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Le 01/11/2001 par Julien BASTIDE
Le titre de la dernière manga de Frédéric BOILET intrigue. L'épinard de Yukiko serait-elle l'histoire d'une jeune japonaise spécialement friande de cette " plante herbacée, potagère, aux feuilles épaisses et molles d'un vert soutenu " (dixit le Petit Robert) ? Et puis page 57, le mystère est levé…
Tout commence par un malentendu. L'amant français de la jeune fille ayant, comme tous ses compatriotes, du mal à prononcer les " h " aspirés de la langue japonaise, il confond hôrenso (épinard) et o heso (" honorable nombril "). Le titre de la bande dessinée peut donc être compris comme
" le nombril de Yukiko ". Dès lors tout s'éclaire : le nombril de Yukiko, c'est la vie, les amours, l'univers d'une jeune et jolie japonaise d'aujourd'hui, dont l'album dresse un portrait tendre et vrai. Mais derrière le malentendu du titre, se cache une série de méprises qui provoqueront la fin prématurée d'une belle histoire d'amour...
Un amour de Yukiko
Car
L'épinard de Yukiko est bien une " belle manga d'amour ", comme toutes les histoires de Boilet depuis
36 15 Alexia. En grand admirateur de François Truffaut, l'auteur ne renierait sans doute pas le surnom d'
" homme qui aimait les femmes ". En effet, Yukiko rejoint le panthéon féminin " boiletien ", et devient, après Junko de
Love Hotel, ou Kimie dans
Tôkyô est mon jardin, une nouvelle incarnation de La Femme Japonaise.
A la fois vive mais discrète, sûre d'elle mais sans arrogance, pudique et sans complexe, Yukiko est une jeune femme séduisante, qui semble toujours savoir exactement ce qu'elle veut. Sous des dehors réservés, elle est subtile, très forte, finalement presque insaisissable. Elle n'est pas froide pour autant ; elle vit pleinement, rit, pleure, et mène sa vie comme ses amours : avec sensibilité et résolution. Boilet réussit avec Yukiko un portrait de femme d'une subtilité exemplaire. Il arrive à " créer " un personnage à la fois complexe et simple, flirtant là avec une humanité réellement touchante. Et le dessin de BOILET, tout en nuances de gris, est à même de rendre toutes les subtilités du caractère de la jeune fille, à travers un réalisme des textures, des ombres et des attitudes de visage.
Mais le " h " aspiré à la japonaise sera la source d'autres malentendus. Le nom de Yukiko (Hashimoto), deviendra, prononcé par un Français, Ashimoto (" pied " !). Plus dérangeant, dans une station de métro, les mises en garde débitées par les haut-parleurs (" Attention à vos pieds ", " Bientôt c'est la fin du tapis ") se mueront, au fil de l'histoire, en d'étranges messages prophétiques. Car cette histoire d'amour est fondée sur un malentendu.
Yukiko a le coeur assez grand pour deux, et un jour il lui faudra choisir...
Eloge du quotidien
Fidèle à sa manière d'élaborer ses histoires depuis
Le Rayon vert (1988, Magic Strip), Frédéric BOILET, qui aime se définir comme " dessinateur-reporter " ou même " apprenti-ethnologue ", entremêle réalité et fiction au point qu'il est vain pour le lecteur de chercher la frontière entre les deux. Yukiko existe bel et bien, et a servi de modèle à BOILET, d'où le réalisme des attitudes, des gestes de la jeune fille. Dans quelle mesure le caractère du modèle influence-t-il celui du personnage ? De même que la personnalité et la cinéphilie de l'écrivain Dominique NOGUEZ avaient rejailli sur le personnage pour lequel il servait de modèle dans
Tôkyô est mon jardin, la vraie Yukiko doit ressembler à son avatar de papier...
