet, l'homme japonais n'éprouve plus d'excitation sexuelle quand il voit du sang.



AL : Les films romans-porno étaient-ils adaptés de romans ou y avait-il aussi des scénarios originaux ?
K.M. :
Les films de type Sado-Maso avec TANI Naomi étaient des adaptations des romans de l'écrivain DAN Oniroku. Sinon il y avait aussi les romans érotiques de UNO Koichirô. 20 à 30% des films étaient des adaptations d'oeuvres originales. Certains assistants-réalisateurs ayant refusé de devenir réalisateurs de romans-porno, plusieurs restés à la compagnie sont devenus scénaristes, d'où un nombre important de scénarios originaux. Ces scénaristes étaient souvent très doués. Leurs sources d'inspiration étaient très diverses : à la fin de l'époque roman-porno, dans les années 80, ont été adaptés beaucoup de manga.



AL : Quelle était votre marge de manoeuvre par rapport à l'adaptation?
K.M. :
Parfois les scénarios étaient imposés, parfois je pouvais participer à leur élaboration. Pour les scènes d'amour, les indications étaient très peu précises (par exemple : "l'homme caresse la femme") ; il fallait donc que je développe le scénario pour ce type de scène, sachant qu'il s'agissait de l'élément commercial le plus important du film.



AL : Avez-vous touché à toutes les catégories de romans-porno ?
K.M. :
Je crois avoir fait un peu le tour du genre, comédie, drame, histoires de jeunes, SM, etc.



AL : Qu'est-ce qui vous intéresse le plus dans la mise en scène?
K.M. :
J'aime beaucoup réfléchir à la direction d'actrices, même si elles n'étaient jamais dirigées comme je le voulais. En fait, sur le tournage, ce n'était pas facile, il fallait toujours se demander si les spectateurs allaient aimer le film, sachant que la sexualité des Japonais a beaucoup évolué pendant cette période.



AL : Concernant vos personnages féminins et la façon dont ils sont traités, je trouve que, tout en subissant toutes sortes d'outrages, ils en sortent finalement grandis, gagnants, libérés par leurs expériences sexuelles (contrairement à la représentation occidentale, issue des films pornographiques et dans une moindre mesure érotiques). De plus, ces femmes ne semblent pas objet de jugement. Est-ce voulu ?
K.M. :
Je suis content que vous me parliez de cela car manifestement peu de personnes l'ont compris ! On m'a ainsi accusé d'être sadique avec mes personnages féminins. Or, je suis féministe ! Je ne veux pas absolument montrer des femmes dominées par des hommes ! Je regrette que la programmation de l'Etrange Festival ait fait la part belle aux films SM, alors que ce n'est pas là l'essentiel de mes films ; de plus, j'ai aussi fait des films où les hommes étaient dominés par des femmes ! La sélection présentée ici a voulu que ce soient les femmes qui soient plus " maltraitées ", mais ce n'est pas représentatif de mes films. Je considère les femmes bien supérieures aux hommes... Je regrette l'incompréhension d'une partie du public occidental sur ce point.



AL : Vos films ont-ils été diffusés à l'étranger ?
K.M. :
Une femme à sacrifier a été diffusé aux Etats-Unis et au Canada. (NDLR : Il est même considéré là-bas comme un "film-culte")



AL : Avez-vous réalisé d'autres types de films en dehors de la série roman-porno ?
K.M. :
J'ai réalisé des films qui n'avaient rien à voir avec le roman-porno, pas du tout érotiques, pour la télévision ; pendant la période où j'étais à la Nikkatsu, j'avais la quarantaine et j'étais très actif, je réalisais des téléfilms en plus des films romans-porno. Puis, après l'arrêt de la série en 1988, j'ai continué à faire des films de télévision.
En 2000, j'ai réalisé un film de cinéma à petit budget, Nagisa.



AL : Quel est votre film préféré ou quels sont vos films préférés parmi ceux que vous avez réalisés ?
K.M. :
Sans nul doute une dizaine de films romans-porno. Parmi ceux présentés à l'Etrange Festival, peut-être La vie tourmentée de Mme Yoshino. Mais je préfère toujours dire que mon film préféré, c'est celui à venir !



AL : Que pensez-vous des réactions du public de l'Etrange Festival face à vos films ?
K.M. :
Je les trouve formidables ! Il y a des différences de perception entre le Japon et la France, les spectateurs français, notamment, regardent mes films de façon plus lucide. J'ai beaucoup apprécié les rires dans la salle.



AL : Quelle est votre conception de l'érotisme ?
K.M. :
J'ai été très marqué dans mon enfance par le fait que la sexualité était quelque chose de caché. Une sexualité cachée est synonyme de sexualité imaginée. L'érotisme est donc pour moi affaire d'imagination, et de suggestion. Mais il fallait composer à la Nikkatsu avec la demande du studio de montrer par exemple le corps nu des femmes.



Remerciements à M. KONUMA Masaru, à TAKAHASHI Shoko pour la traduction, et à l'Etrange Festival.
 
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