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Le 01/11/2001 par Julien BASTIDE

TSUGE Yoshiharu

A l'instar d'un CRUMB aux Etats-Unis ou d'un BAUDOIN en France, TSUGE Yoshiharu est un des pères de la bande dessinée d'auteur non commerciale au Japon. Bien que son univers et son style soient inclassables, sa démarche continue d'influencer des jeunes auteurs, et son œuvre commence à être reconnue comme celle d'un grand artiste.

TSUGE Yoshiharu naît en 1937 à Tôkyô. Il est élevé par sa mère dans des conditions difficiles, en l'absence d'un père prématurément disparu. Après l'école primaire, il doit travailler et exerce différents petits métiers (distributeur de journaux, livreur de nouilles...). TSUGE est un adolescent perturbé, mal dans sa peau. A 14 ans, il s'embarque clandestinement dans un cargo à destination des Etats-Unis, mais il est découvert par les garde-côtes, avant même sa sortie des eaux territoriales.

A 16 ans, il commence à dessiner des manga, comme gagne-pain. En effet, au milieu des années 50, les librairies de prêt (Kashibonya), qui permettent d'emprunter à bas prix des manga, prolifèrent. Elles attirent une nouvelle génération de jeunes auteurs, qui sont souvent, comme les usagers, issus des classes populaires. Un nouveau courant s'y développe, le Gekiga : une manga au dessin et à l'univers réalistes, qui affectionne les histoires policières noires, influencées par un certain cinéma américain. TSUGE y fait ses premières armes, balançant constamment entre la dépression (il fait une tentative de suicide) et la pauvreté.



Parallèlement, en 1962, NAGAI Katsuichi, âgé de 41 ans, souffre de la tuberculose qui le mine depuis l'enfance, sur un lit d'hôpital à Tôkyô. Il se promet que s'il s'en sort, il retournera à sa passion (qu'il avait abandonnée quelques années plus tôt, pour ouvrir un bar) : l'édition de manga. Deux ans plus tard, de sa rencontre avec un jeune mangaka, issu lui-aussi des Kashibonya, SAMPEI Shirato, naît le magazine Garo. SAMPEI y publie sa longue saga historique Kamui Den, et NAGAI commence à y fédérer la crème du Gekiga : TATSUMI Yoshihiro, SAKURAI Shoichi et TSUGE Tadao, le jeune frère de Yoshiharu. En 1965, NAGAI lance un appel dans son magazine : " Monsieur TSUGE Yoshiharu, veuillez nous contacter ".
C'est le début d'un collaboration qui lie définitivement TSUGE à Garo, et au-delà, à l'histoire de la manga d'auteur. TSUGE y développe une technique de narration très personnelle, dans des récits à tendance introspective ou surréaliste. Son style se caractérise par des arrières plans très réalistes, inspirés de ses voyages à travers le Japon, et des personnages stylisés, parfois jusqu'au grotesque.



Dès 1966, il publie Numa (Le marais), récit sans véritable intrigue, dont l'atmosphère impressionne les intellectuels de l'époque. Suivent Umibe no Jokei (Marine, 1966), Akai Hana (Les fleurs pourpres, 1967) ou un de ses récits les plus connus : Nejishiki (La vis, 1968). Dans cette histoire de 33 pages, TSUGE décrit une errance surréaliste, d'après un de ses propres rêves.



De 1966 à 1976, TSUGE voyage à travers le Japon. Il affectionne les vieux quartiers urbains, les petits ports de pêches et les stations thermales perdues dans les montagnes, lieux que l'on retrouve dans nombre de ses oeuvres. On peut classer grossièrement les oeuvres de TSUGE dans trois catégories : la première est celle que l'auteur appelle lui-même ses " récits de voyage ", qui retracent ses rencontres, parfois étranges, à travers l'archipel. Citons Hatsutake Gari (La cueillette des champignons, 1966), Tsuya (La veillée funèbre, 1967) ou Lî san Ikka (La famille Li, 1967).
Nous avons pu lire ce dernier ; c'est une très courte histoire (11 pages) qui conte l'intrusion d'une famille coréenne dans la maison du narrateur. Les personnages insolites et la description de la vie de la campagne y sont très touchants.
La deuxième catégorie comprend les histoires surréalistes, voire effrayantes, nées pour la plupart des rêves de l'auteur. Outre La vis, nous avons pu lire Gensen-Kan Shujin (Le maître de Gensen-Kan, 1968). Cette histoire de 28 pages décrit la descente aux enfers d'un homme qui s'égare - au propre comme au figuré - dans une ville thermale inquiétante.
La troisième catégorie des oeuvres de TSUGE concerne les bandes dessinées publiées dans les années 70 et 80, au caractère autobiographique. Citons Oba denki mekki Kôgyôsho (L'usine d'étamage d'Oba, 1973) ou Shônen (Jeunesse, 1981).



La carrière de TSUGE a souvent été interrompue à cause de sa dépression. Il a néanmoins rédigé des recueils de ses rêves et illustré des ouvrages sur ses voyages à travers le Japon. Actuellement, il ne dessine quasiment plus. Néanmoins son oeuvre connaît une grande postérité. TSUGE n'est certes pas un auteur grand public, mais dès 1968, ses histoires ont été publiées en recueils et sont constamment rééditées depuis. Son oeuvre touche sans cesse de nouvelles générations de lecteurs et de créateurs, et la critique reconnaît son importance. Deux de ses histoires ont été portées à l'écran pour le cinéma. Munô no Hito (L'homme sans qualité, publié en 1985), a notamment été réalisé en 1991 par TAKENAKA Naoto, pour un résultat, paraît-il, très réussi. Au japon, TSUGE est invariablement présenté dans les médias avec le mot Ishoku, qui signifie " unique ", ou Kisai, qui peut se traduire par " génie singulier "...



Sources :
Dreamland Japan, Frederik SCHODT (Stone Bridge Press, 1996)
Manga, une plongée dans un choix d'histoires courtes (Maison de la Culture du Japon, 1999), notice sur TSUGE Yoshiharu par Béatrice MARECHAL.
L'univers des mangas, Thierry GROENSTEEN (Casterman, 1996)
Comics underground Japan (Blast Books, 1996), notes par Kevin QUIGLEY.
 
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