Quand au personnage masculin de l'histoire, l'amant de Yukiko, l'auteur lui prête son visage et sa profession. En effet, Frédéric BOILET trouve pratique de se dessiner (il a, pour ainsi dire, son modèle sous la main). Est-ce pour autant lui, que nous voyons vivre ? Oui et non. On le voit à un moment travailler sur la bande dessinée que nous sommes en train de lire, et une bonne partie du récit est dessiné en point de vue subjectif, épousant ainsi son regard. Mais, n'allez pas en déduire que
L'épinard de Yukiko est autobiographique. Il l'est, certes, mais de manière indirecte. BOILET n'aime rien tant qu'écrire ses histoires en les " vérifiant par la vie ". Le récit recompose des fragments de réalité pour créer, en définitive, une fiction. Le nom du personnage " incarné " par BOILET ne sera jamais prononcé, comme pour entretenir, jusqu'au bout, l'ambiguïté...
Tous les personnages, lieux, objets qui apparaissent dans cette histoire, sont croqués d'après nature.
L'épinard de Yukiko est ancré dans un quotidien qui passionne Frédéric BOILET, plus que tous les univers imaginaires. ce qu'attestent les pages de l'agenda de l'auteur, couvertes de croquis pris sur le vif, qui sont disséminées ça et là dans le récit. Ce procédé donne au récit un " effet de réalité ". Il est encore accentué par des procédés infographiques, comme les effets de flou qui soulignent un geste, une attitude, ou donnent du mouvement aux scènes de rues.
Tous les visages, les dialogues, " sonnent " vrai, juste.
Une Nouvelle Manga ?
Bande dessinée ou manga ? Car
L'épinard Yukiko n'est ni l'un, ni l'autre. Publié simultanément en France et au Japon, le dernier album de Frédéric BOILET, emprunte à la fois aux deux.
Au Japon, le terme " Manga Nouvelle Vague ", rapidement abrégé en " Nouvelle Manga ", a été créé pour définir ses histoires, ni tout fait manga, ni tout à fait BD, et qui rappellent le ton et l'ambiance du cinéma français. Si le trait fait penser à la branche réaliste de la bande dessinée franco-belge, le découpage de l'action, la mise en page - en un mot la narration - font songer à la manga. En effet, Frédéric BOILET aime dilater le temps (au contraire d'une bande dessinée franco-belge qui s'est développée sur l'ellipse) en multipliant les points et les angles de vue. Comme on l'a signalé, la majeure partie du récit est en point de vue subjectif, mais l'auteur " glisse " parfois, avec malice et sans heurt, au point de vue externe.
De même, tel son regard, le point de vue de " l'auteur-personnage " est sans cesse en mouvement : déambulation, changement du point de focalisation (comme dans cette scène au café, page 26, où le personnage, gêné par ce qu'il est en train de dire, détourne le regard de son interlocutrice. Ou quand, dans la rue, il ne peut s'empêcher de jeter un regard aux autres filles)... etc. Parfois, au contraire, le plan fixe permet à l'auteur de focaliser l'attention sur une action, un mouvement (l'arrivée de Yukiko à un rendez-vous, " croqué " en temps réel par le dessinateur) ou un dialogue (la scène du photomaton). Au-delà de cette parenté avec la manga, les expérimentations narratives de Frédéric BOILET renvoient à la notion de " montage ", au sens cinématographique du terme.
La structure même du récit est le lieu de toutes les expérimentations. La linéarité du récit est mise à mal, comme pour mieux rendre compte de sa subjectivité. Il est conçu comme un jaillissement de souvenirs, d'images en ordre dispersé. Comme souvent chez BOILET, les renvois visuels sont abondants : gestes répétés, plans déjà vus, scènes récurrentes (la triple scène du tapis roulant). Comme pour dire que la vie n'est faite que de fausses coïncidences, de résonances et de déjà-vu.
A la toute fin de
L'épinard de Yukiko, notre auteur-personnage rencontre une nouvelle jeune fille, un nouveau modèle. C'est Mariko, qui a collaboré aux nouvelles histoires de Frédéric BOILET depuis
L'épinard. Une autre histoire commence...